V.

Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on

s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche,

sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure

qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre

accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit

le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la

matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des

coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe,

qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans

la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les

éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des

prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités

marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui

s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des

caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres

d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve

avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et

tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les

préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.

On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous

les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant

nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis

_Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le

pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes,

et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la

nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino

gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit

avant d'avoir aperçu le précipice.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 59 / 339 题