La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette
élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame
Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit
sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de
quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps
fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un
culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de
Louis XIV aux Bourbons.
Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la
température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et
M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté
aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux
enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques,
où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.
La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'_Aurore du Guide_, par
toutes les grâces du jour.
Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y
répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité
de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point
enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation;
sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille
n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette
idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son
esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez
qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande
partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents.
Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie _sur le
bonheur d'être belle_.