À dater de ce jour, elle ferma son coeur aux illusions et sa porte au
monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les
fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la
nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant
par son travail.
De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en
préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son
esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de
caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main
sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du
roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un
grand artiste.
On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage
trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait
tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui
faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents.
Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de
railler jusqu'au sang. Elle avait le coeur brusque, mais bon; cette
brusquerie de son coeur donnait plus de franchise à ses amitiés; on
était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle
était incapable de flatter, même ses amis.
Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps,
étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait
contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la _Niobé_, cette
mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle
n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle
aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des
lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.