XVI.

La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette

élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame

Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit

sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de

quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps

fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un

culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de

Louis XIV aux Bourbons.

Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la

température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et

M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté

aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux

enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques,

où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.

La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'_Aurore du Guide_, par

toutes les grâces du jour.

Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y

répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité

de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point

enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation;

sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille

n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette

idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son

esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez

qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande

partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents.

Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie _sur le

bonheur d'être belle_.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 70 / 339 题