COMTESSE DE L'ANNONCIADE.»

Saint-Thomas, île de sang et de deuil,

ce 10 janvier 18

Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se

serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là

cette comtesse que j'ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient

aujourd'hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu'elle

se faisait orgueil d'immoler à sa haine! Quoi, parce qu'il a plu à

quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, voilà

ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce

satisfaction qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra

dire tout ce que le coeur des femmes renferme de mystère, de

contradictions et d'inexplicable!... Et combien je me félicite de

n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de

coeur et à la légèreté d'esprit de ces êtres qui nous promettent une

félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette

autre épître dont l'écriture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive

aussi de Saint-Thomas... Voyons ce qu'elle peut contenir... J'ouvris et

je lus:

«Monsieur,

»J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je

me permets aujourd'hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui

vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j'aime à le

penser. Mon père n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, après

la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa

négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à

arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates

avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait

lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison,

mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun

espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez

peut-être que je n'ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre

estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanité, je vous

prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donnés pour

m'engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n'ayant pas

été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir,

si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me

ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir,

en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C'est

votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un

peu d'amitié et un petit souvenir pour votre

»Très humble et obéissante servante,

»ACACIE BARNABÉ.»

Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait

la bague et les doublons que j'avais donnés à la bonne et jolie fille du

geôlier de Saint-Thomas.

Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête!

Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes

celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n'y a que pour les

aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n'est dans la

destinée d'aucun homme comme il faut, d'intéresser à ce point des femmes

de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens

ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut

parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait

soumettre tant de coeurs féminins au charme irrésistible du sort de ce

Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject

pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l'infamie qui

s'attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus

belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme

le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se

montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et

l'engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au

supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable.

Quel Adonis, doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit,

pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie,

d'avoir fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un amour aussi vrai

et aussi désintéressé! Pour un homme épris de la passion des aventures

galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante à tous

les maux et à toutes les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non, mais

c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de

si touchant et de si naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait

presque tenté de porter envie à une partie de la destinée de mon digne

protégé. «Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle,

mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun

espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez que je

n'ai fait que par intérêt!» Quel aveu ingénu dans ces mots si simples!

«Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme elle a bien compté les fois!...

Et la fille du plus endurci de tous les geôliers des colonies... Où

diable donc va se fourrer la délicatesse des sentimens les plus exquis?

J'en étais à ce point de mes réflexions, quand j'entendis dans mes

escaliers un pas lourd et lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque

mulâtresse ou de quelque négresse. A l'aspect de deux yeux flamboyans

qui brillaient comme deux diamans dans l'obscurité du petit corridor qui

conduisait à ma chambre, je devinai la visite de Supplicia.

«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant un sourire mélancolique

entr'ouvrir ses deux belles rangées de dents. Comment est-ce que vous

vous portez?...

--Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je avec distraction.

--Et _lui_? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot à cette

question naïve.

--_Lui!_ eh bien! il se porte toujours bien aussi, j'ai du moins tout

lieu de le croire.

--Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher, croyez-vous qu'il se porte

bien?

--Où, dis-tu?

--Oui, maître, j'ai dit _où?_ à vous pour savoir où il est actuellement.

--Mais, je pense qu'il est actuellement en lieu de sûreté et à son aise

à la Côte-Ferme.

--Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il vous plaît, maître?

--Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par

hasard l'aller rejoindre?

--Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça m'est défendu. Mais, si

j'étais libre de mon corps ou _libre de Savane_ seulement, j'aurais

alors la permission de penser à ce que je voudrais et j'y penserais...

Depuis surtout que le bâtiment du capitaine _Invisible_ l'a pris et

qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi que j'ai envie de le

voir...

--Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis dans la tête qu'il était parti

avec _l'Invisible_?

--Qui? la petite fille de couleur qui fait des _piailles_ et qui devine

tout ce qui est arrivé aux autres.

--Et cette petite fille de couleur t'a dit?...

--Que vous aviez embarqué M. Gustave à bord du grand brick là de

_l'Invisible_, et puis qu'il était parti pour courir la piraterie sur

les grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.

--Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a

dit la bonne aventure et que vous avez été assez simple pour écouter,

vous a trompée et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle

et que vous m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager à vous

tourner la tête avec toutes ces faussetés.

