Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde
visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments
sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme
le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir.
Ce n'est pas la poésie qui manque à l'oeuvre de Dieu, c'est le poëte,
c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.
Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme
humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance
jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y
décerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui
est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est
l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est
plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que
le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la
vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit
que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie,
soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa
famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait
servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être
souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus
poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la
plus forte comme la plus divine des émotions.