Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie
d'école.
Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie.
Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur
nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte
sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.
Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques,
c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus
spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse
exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.
Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure
spiritualité dans l'oeuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire
les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent
principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain: l'intérêt
pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.
Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe
de la plus ou moins pure intellectualité de l'oeuvre, les poëtes
dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à
l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties
de la vie humaine, publique ou privée.
Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos
théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce
qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit
humain: la curiosité et la passion.
Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie
qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre
substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres
arts pour produire son effet sur les hommes.
Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le
coeur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens,
des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des
larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang
imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut
au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un
roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un
papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les
larmes éternelles du genre humain.