Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la
première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.
Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse
où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute.
J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de
reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du
tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas
choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus
conforme à sa grandiose beauté.
Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des
chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras,
admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il
soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès
des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des
eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli,
et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose;
ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au
souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase
dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses
yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace.
Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes
de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste,
quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux
bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler,
en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte
chaude et virginale du coeur d'une jeune fille de Paris: larmes sans
amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!