LE DERNIER CHAPITRE.

Fin du Banian et de son histoire.

Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosité, sur les

mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destinées

du Banian, me demanderont peut-être ce que devint le misérable héros de

la prosaïque épopée que je viens de dérouler sous leurs yeux. Peu de

mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d'un seul fait,

la dernière page de cette mémorable histoire.

Un jour, monsieur le préfet de police me fit, à mon extrême surprise,

l'honneur de m'inviter à passer dans son cabinet particulier, pour une

affaire qui me concernait. «Monsieur, me dit en me voyant arriver à lui,

le grand inquisiteur des opinions politiques de la cité, vous vous êtes

permis de tenir contre le gouvernement établi, des propos que je ne

pourrais tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes

fonctions. Votre imprudence est d'autant plus répréhensible, que c'est

dans un lieu public que vous n'avez pas craint de vous exprimer avec la

plus impardonnable véhémence sur le compte des augustes personnes pour

lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes...

--Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez à me reprocher?

demandai-je aussitôt au préfet de police, sans lui donner le temps

d'arrondir plus élégamment sa phrase investigatrice.

--Les voici, monsieur, me répondit Son Excellence, car dans ce temps-là,

le préfet de police était encore une _Excellence_. Et le magistrat, en

prononçant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je

reconnus, malgré l'exagération des faits, les détails d'une conversation

que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec

un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.

--Eh bien! me demanda l'Excellence, après m'avoir donné le temps de lire

cette espèce d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant pour

votre justification?

--Rien, monsieur; on ne doit jamais descendre jusqu'à se justifier d'une

dénonciation aussi vile: ce serait accepter un combat indigne d'un

honnête homme. Les faits qui vous ont été révélés dans ce rapport de

police, ne peuvent vous avoir été signalés que par celui à l'honneur

duquel je me suis confié, ou par un de ces hommes que vous êtes dans la

triste nécessité d'employer, et à qui on n'accorde que le mépris

qu'inspire leur infâme métier.

--La vivacité avec laquelle vous vous exprimez en ce moment même, reprit

le préfet, suffirait seule pour confirmer à mes yeux la vraisemblance de

ce rapport, si j'étais assez injuste pour mettre en doute la véracité de

l'homme qui me l'a adressé.

--Et quel est encore cet homme? m'écriai-je; nommez-le-moi, je vous en

conjure, pour ne pas m'exposer à faire planer sur l'honneur d'un ami,

des soupçons qui ne doivent retomber que sur la tête d'un...

--Avancez!» dit alors le préfet, en portant ses regards sur le fond de

l'appartement, et en s'adressant à quelqu'un que je n'avais pas encore

aperçu.

Et en obéissant à cet ordre, un individu graisseux, chauve, le visage

garni d'épais favoris, sortit d'un cabinet contigu au salon, la tête

baissée et les yeux timidement fixés sur ceux de son illustre supérieur.

Je ne saurais bien vous dire, aujourd'hui que l'impression que

j'éprouvais alors s'est un peu affaiblie, le sentiment d'horreur et de

dégoût dont je fus subitement saisi, en reconnaissant dans le mouchard

avec lequel j'allais être confronté, cet immonde Banian que j'avais

perdu de vue depuis plus d'un an! Son aspect inattendu me souleva

tellement le coeur, que je pus à peine trouver sur mes lèvres

contractées, la force d'adresser quelques mots au préfet de police, pour

lui exprimer la répugnance que m'inspirait la vue nauséabonde d'un

pareil homme. Le préfet de police, chose étonnante! parut comprendre

tout ce qui se passait d'honnête en moi, et tout ce qu'il y avait

d'abject dans le rôle de mon accusateur. «Cela suffit, dit-il en

ordonnant du bout du doigt à son espion de nettoyer l'appartement de sa

présence. C'est une leçon de prudence que je voulais vous donner,

ajouta-t-il en s'adressant à moi avec un certain air de bienveillance;

et je souhaite qu'elle vous serve à l'avenir.

--Une leçon de prudence, monsieur! lui répondis-je vivement: dites

plutôt une leçon d'endurcissement dont je saurai profiter, je vous le

jure. Cet être à qui je ne saurais donner un nom assez bas, est un

misérable que deux ou trois fois j'ai arraché à l'infamie, à la mort la

plus ignominieuse, et qui, pour prix de ma sotte générosité, n'a trouvé

rien de mieux dans son âme de boue, que de me dénoncer lâchement à votre

sévérité pour gagner sans doute sa journée et se procurer la portion

d'ordures dont il vit.

--Je vous crois, me répondit mon grave interlocuteur. Mais trouvez-moi

des gens qui n'en aient pas fait autant que lui, et qui veuillent bien

faire, au même prix, le métier qu'il exerce! Si la police d'une grande

ville est une chose nécessaire, et que le métier ne puisse être fait que

par des hommes de cette espèce, pourquoi s'étonner que nous n'en

employions pas d'autres! Je ne demanderais pas mieux que d'avoir de

braves gens pour espions. Mais ces braves gens feraient-ils mon affaire,

ou mon affaire ferait-elle le compte de ces braves gens!»

En descendant, pour regagner le plus vite possible le grand air de la

rue, l'escalier tortueux de l'hôtel, qu'éclairait à peine un sale et

pâle quinquet, je trouvai à l'ouverture de l'antre, un individu qui, le

chapeau à la main et le bras collé sur la canne qu'il avait attachée à

la boutonnière, m'attendait à ma sortie, dans l'attitude la plus

humiliante que puisse prendre en face d'un autre homme, l'homme le plus

dépravé. Il était presque à genoux, je crois.

«Mille et mille excuses, mon noble bienfaiteur, grommela-t-il d'une voix

enrouée et caverneuse: je ne vous ai dénoncé, soyez-en bien persuadé,

que pour acheter le morceau de pain sans lequel je serais mort

aujourd'hui de besoin avec toute ma famille. C'est encore un service que

vous m'avez rendu indirectement, et ma révélation ne pouvait vous

compromettre en rien... Une pauvre petite pièce de cinq francs, s'il

vous plaît, pour nourrir un jour de plus, ma pauvre femme et mes

malheureux petits enfans! Une seule petite aumône, je vous en supplie,

vous qui êtes si bon, et vous ne me verrez jamais plus de votre vie, je

vous le jure!»

C'était encore lui, le misérable!

Je me jetai dans le premier cabriolet qui vint à passer. Le coeur me

manquait et la tête me tournait: j'éprouvai cette sorte de vertige et

d'évanouissement que donne quelquefois l'excès du dégoût, comme

l'émétique ou l'ipécacuanha. Je ne repris l'usage complet de mes sens

que lorsque je pus respirer un air plus pur, loin du lieu fétide que je

venais de quitter.

J'appris, un mois après, que le nommé Gustave Létameur était mort

presque subitement sur un lit d'hôpital, à moitié ivre et tout-à-fait

rongé de débauche.

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 14 / 19 题