Allons-nous-en, gens de la noce,
Allons-nous-en chacun chez nous.
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Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;--retraite des deux
fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume.
Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour
de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre
et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins.
C'étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient
d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille,
nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois
ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s'empressent de
mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont
sceller l'union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant
et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.
Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre tête, pour marcher à
l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il
aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la
comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l'usage du
commandement et l'habitude d'être obéi:
«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots à vous dire avant
que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici.
--Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se
mettant devant la comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de
Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu
de l'action.
--Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans
sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l'audace de me
demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le
voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer,
toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider à reconnaître, à des
indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que
voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à
qui tu as donné le jour; que monsieur est l'homme que tu as volé à la
Martinique, et que voilà celui qui, après t'avoir arraché à l'échafaud
où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de
la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous
reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as
vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier
que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne
t'avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir
ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as,
toi-même, livrée aux pirates de Cumana...
--Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'écria le comte de
Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne
l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse,
venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»
Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre
lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer sa
véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son
fiancé qui cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin du capitaine.
Elle s'arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains
du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis
Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de
plus belle:
«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l'oses, tâche de jeter les
yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte,
ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! Diras-tu aussi que le
gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont flétri
étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans
l'acte de piraterie de _l'Invisible_, sont fausses, ou ont été simulées
par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé
à l'imbécile crédulité d'un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que
ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton
infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à
t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce
conduite...»
Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se
disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur
lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les
témoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à
entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le
capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: _A la garde! à la garde!_ La
comtesse s'était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui
l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir
ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement,
appelé lui-même dans la cour de l'hôtel par le retentissement du bruit
qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative,
arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons
de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi
intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se
faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième
arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait
à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un
faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des
députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile
dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu
vouloir unir sa destinée à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»
Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s'agissait,
continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de
son côté au maire quels étaient les individus qu'il fallait expulser de
la cour. Le maire, réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre
ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du
poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à
elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule
qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et
la voiture dans laquelle elle était venue, l'enleva, avec ses compagnes,
à cette scène de douleur et de désordre... Mais le Banian, pâle, défait,
muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux
inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé,
s'empara de lui, comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une
voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale,
et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l'arrière-garde
du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage
principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le
retenir sur le lieu de l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.
Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous que cette brusque retraite
devait le plus contrarier, se montra cependant d'une résignation
parfaite et d'une philosophie charmante, en apprenant la fuite du
Banian. «Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le
champ de bataille et la victoire; car voilà bien, si je m'y connais, un
mariage tout-à-fait manqué; et quand je pense que c'est à la manière
dont j'ai commandé la manoeuvre, que nous devons un tel succès, je ne
puis que me féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» Puis,
s'adressant au maire encore tout ébahi, et aux curieux qui composaient
l'assistance, il leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques
qui lui étaient restées dans les mains, l'histoire abrégée du Banian, et
les motifs qui nous avaient engagés à mettre opposition à son hymen.
Puis, s'adressant à nous après avoir terminé sa narration, il nous dit:
«Vous avez tous bien mérité de la patrie dans cette conjoncture
difficile, en empêchant, à force de scandale, un mauvais garnement de
cette sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert d'un titre usurpé,
se pavaner sur les bancs de la chambre des députés de la nation. De bons
et loyaux Français, comme nous, n'auraient pu, sans abdiquer toute
espèce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter
avec impunité à la dignité législative du pays. Adieu, monsieur le
maire; vous pouvez vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de faire
aujourd'hui une fameuse balourdise dans l'exercice de vos honorables
fonctions. Je vous salue de tout mon coeur, et nous autres, retournons
dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, en chantant comme les bonnes
gens d'autrefois:
Allons-nous-en, gens de la noce,
Allons-nous-en chacun chez nous.
--Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela, maître? me demanda
plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour
regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n'a pas seulement regardé
son petit enfant ni moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en
colère contre lui... Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave?
--Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je à Supplicia pour
lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a
refusé de reconnaître ton enfant pour son fils.
--Voyez-vous! ajoutait avec candeur la bonne et simple négresse. C'est
bien pourtant à lui et à moi ce joli petit garçon. Ah! je le vois bien à
présent, M. Gustave est devenu riche, et son enfant et moi nous lui
ferions honte au milieu de tout ce beau monde de Paris. Que voulez-vous,
maître, ce n'est pas ma faute à moi pourtant si je suis restée négresse
et s'il m'a fait ce pauvre petit mulâtre!
--Et c'est encore moins la faute de ce pauvre petit diable, s'il a été
fait par un tel père, ajoutait le capitaine. Mais c'est égal, il y
aurait injustice à faire retomber sur son innocente tête, la
responsabilité des torts du vaurien d'auteur de ses jours: on trouvera
peut-être moyen d'élever le fils dans de meilleurs principes que ceux
que lui aurait inculqués monsieur son père. C'est qu'au surplus, il
n'est pas trop mal au moins, ce petit mal blanchi; et puis il promet
d'être aussi bon que sa mère est ingénue, pour ne pas dire autre chose.
Seulement il est bien dommage que, du côté du physique, il ressemble
autant à monsieur son papa.»
Une fois rendus à l'hôtel du capitaine, nous nous occupâmes des
préparatifs de notre dîner, en nous rappelant, et non sans beaucoup
rire, tous les incidens de notre entrevue avec les gens de la noce
manquée du Banian. Nous nous mîmes à table avec les plus belles
dispositions, et à peine avions-nous mangé le potage, qu'un des garçons
de l'hôtel monta précipitamment pour remettre à Lanclume une lettre fort
pressée, qu'un laquais en livrée venait d'apporter de la part de madame
la comtesse... «La comtesse de qui et de quoi?» demanda tout de suite
Lanclume au garçon de l'hôtel. «Le laquais n'en a pas dit davantage,»
répondit celui-ci. Le capitaine ouvrit la dépêche qui lui était
adressée, se leva de table et nous lut, à haute voix, les mots suivans:
«Monsieur le capitaine,
»Vous m'avez bien cruellement rappelée à mes devoirs, en m'arrachant
ma dernière et ma plus chère illusion. Mais ces devoirs que vous
m'avez fait si inhumainement comprendre, je saurai les remplir,
quelque chose qu'il en coûte au coeur que vous venez de déchirer. _Le
malheureux que je n'ose plus nommer_, ne doit plus exciter votre
haine, car je vous crois encore trop généreux pour poursuivre de votre
vengeance celui qui ne mérite plus que la pitié de tout le monde. Il
s'est fait lui-même justice, en renonçant à un titre qui n'est plus
fait pour lui et à des espérances que je ne lui aurais jamais laissé
concevoir si je l'eusse connu mieux... Pour moi, c'est au monde, au
bonheur et presque à la vie que je dois dire adieu, maintenant... Je
vais expier dans la retraite la plus cachée, le tort d'avoir été
trompée par trop de confiance, et la honte d'avoir été désabusée trop
tard par votre inflexible justice. Je vous pardonne, monsieur, tout le
mal que vous m'avez fait, et pour réparer autant que possible le mal
involontaire que je puis avoir fait moi-même à des infortunés que je
n'ai connus qu'en devenant plus à plaindre qu'eux, je vous prie de
recevoir pour la pauvre négresse et son fils, les trente mille francs
que je vous envoie en billets dans ma lettre. Ce faible dédommagement
mettra la mère et l'enfant à même, peut-être, d'être plus heureux dans
leur obscurité, que moi je ne l'ai été dans mon opulence.
»La malheureuse: A. VELASCA,
»Comtesse de l'Annonciade.»
«Eh bien! que dites-vous de ce revirement de bord? me demanda le
capitaine presque attendri de la lecture de la lettre qu'il venait de
nous faire connaître.
