M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus
importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de
Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres
du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie.
Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des
circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la
rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses
pères.
Il y vivait en philosophe, auprès de ses soeurs, suspendu par ses
opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu,
d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les
affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien
suffisant pour supporter le désoeuvrement, ce supplice des âmes vides.
De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il
l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes
de la maison de ses soeurs; il s'y consolait avec ces consolateurs
muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la
similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination
mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était
un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une
apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se
recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la
pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par
hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de
solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures
d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain
ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner
jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.