--Ce que j'ai donné à elle?

--Oui, ce que vous lui avez donné?

--Tout ce que moi j'avais: mon collier de grenat, mes bracelets fermés

et tous mes madras-papillon.

--La petite coquine! Je vais d'abord la voir et la faire punir ensuite

pour avoir ainsi abusé de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et

nous verrons.»

Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé par Supplicia, vers l'asile

de la maudite bohémienne de Saint-Pierre.

Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des femmes pour le compte de ce

damné de Banian! me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses tendres

victimes. Et de toutes celles dont le drôle a fait la conquête, cette

pauvre négresse décidément me semble mériter le prix de la constance et

du dévouement; si tant est que l'on soit jamais tenté de décerner un

prix à l'amour que peut avoir inspiré un pareil garnement. La comtesse a

oublié les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu'à lui

et en faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas l'a délivré

de sa prison en exposant la place de son père et sans vouloir accepter

la récompense due à un service aussi signalé. Mais cette pauvre

Supplicia qui, après avoir été séduite, trompée, abandonnée par lui,

elle et son enfant, s'avise de donner à une devineresse tout ce qu'elle

a de plus précieux, pour apprendre non pas où il peut s'être réfugié et

ce qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, ah! voilà qui

surpasse en mérite et en abnégation amoureuse et le sacrifice de la

comtesse et le tendre désintéressement de la fille du geôlier. «Bravo

Supplicia! lui dis-je, en m'approchant d'elle et en lui pressant, je

crois, la main avec une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne amie,

tu es une folle d'avoir ainsi donné tes petits bijoux pour un mensonge,

mais tu es une bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter bonheur...

--Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, toute gaie et toute

contente de ma prédiction. Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me

baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c'est que,

voyez-vous, maître, je prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour

lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!

--Et pour toi aussi, sans doute?

--Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le bon Dieu ne s'en occuperait

pas. C'est pour vous autres blancs et peut-être un peu pour les mulâtres

que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voilà, me dit-elle, à voix

basse, en s'arrêtant devant une maison en bois, la case de la petite

fille de couleur, celle-là qui fait des _piailles_.»

Faire des _piailles_ signifie, dans la langue des noirs, faire des

évocations cabalistiques et de la fantasmagorie.

J'entrai aussitôt et en marchant à quatre pattes pour franchir plusieurs

étroites issues, dans un appartement tendu de larges pièces de calicot

noir, sur lesquelles étaient cousues des découpures de toile blanche,

figurant grossièrement des têtes de mort et des ossemens en croix. Au

milieu de ce sinistre repaire de sorcière, était une table en mauvais

bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit

squelette d'enfant, des branches de cyprès desséchées et des paquets

d'herbes flétries. Une odeur nauséabonde de fenouil et de fleurs

funéraires, saturait l'air pesant qui remplissait cet antre à peine

éclairé par une lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un coin. Je

demandai d'une voix forte et très peu émue, la maîtresse du logis. Tout

resta sourd dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai bientôt à

propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et

le même silence accueillit cette injonction devenue cependant plus

impérieuse encore que la première. Pour la troisième et dernière fois,

je m'avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq à six

coups de rigoise (car je m'étais muni d'une cravache) sur la table

encombrée de la sorcière, au risque de briser les fioles mystérieuses

d'où elle tirait probablement la science qu'elle faisait payer si cher à

ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége bruit, je vis enfin

sortir de dessous les sinistres draperies d'un des angles du sanctuaire,

une manière de femme recouverte de guenilles noires. La pâleur

cadavérique de cette misérable me parut d'autant plus repoussante, que

je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde de la lampe qui jetait,

sur toute cette scène, une apparence pour ainsi dire sépulcrale. «Qui

êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre s'avancer lentement vers

moi...

--Rien sur la terre, me répondit d'une voix caverneuse le spectre.

--Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me chercher la maîtresse de

cette case à canailles.

--La maîtresse, c'est moi; mais le maître de tout, vous n'avez pas

besoin de le chercher ici, car il est là-haut!»

La sorcière, en prononçant ces mots d'un air solennel, me montrait le

ciel, ou plutôt le plafond de son obscur logis.

