D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou
populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité
ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les
plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces;
quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme
seul!
Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette
obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un
manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper
aussi mon nom?
Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si
contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible?
Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique,
et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu
franchement et exclusivement HOMME DE LETTRES; c'est que je vis, grâce
à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes
qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous
une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous;
c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette
société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de
ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je
jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les
autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour
ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!
NOTA. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64
pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet,
mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.
IIe ENTRETIEN.