À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un
parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait
avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait
d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.
Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à
la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la
toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout
à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la
pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase
en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au
vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du
ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux
flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités
cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences
vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et
le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles
rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du
soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille
éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas,
le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le
coeur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce
foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des
évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des
pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé
avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de
lord Byron à la même place.)