Nous concevons le _vers_, à l'origine des littératures, quand
l'intelligence pure était moins dégagée des sens.
L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et
l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré
dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce
langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie
intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir
sur le sens.
Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les
cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les
hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de
ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques
fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la
matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore; mais
il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces
langes de sa puérilité.