«Comme pour le moment la maîtresse de votre turne me suffit, lui

répondis-je, c'est à vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont

devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris à cette

négresse pour lui débiter des mensonges?

--Le mensonge, répliqua la sybille, n'est jamais entré par cette porte;

et la vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour

qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner

et le courage de la dire.

--Trève de langage prophétique avec moi, lui dis-je un peu impatienté du

ton d'assurance qu'elle conservait en ma présence. Il faut que tout de

suite vous rendiez à cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que

vous lui avez escroqués.

--Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais trouvé dans mon livre.

--Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus

tôt possible au fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec vous. Il

est à ma montre six heures dix minutes et si, à six heures un quart, je

n'ai pas ici à ma disposition les objets que je veux vous faire

restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la

case, et des miracles à ma manière.

--Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous

avez reçu de là-haut le don d'agir dans le présent et de pénétrer dans

l'avenir.»

Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la muraille que par quelques

mauvais clous. D'un tour de main il me fut facile d'arracher ces

lambeaux et de déchirer les misérables voiles qui, jusque-là, avaient

caché aux yeux des profanes, les mystères de la prophétesse. Mais quelle

fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que

j'étais en train de si bien _déralinguer_, comme disent les marins,

j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des coins de l'appartement,

deux des autorités de la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette

découverte, que ceux qui en étaient l'objet avaient pu être déconcertés

de se voir ainsi traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille pour

lui dire:

«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne

compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que

je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une

réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra

tourner à votre profit. C'est le procureur du roi lui-même, qui se

chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les

investigations que j'ai si bien commencées...»

A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier

moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme

qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles

inintelligibles d'une voix émue et suppliante... Le trouble qu'elle

éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de

son embarras pour arriver au but de ma visite...

«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre à ma disposition les

objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite les

moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la

vérité sur la prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son

amant.

--Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d'achever,

voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les

madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous

en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon

existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion... Tout

l'argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en

charités dans les mains des indigens de la colonie.

--Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien

laborieux, pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians moins pauvres

que ceux dont tu trompes l'imbécile crédulité! Mais revenons au dernier

article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer

que le Banian avait quitté l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?

--Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi,

que certain soir... excusez-moi si je vous parle si bas, que certain

soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse Belle-Vue avec _l'Invisible_ et

une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans

doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit

un blanc qu'elle crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer dans un

des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le _capitaine

Invisible_ parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de

sauter à bord du canot...

--Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes

qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle,

elle-même?

--C'était moi!

--Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été

donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous

avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous

n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix

réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité?

--Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais

si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence.

Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j'ai fait un

mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous

ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a été payé trop cher. Je voudrais

pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui

vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain

des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité,

et je vous crois trop bon coeur pour que j'aie à craindre que vous

cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.»

Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son

avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que,

par pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales

que j'avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin.

Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse,

me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le

collier que je venais de lui faire restituer...

«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de

son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?

--Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles rangées de

dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi,

je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, _plus que cent

fois_, plus sorcier que cette petite sorcière-là!»

La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu'à cent. Elle eût dit

_mille fois_ si elle avait compris ce que voulait dire _mille_.

«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux?

--Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j'ai bien vu qu'elle ne

m'avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle

aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j'aurais

voulu savoir d'elle.

--C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te

faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes

yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne plus te faire tromper par

ces diseuses de faussetés et de menteries.

--Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant

que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que

vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été?

--Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute

force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi.

--Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à

moi? Oui, n'est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins

je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France

le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez

voir qu'un jour je deviendrai _libre de mon corps_ et que j'irai

rejoindre _monsieur à moi_ qui sera bien content de revoir Supplicia et

son fils à lui et à la pauvre négresse.»

Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument dans un langage dont

il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement

pendant les années qu'elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre,

que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire:

«Maître, j'ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon

travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour

racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai

trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec

quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la

traversée.

--Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?

--J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux

de revoir son enfant et la mère de son fils.»

Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai

du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites

épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent

bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait

chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je

lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable

que je venais de lui donner me faire mal; c'était le moment où elle

devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter

avec tant de résignation et d'enchantement peut-être, tout le poids de

l'esclavage.

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 10 / 19 题