XXIII

Ah! le candidat de votre choix n'est pas Français!

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Dernier retour en France;--une élection et un député; soupçon, méprise

et nouveau soupçon.

Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les

colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux

oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma

patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de

ma succession. Un navire que j'affrétai et que je chargeai de quelques

centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune

conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et

je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de

traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au

lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir à la malignité du public

des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où

je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal.

A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut

s'embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir

ma commission de pacotille, était venu, comme on s'en souvient peut-être

à mon début dans les affaires, m'inviter à dîner chez lui et à entendre

sa fille aînée chanter de l'italien. Cet honnête trafiquant ayant appris

à l'avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de

transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s'attacha à

mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je

me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je

ramenais avec moi. «Vous n'avez pas de répondant en douane, me dit-il,

pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d'ailleurs,

n'étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort

difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité

pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. Moi je vous offre au

contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des

lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai du crédit chez le

receveur, une activité infatigable pour les affaires qu'on me confie, un

dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils

deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir.

Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m'avez été

anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de

dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si

bien: c'est donc une réparation que vous me devez, et que j'exige

aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi

vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons

d'assortiment: le cours de la _douceur_ est _ferme_ et promet de devenir

bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter

une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces,

et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle

et au mieux de nos intérêts réciproques.»

Cette argumentation mercantile était trop logique et l'argumentateur

trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai

mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'était d'ailleurs

un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour

avoir une réputation intacte. Je n'aurais pas trouvé mieux dans toute la

ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant

d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de

la ville ne furent remplies que de son nom.

«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon

consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plaît, quelle raison a pu

vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si

bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous?

--Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme.

L'air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais

deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont

difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise

ou plutôt des caractères, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres

d'affaires se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence d'un climat

qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les

liaisons de relations convenables.

--Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici?

--A merveilles, monsieur, à merveilles! L'aînée, celle qui chante ou

plutôt qui chantait si remarquablement, m'a été demandée au bout de six

mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles

du département. Le parti n'était pas brillant, mais il était solide, et

le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du

lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.

--Et la cadette?

--La cadette, trois mois, jour pour jour, après l'écoulement ou plutôt

après l'établissement de ma virtuose, s'est mariée à une des meilleures

maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma

foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j'espère

bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n'aurez plus à

redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre

admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et

une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont

elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent

elles-mêmes leurs enfans... _Utile dulci_, comme dit le bon Cicéron ou

le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous

m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et

notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas

qui veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un.

Entrons d'abord au bureau des expéditions. J'ai le premier commis dans

ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui

n'est pas indifférent, car la douane, quand on n'y connaît personne, est

le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le

tourment des négocians passés, présens et à venir.»

Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait étranger aux moeurs et aux

habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France.

Dans l'endroit où je venais de débarquer, j'entendais parler autour de

moi de _Charte_, de _constitution_, de _députés_ et d'_élections_, sans

trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités

dans les colonies que j'avais quittées depuis si peu de temps. «Que

signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion

_électorale_ que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de

votre ville, pour le _choix d'un candidat_?--Ah! c'est là effectivement,

me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui

venez d'un pays où l'on ignore sans doute encore les avantages et les

charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt

nous l'avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c'est,

voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour

s'entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais

pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour

mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez

embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple

à employer, c'est de vous faire assister à la réunion électorale dont

vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et

voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi

dans le sein même de l'assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans

une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous

jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit.

C'est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député

chargé de représenter notre ville à la chambre législative.

--Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté

vos vues?

--Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà engagé ma voix en faveur d'un

candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez,

ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles à

moitié faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si

abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de

deux lieues au moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait

soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant

de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui

nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous dire qu'en récompense et

pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu

des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est

encore assez fraîche.

--Ah! le candidat de votre choix n'est pas français?

--Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose

comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est

pas un motif d'exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n'être

pas né en France, et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque

surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie

adoptive, les ressources d'une immense fortune.

--Il est donc bien riche votre candidat?

--Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses.

Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, et

qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans

tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en

faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques

préventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de

M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que souvent ses éloges sont

mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il

signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout

lorsqu'il se met en train de tancer l'exagération et la mauvaise foi

d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons végéter dans le

pays, qu'il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara

reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de

la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de

M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les

préfets du royaume, depuis qu'il y a des préfets en France; et comme

vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la

mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit

la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et

les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur

de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre

encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette

petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de

Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos qui

caractérisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amené en France

l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs

dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que

deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue,

m'amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux

journaux.

--Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le

plus vif désir de le voir.

--Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez

l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de

la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle

nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui

pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien

l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs

d'entre eux, par exemple, ont poussé l'animosité jusqu'à vouloir

insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si

libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes d'une dame mystérieuse

qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main,

disent toujours ses ennemis, s'il parvient à se faire nommer député et à

acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire

romanesque, qui n'a pas même le mérite de la vraisemblance la plus

grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un

aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les basses manoeuvres des

adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir

tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui.

Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a même été, et ce seul fait

caractérise assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que notre candidat

n'avait pas l'âge voulu pour être éligible, et que ce n'a pu être qu'au

moyen d'un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays

étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés

par la loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le

sens commun qu'on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des

électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d'une ruse qu'il

serait si facile de découvrir tôt ou tard!»

Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville,

nous arrivâmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens

habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes.

«Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la réunion a lieu, et si

je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez

ma carte d'électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous

feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l'un

d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de

ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus,

je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'électeurs et de curieux

en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous

suis.»

Je passai par l'étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à

la poste, et sans avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme carte

d'électeur.

L'espèce de _raout_ politique qui s'offrit à mes premiers regards dans

le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux

cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns

causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter

attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à

l'aise qu'ils l'auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein

vent. Ce ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un

peu un à un tous les objets qui s'étaient présentés d'abord si

confusément à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme,

monté sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemblée.

Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des

conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de

force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des

auditeurs même les plus distraits, et le silence de l'assistance me

permit enfin d'écouter ce que disait l'orateur:

«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes,

des _caloumnies_ que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient pas

trop _absourdes_, ont été _dirizées_ contre moi pour altérer, dans vos

esprits, la _counfiance_ précieuse que vous m'avez accordée et de

laquelle _auzourd'hui z'attends_ la _pruve_ la plus _etlatante_ et la

plus _hounourable_. On a osé me _réprocer_ (car que n'ose-t-on pas quand

il faut calomnier), on a osé me _réprocer_ ma qualité _d'étranzer_ alors

qu'un _ate_ solennel du gouvernement venait de me déclarer _citoyen

français_ en récompense des trop faibles services que _z'avais_ eu le

_bounheur_ de rendre à ma belle patrie d'_adotion_. Des _hoummes_, qui

n'ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle

ils sont à _charze_, n'ont pas craint de me faire _oun_ crime d'avoir

acquis le titre de _bourzoisie_ au prix de sacrifices qui prouvaient au

moins le désir que _z'avais_ d'être _coumpté_ au nombre des citoyens de

la cité. Ils ont été, le _dirai-ze, zusqu'à_ contester _l'âze_ dont je

ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir _l'hounneur_ de

représenter la ville qui m'a accordé la _plous_ noble et la _plous

touçante_ hospitalité et à laquelle _z'ai counsacré_ une _etzistence_

qu'elle a _protézée_ et que j'aurais voulu _loui_ devoir, s'il avait été

au pouvoir de l'homme de se _çoisir_ le _liou_ de son berceau et de se

_dounner ouno_ mère...»

Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme un nuage d'encens, du sein

de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et d'un

ton plus élevé...

«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être _dounné_ la peine de naître

en France, et d'avoir hérité du beau titre de _citoyen français_ comme

du champ de leur père ou de la _fortoune_ toute acquise par leurs aïeux;

mais à moi au moins le mérite d'avoir conquis, par mon dévouement, ce

titre dont vous m'avez _zugé_ digne et que notre roi bien aimé a daigné

m'accorder à votre sollicitation. Que ceux qui _cercent_ à semer la

division dans le pays qu'ils réclament comme leur patrimoine

_etzclousif_, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que

ces _étranzers hounourables_ qui ont offert toute leur _fortoune_ à la

France pour y faire _prouspérer l'indoustrie_, y établir la _councorde_

et y maintenir le règne de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est

pas de patrie habitable pour les _hounêtes zens_, pas de prospérité

_poussible_ pour le travail et pas de _récoumpense souciale_ pour les

_vertous outiles_ et les _atcions_ qui _hounourent lou plous

l'houmanité_!»

Une explosion de bravos délirans arrêta tout court le péroreur, et il

était temps, car malgré la fluidité d'élocution et la volubilité

oratoire qu'il avait mises à nous débiter son lambeau de discours, il

était facile de prévoir le moment où les idées viendraient à manquer au

moulin à paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu'il jetait

à son auditoire. Le moment d'interruption occasionné par la masse

d'applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner

une force nouvelle et de lui offrir un second point de départ favorable

à l'essor qu'il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l'avoir un

peu dérouté et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il avait suivi

jusque-là avec plus de succès et de facilité que de puissance et de

méthode.

«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un peu apaisé; oui, l'on m'a

demandé quelles étaient mes _oupinions poulitiques_, à moi qui _çaque_

jour expose toutes mes _oupinions_ dans _l'ourgane poublic_ le _plous_

en _favour_ parmi toutes les feuilles du département; mais puisqu'il

faut ici _répoundre_ à _l'inzoustice_ des attaques ou à la perfidie des

_etzigences_, par la _droitoure_ des intentions et la bonne foi des

_etzplications_, vous me permettrez, messieurs, de répéter et de

déclarer à haute voix, pour que vous _pouissiez_ en prendre _ate_ contre

moi si jamais j'étais assez _lace_ pour trahir mes promesses, que mes

_principes_ sont et seront toujours ceux d'un gouvernement auquel la

France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix de quinze années et la

_récounciliation_ générale des partis qui déchiraient le sein _épouisé_

de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse

patrie! Voilà, oui, je le répète avec _orgouil_, mes principes, et je le

répète devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j'étais assez

malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi lesquels je ne

croyais rencontrer que des adversaires loyaux, équitables et libéraux.»

Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir l'enthousiasme de

l'auditoire. L'orateur, hors de lui-même, fut enlevé de la table qui lui

servait de tribune, sur les bras de la foule qu'il avait exaltée, et on

porta le triomphateur tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le

voir d'assez près pour le contempler tout à mon aise et éclaircir, en

l'examinant attentivement, un soupçon qui m'avait saisi en portant

d'abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d'une oreille

étonnée, les premiers sons que j'avais entendus sortir de sa bouche.

«Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baissée et la

comédie jouée: que pensez-vous de ce gaillard-là?

--Ma foi, lui répondis-je encore tout étourdi, je pense que ce

gaillard-là ne m'est pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu

quelque part.

--Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi,

qu'il est fort possible que vous vous soyez rencontrés de l'autre côté

de l'eau.

--Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se nommait, ou du moins qu'il se

faisait appeler ici?

--Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d'une demi-douzaine

d'autres noms ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle

pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due

forme, et j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne sont bien

réellement ses vrais noms.

--Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain?

--Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est

qu'il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le

plus honorable usage pour lui et pour nous.

--Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du

moins m'intrigue au dernier point... J'aurais bien envie de parler à

votre monsieur de Camposlara.

--Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est

plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L'hôtel qu'il

habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du

pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu'on lui adresse, le

nombre de services qu'on lui demande, et la quantité prodigieuse de

consultations qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, les

nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de

lui et de ses lumières.

--C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra

ma visite dans son hôtel...

--Pour une consultation?

--Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise... C'est une

ancienne affaire que je vous conterai plus tard...»

Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de

l'hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur éligible

que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'être autre chose que M.

Gustave Létameur, avec lequel j'avais fait la traversée du Hâvre à la

Martinique; et à qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'épargner un

tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me

disais-je, m'a bien paru être plus âgé que ne peut l'être encore mon

Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais

été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais

les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à

Saint-Thomas, et le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs,

n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et

puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que

m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de

voix qui m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu M. Gustave

lui-même, m'aurait-il abusé sur l'identité de ces deux personnages? Non,

il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me

mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu

hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain

cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et

à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le

naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l'inflexion de

certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il

pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et

d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou

du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine,

m'a-t-on dit, justifier la réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement

avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique méridionale, où je

l'avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de

doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois,

faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l'or

qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez

M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la

certitude ou la vanité des soupçons que j'ai formés sur cet illustre et

aventureux individu.

Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès d'un laquais qui, en

m'annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je

trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et

autant de visiteurs.

Le personnage vint à moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il

pouvait y avoir pour mon service.

«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens

devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?

--Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé fort attentivement et sans

la moindre émotion apparente. _Z'ai vou_ tant de _physiounoumies_ dans

ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la

mémoire des _figoures m'éçappe_ assez _voulountiers_. Mais si vous aviez

la _bounté_ de me dire _voutre_ nom, _put-être qué zé_ me le

_rappélérai_ mieux que votre _visaze_ qui paraît bien _né_ pas m'être

tout-à-fait _inconnou_; mais _qué cépendant_ je crois n'avoir _zamais

rémarqué_.»

J'articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des

circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où

j'aurais eu l'honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes

questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et

l'étonnement le plus naïf. «C'est _oun altre_ certainement que vous

aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit

bien _étranze_ pour _qué l'illousion doure_ encore en ma présence. Au

_sourplous zé_ suis bien _facé_ de n'être pas la personne que vous

_cercez_, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même _dé_ vous

être agréable; et si, dans ce dernier cas, _z'étais_ assez _houroux_

pour la remplacer, _zé_ vous prie, monsieur, _dé_ disposer _dé_ votre

_servitur_, comme si c'était elle.»

Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s'occuper

de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui

paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans

laquelle venait de me placer ma méprise.

Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l'hôtel Camposlara et en

renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un

bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois

moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le

prétend... Mais non, c'est lui-même et je ne saurais plus en douter,

malgré le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts

qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la

mystification... Mais aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette

hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il

fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!... Quand je songe

cependant à tout cela, le doute peut bien encore m'être permis, car

enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu'il aurait intérêt

à m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement notre Banian que j'eusse

retrouvé ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et

prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter en cherchant au contraire à

tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à

provoquer le scandale aux dépens d'un homme qui aurait voulu se jouer de

ma bonne foi... Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut être

que lui: j'ai été berné là comme un sot, faute d'assurance et de tact;

mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d'une

manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai été

joué comme un sot aujourd'hui et que je me sens même humilié du

personnage que j'ai rempli auprès de cet aventurier.

Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tête

et des projets de vengeance dans le coeur, à l'hôtel Camposlara. Le

concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit même, leur maître

était parti pour Paris.

Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une

immense majorité par les électeurs qu'il avait si bien harangués trois

jours auparavant.

Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier

pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il

comptait du reste depuis long-temps.

Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris

et sa nomination à la chambre des députés, c'est à la tribune

législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs

obscurs, je reverrai mon _Banian_, si toutefois encore, comme tout

semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon

_Banian_.

Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de

l'arrondissement de ..., pour la capitale.

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 11 / 19 题