Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on
appelle _le vers_, nous répondrons franchement que cette forme du
vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la
consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée,
nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et
véritablement intellectuelle des peuples modernes.
Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de
notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude,
nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout,
nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la
dignité de la vraie poésie.
N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que
cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples
consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes
tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait
deux petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il pas puéril
que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en
deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations de l'âme
étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration,
l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du
chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si
la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher
sous le nom de _rime_ à chacun de ses vers deux consonnances
métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses
pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?
En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par
les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une
certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si
improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou
_l'émotion par le beau_, la poésie, cette essence des choses contenue
dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie
cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens
sublime, _l'émotion par le beau_, ne consentira pas à ravaler ce sens
intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de
sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de
l'homme dans la région _des âmes_.