Pourtant, il ne connaissait pas la frayeur; il s'était attaché à la
fabrication de la nitroglycérine, explosif liquide découvert en 1847 par
l'italien Sobrero, et il voyageait dans le monde entier, emportant avec
lui des échantillons de ce terrible produit, qui cache son humeur
irascible sous l'aspect débonnaire d'une huile doucereuse; mais les
hôteliers se méfiaient de ce voyageur en explosifs, et, plus d'une fois,
repoussé de toutes les portes, Nobel se vit forcé de coucher à la belle
étoile.
[Note 1: Voir les Bulletins nos 154 et 155 d'avril.]
Ses voyages l'attirèrent plusieurs fois à Paris, où il tenta
d'intéresser les financiers à ce produit avec lequel il pourrait «faire
sauter notre globe». Mais les banquiers, qui ont de bonnes raisons pour
tenir à la stabilité de notre planète, se moquèrent de lui; seul,
l'empereur Napoléon III s'intéressa à ses essais, et il décida Pereire à
lui prêter cent mille francs; c'est avec cette somme que fut établi le
laboratoire d'essais d'Helsingborg, dont je rappelais tout à l'heure
l'explosion. Plus tard, après la guerre de 1870, Nobel revint en France,
et cette fois pour s'y fixer définitivement; Gambetta, qui sentait la
nécessité d'attacher à son pays ce génie puissant et inventif, lui
obtint l'autorisation de fonder, auprès de Port-Vendres, une fabrique
d'explosifs et d'établir un laboratoire d'essais à Sevran-Livry; mais
Nobel fit bientôt connaissance avec les tracasseries administratives; on
lui reprocha d'avoir établi son laboratoire dans le voisinage d'une
poudrière de l'Etat; le service des poudres et salpêtres, investi d'un
monopole légal pour la fabrication des explosifs, défendit âprement ses
droits, et le préfet de Seine-et-Oise alla jusqu'à menacer notre
inventeur de deux mois de prison pour infraction à je ne sais plus quels
règlements. La conséquence ne se fit pas attendre: la France perdit
Nobel, qui alla, en 1891, installer sa demeure et son laboratoire à
San-Remo; c'est là et en Suède qu'il passa le restant de sa vie,
toujours laborieuse, partagée entre les recherches scientifiques, et le
souci des grandes affaires qu'il avait établies dans le monde entier. Et
voici qui consolera les inventeurs impatients: Nobel n'a pas pris, dans
sa vie, moins de 129 brevets, et outre ces travaux d'ordre technique, il
a noté, dans ses registres de laboratoire, un grand nombre d'inventions
et d'idées qu'il destinait à «ceux qui ont des loisirs».
Il mourut le 10 décembre 1896, âgé de 63 ans; dans sa vie laborieuse, il
avait deux fois seulement rencontré sous sa main «le cheveu de
l'occasion»; il ne l'avait pas laissé glisser entre ses doigts. La
première fois, c'était en 1863; il était alors dans la plus déplorable
situation d'esprit et de fortune; sa nitroglycérine effrayait tout le
monde; partout elle produisait d'épouvantables explosions; il cherchait
par tous les moyens à museler le dogue, sans pouvoir y réussir; il avait
essayé d'incorporer l'huile explosive à la poudre noire, mais celle-ci
n'en absorbait que 10 % de son poids, ce qui était insuffisant.
Finalement, il se contentait d'expédier le dangereux liquide dans des
touries, emballées soigneusement avec une espèce de terre siliceuse,
nommé _kieselghur_; cette terre, qu'on trouve en abondance en Allemagne,
aux environs de Hanovre, est formée en majeure partie par les carapaces
fossiles d'algues unicellulaires, qu'on nomme les diatomées. Elle s'est
formé dans les lacs et les étangs qui existaient à l'époque glaciaire,
dans ce qui est aujourd'hui la vallée de l'Elbe. Or, il se trouva une
fois, qu'une tourie fêlée avait laissé écouler son contenu dans la terre
siliceuse, qui l'avait absorbé en formant une sorte de mortier épais.
