En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la
galerie d'où les deux soeurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une
d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte
qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la
précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par
inadvertance dans le jardin du _harem_. Je n'avais eu que le temps
d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu
décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de
notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.
Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du
front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne
et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt
du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du
visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont
les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le
poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité
craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave
sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.
Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune,
s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu
depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux
soeurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au
cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui
bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le
monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses
voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.