On a souvent contesté l'utilité des récompenses académiques; il est
certain que, données aux intrigants et aux quémandeurs, elles ne
serviraient qu'à décourager les autres; il est non moins certain
qu'elles n'ont provoqué aucune vocation scientifique ni même excité le
zèle des chercheurs; celui qui donne sa vie à la science, la donne sans
réserve; il ne cherche que la double satisfaction d'esprit et de
conscience, qu'on éprouve à servir l'humanité et à s'approcher de la
grande lumière du Vrai. Il ne songe pas plus aux honneurs officiels que
l'homme qui se jette à l'eau pour sauver son semblable ne pense à la
médaille de sauvetage. Est-ce une raison pour leur refuser un bout de
ruban ou un brin d'honneur?--Or, parmi toutes ces récompenses, les prix
Nobel se sont fait une place à part non seulement à cause de leur valeur
pécuniaire, mais surtout parce qu'on voit en eux l'attestation la plus
haute et la plus impartiale du véritable mérite. Ces prix sont décernés,
pour la physique et la chimie, par l'Académie des sciences de Suède,
pour la médecine, par I'Institut Carolin de Stockholm, pour la
littérature par l'Académie de Stockholm, et pour l'oeuvre de la paix,
par une commission émanée du Storthing norvégien; ces assemblées se sont
toujours conformées aux prescriptions du testateur: «Ma volonté
expresse, dit Nobel dans son testament, est que, dans l'attribution de
ces prix, on ne tienne aucun compte de la nationalité, de telle sorte
qu'on décerne le prix au plus digne, qu'il soit Scandinave ou non». Je
puis attester qu'en ce qui concerne les sciences, le voeu de Nobel a été
exaucé: l'Académie des sciences de Suède, avant de se décider, consulte
toutes les compétences et s'entoure de tous les renseignements; le
public le sait, et c'est pour cela qu'il attribue aux prix Nobel la
valeur d'une consécration; sans pouvoir comprendre des travaux qui
dépassent souvent sa compétence, il est heureux d'en honorer les
auteurs. Il est de fait que les plus belles oeuvres scientifiques
planent souvent dans des régions peu accessibles au grand public; à
essayer, par exemple, de lui faire comprendre tout le mérite et la haute
portée scientifique d'un Sabatier, qui fut lauréat en 1912, on
risquerait fort de ne pas être compris. On serait plus embarrassé encore
s'il fallait lui faire comprendre les vertus mirifiques du réactif
«organomagnésien» de M. Grignard qui permet aujourd'hui au chimiste de
faire des merveilles; pourtant les méthodes qu'il a inaugurées sont
tellement universelles que les chimistes allemands disent couramment
grignardiser, (_grignardiren_), comme nous disons oxyder ou sulfater.
Ainsi voilà des oeuvres d'une capitale importance qui sont condamnées à
rester inconnues, en dehors du monde des spécialistes, et le public, qui
se pâme devant la grimace d'un mime ou le portrait d'un athlète,
n'aurait même pas entendu prononcer les noms des plus grands savants de
notre époque! Eh bien, grâce aux prix Nobel, il connaîtra au moins ces
noms; un jour, sans doute, il sortira des travaux de Grignard ou de
Sabatier quelque antipyrine ou quelque pyramidon utilitaire; mais on
saura, du moins, que si l'argent va aux uns, l'honneur, reste aux
autres; et, comme disait Coppée, je ne trouve pas cela si ridicule.
(A suivre).
________________________________________________________________________