Nobel passant par là, remarqua l'accident; il mania le mortier,
l'essaya, et en constata la remarquable stabilité; le choc d'un marteau
ne parvenait pas à le faire détonner, et il fallait, pour provoquer
l'explosion, recourir au choc plus brutal d'une capsule de fulminate: la
dynamite était trouvée, et la fortune de Nobel faite; il ne restait plus
qu'à purifier le kieselguhr en séparant, par lévigation, les fines
carapaces siliceuses des matières étrangères, à chasser l'eau par une
calcination ménagée, et à triturer à la main avec l'huile explosive; les
légères diatomées en absorbaient des quantités considérables et
constituaient le meilleur des emballages. Quand on voit maintenant, sur
tous les chantiers, avec quelle rudesse les cartouches d'explosif sont
maniées par des mains malhabiles et rendues imprudentes par
l'accoutumance, on ne peut qu'admirer à quel point le brutal explosif a
été assagi par la réclusion dans sa prison de silice.
A partir de ce moment là, la dynamite, _the giant powder_, comme disent
les Américains, fut demandée sur les chantiers des deux mondes; Nobel
installait partout des fabriques et ne pouvait suffire à satisfaire les
demandes. Pourtant, il regrettait toujours l'introduction de cette
matière inerte, qui diminuait sensiblement la puissance explosive de la
nitroglycérine, et il cherchait, toujours en vain, à faire mieux; un
jour en 1875, s'étant coupé un doigt, il avait envoyé chercher chez le
pharmacien du collodion pour recouvrir sa blessure d'un enduit
imperméable; mais la douleur l'empêcha de dormir pendant la nuit qui
suivit, et ramena son esprit vers ses préoccupations coutumières. On
sait que le collodion est constitué par du fulmicoton, ou coton-poudre,
dissous dans un mélange d'alcool et d'éther. La vue du corps explosif
qui formait, sur son doigt blessé, une pellicule transparente, lui
suggéra sans doute l'idée d'associer ce corps à la nitroglycérine;
toujours est-il qu'à deux heures du matin, il se rendit à son
laboratoire et essaya l'expérience, qui réussit à souhait; le mélange de
fulmicoton et de nitroglycérine donnait une substance gélatineuse,
relativement stable, et qui réunissait en elle, les vertus explosives de
ses deux constituants: c'est ainsi que fut trouvée la _dynamite-gomme_,
qui, dans la plupart des applications, s'est substituée à l'ancienne
dynamite au kieselguhr.
La dynamite-gomme, qui contenait 8 à 10 % de fulmicoton, était un
explosif détonant, c'est-à-dire que la brusquerie de sa décomposition
limitait son emploi aux travaux industriels. De cet ouvrier, Nobel
rêvait de faire un soldat; il y parvint en élevant jusqu'à 50 %, la
proportion de fulmicoton: chose curieuse et inexpliquée, le mélange des
deux explosifs brisants, donnait alors une poudre non brisante, qui se
contentait de brûler, à la manière d'un feu de Bengale, en donnant des
quantités énormes de gaz, mille litres par kilo d'explosif. Ce produit
pouvait donc être employé à l'intérieur des canons, comme poudre
propulsive: ce fut la _poudre Nobel_, ou _balistite_, qui fut adoptée
par un grand nombre de nations, entre autres par l'Allemagne et par
l'Italie; en même temps, l'Angleterre adoptait, sous le nom de
_cordite_, un explosif qui présentait avec celui-là les plus grandes
analogies, à tel point que Nobel engagea un procès long et compliqué
pour faire reconnaître ses droits; il le perdit, plus les frais qui
montèrent à 500.000 francs, ce qui montre, par parenthèse, que la
justice n'est pas plus gratuite en Angleterre qu'en France.
Remarquons que les brevets de la poudre Nobel datent de 1889; ils sont
donc postérieurs de trois ans à la découverte française de la poudre
sans fumée, trois ans pendant lesquels, grâce à la supériorité de son
armement, la France était incontestablement le maître de l'heure. Ce
sont les travaux de Nobel, inspirés très probablement par la découverte
de Vieille, qui ont rétabli l'équilibre. Nous avions le droit de lui en
garder rancune, car Nobel était alors l'hôte de la France; mais cet
homme n'avait jamais su ce que c'est qu'une patrie, et comment on
l'aime: «Je suis, disait-il, un citoyen universel; ma patrie est où est
mon travail, et je travaille partout.» Pourtant, au lieu de l'expulser,
nous eussions peut-être été plus sages en le conservant chez nous; un
pays n'a jamais trop d'hommes de cette trempe.