--Je dis, répondit d'abord notre vieux créole, en se coupant une tranche
de boeuf, que cette petite comtesse est une folle qui ne sait comment
dépenser son argent, et que je pense qu'il y aura pour moi moyen de lui
faire payer mes effets protestés.
--Et vous? demanda ensuite Lanclume en s'adressant à moi.
--Moi, je pense, dis-je à mon tour, que de toutes les folies de la
comtesse, celle-ci est au moins la meilleure. Et vous, capitaine, quelle
est votre opinion sur son compte?
--Mon opinion est, ma foi, que c'est une brave femme depuis qu'elle a
renoncé à son sot et stupide mariage. Et toi, Supplicia, à présent que
te voilà riche, que feras-tu de ton argent?
--Riche, moi, capitaine? répondit Supplicia.
--Oui, riche! grosse hébêtée!... qu'en dis-tu?
--Moi je vous dis merci à vous, capitaine, ainsi qu'à toute la
compagnie.»
Ici Supplicia nous fit la plus belle et la plus sérieuse révérence.
«Mais que feras-tu de ton argent, de tes trente mille francs, dis-moi,
ma grosse commère? Voilà ce que je te demande depuis une heure, au lieu
d'une grande révérence.
--Combien ça fait-il, s'il vous plaît, capitaine, trente mille francs?
--Ça fait de quoi acheter trente négresses comme toi, au prix où en est
la marchandise à la Martinique.
--Eh bien, je dis que je donnerai mon argent à M. Gustave s'il a besoin
d'être riche, actuellement que vous lui avez fait de la peine.
--Donner ton argent à M. Gustave! j'aimerais cent fois mieux le jeter à
l'eau et te casser les reins après à toi et à ton fils!... Mais Dieu
aidant, nous y mettrons bon ordre, et avec de belles rentes sur l'État,
nous veillerons _à frapper un plan de retenue_ sur ta stupide
générosité. Allons, messieurs, versons-nous chacun un verre de Bordeaux,
et buvons à la santé de la comtesse de l'Annonciade. A sa santé! à sa
santé! et n'en parlons plus. C'est une affaire réglée.
--Oui, quand je serai rentré dans ma créance,» répondit le vieil
habitant en sablant un verre de Laffitte.
Pendant quelques heures, le petit drame que nous venions de jouer dans
la cour de la mairie, occupa tout Paris. Il obtint même dans les salons
une certaine vogue de scandale. Plusieurs journaux en parlèrent en se
demandant si un homme comme le Banian oserait se présenter à la chambre,
et si l'honneur que lui avaient fait les électeurs en le nommant député,
ne devait pas être effacé par la flétrissure qu'il avait reçue à
l'étranger. L'opinion publique parut croire que quelque légale que fût
l'élection du nouveau député, sa conduite passée était encore plus
ignominieuse que son élection n'était honorable pour lui et humiliante
pour ses commettans.
Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous
apprîmes que M. le comte de Camposlara, député de l'arrondissement de
..., avait adressé à la chambre une lettre dans laquelle il priait ses
honorables collègues de vouloir bien accepter sa démission, que tous ses
collègues s'étaient empressés de lui accorder à l'instant même.
A la séance suivante, on aurait demandé à M. le président, ou à l'un de
MM. les secrétaires de la chambre, ce que c'était que M. le comte de
Camposlara; et que M. le président et M. le secrétaire auraient été
obligés de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait
voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs des plus honnêtes gens dont
on garde bonne mémoire en France. L'opinion oublie, du jour au
lendemain, les fripons et les intrigans qu'elle a élevés un moment au
faîte de la prospérité ou de la faveur. L'opinion publique est en vérité
bien indulgente pour ses propres bévues.
Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. Le vieil habitant de la
Martinique ne rentra jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir,
avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d'une des
maîtresses d'un riche père de famille. Son petit mulâtre apprit à se
rendre digne d'être un jour le jockey d'un marchand tailleur; moi, je
restai à Paris, cherchant à jouir de ma petite fortune, de mon oisiveté
et des travaux des autres.