Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on
s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche,
sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure
qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre
accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit
le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la
matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des
coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe,
qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans
la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les
éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des
prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités
marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui
s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des
caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres
d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve
avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et
tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les
préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.
On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous
les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant
nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis
_Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le
pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes,
et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la
nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino
gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit
avant d'avoir aperçu le précipice.