Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle
femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de
l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une
physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la
nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet
pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire
en nous par les chefs-d'oeuvre de sa création.
Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur
moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup
entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la
personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je
pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage,
les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans
les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux
joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même
au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une
femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre
imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne
s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans
cesse.