Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des
dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait
cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité
domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit
sans l'avoir pleinement savourée.
Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son
enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La
vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la
vanité.
Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la
raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses
perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé
que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère
a trouvé dans le berceau de son propre enfant?
Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi
spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient
plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans
sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers
venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du
coeur maternel; les _Benjamins_ sont une vieille histoire, ils sont
aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.
De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était
tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le
travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la
pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le
double talent de la mère et de la fille, et leur double travail,
apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se
ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout
cela comme je l'ai lu moi-même dans le coeur de cette excellente mère,
mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.