Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de
la poésie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, première
dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la
crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie.
La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve
encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans
les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
le peuple et qui servent de bouffons au peuple.
Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y
a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et
sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.
Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et
nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor
Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient
rouges.
Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine,
libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles
convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel.
Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils
rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils
aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se
contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
douze mois de leur perpétuel carême.
Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté
populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
jusque dans leur misère.
La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui
manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et
respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer.
Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant
silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils
gardaient.
Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un
ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, Mlle
Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les
jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux
rougeaudes en leur disant:
--Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile
vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.
Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin.
Il avait l'air tout rêveur.
Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce
dernier eût pu le comprendre:
--Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un
chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque
des personnes établies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent
avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
ne possédons aucune économie!
En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière
et plus bruyante.
Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté
de ronfler tout éveillées; Mme Samayoux ronflait.
Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant.
On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.
--La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit
Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de
pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?