II.

Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle

femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de

l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une

physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la

nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet

pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire

en nous par les chefs-d'oeuvre de sa création.

Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur

moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup

entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la

personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je

pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage,

les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans

les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux

joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même

au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une

femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre

imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne

s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans

cesse.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 56 / 339 题