ordinairement chaud, à cause du climat qui est extrêmement froid. Ensuite
on se met à table, et chacun a la sienne à part. Ils prennent leurs armes
pour aller à leurs affaires, et souvent même ils ne les quittent pas
pendant le repas. Ce n'est point une honte parmi eux de passer les jours
et les nuits entières à boire; aussi les querelles y sont-elles fréquentes,
comme parmi les ivrognes; et elles se terminent plus souvent par des
coups que par des injures. C'est pourtant dans les festins que se font le
réconciliations et les alliances; c'est là qu'ils traitent de l'élection
des princes et de toutes les affaires de la paix et de la guerre. Ils
trouvent ce temps-là plus opportun, parce qu'on n'y déguise point sa
pensée et que l'esprit s'y échauffe et s'y porte aux résolutions hardies.
Cette nation, exempte de ruse et de dissimulation, découvre alors ses
sentiments avec liberté et franchise; mais la décision de l'affaire est
renvoyée au lendemain: ainsi ils délibèrent alors qu'ils ne sauraient
feindre, et ils décident lorsqu'ils ne peuvent se tromper.
XXIII. Ils boivent une certaine liqueur faite d'orge ou de froment,
en manière de vin; mais ceux de la frontière achètent du vin de leurs
voisins. Leur nourriture est fort simple; elle consiste en fruits sauvages,
en lait caillé et en venaison fraîche. Ils satisfont leur appétit sans
apprêt et sans assaisonnements; mais ils n'ont pas la même sobriété pour
la boisson; et qui voudrait leur donner à boire autant qu'ils en désirent,
viendrait à bout d'eux plutôt par leur intempérance que par les armes.
XXIV. Ils n'ont qu'une sorte de spectacles. Leurs jeunes gens sautent tout
nus entre les pointes d'épées et de javelots. Ils ont fait un art de cet
exercice, qui est maintenant en crédit, quoiqu'il n'y ait point d'autre
récompense que le plaisir des spectateurs. Ce qui est surprenant, c'est
leur passion pour le jeu. Ce plaisir leur tient lieu d'une affaire plus
importante, et ils s'en occupent si sérieusement, et avec tant d'ardeur
dans le gain et dans la perte, qu'un homme, après avoir joué tout son bien,
se joue lui-même, et s'il perd, il va volontairement en servitude: quand
même il serait le plus fort et le plus robuste, il souffre que l'autre le
lie et le vende, car le gagnant rougirait de garder le vaincu. Cette façon
d'agir nous paraît un trait de folie; mais ils la regardent comme un acte
de justice et de bonne foi.
XXV. Ils n'emploient pas leurs esclaves, comme nous faisons, à divers
travaux dans la famille; ils ont leur ménage séparé, et on les oblige à
payer tous les ans une certaine quantité de blé, d'étoffe ou de bétail,
comme on fait avec des fermiers; on ne leur demande rien de plus; du reste,
la femme et les enfants font ce qui est à faire dans la maison. Rarement
ils mettent leurs esclaves aux fers, ou les maltraitent pour les forcer
à travailler. Ils les tueraient plutôt, non point par punition, ni pour
l'exemple, mais par un mouvement violent, comme on tue son ennemi, avec
cette différence qu'à l'égard de l'esclave il y aurait impunité. Les
affranchis n'y sont guère plus considérés que les esclaves, car ils n'ont
aucune autorité dans la maison ni dans l'État, si ce n'est dans les
endroits où il y a des souverains, et où ils deviennent quelquefois plus
puissants que les seigneurs du pays. Mais il n'en est pas de même ailleurs,
et c'est une grande marque de liberté.
XXVI. Ils ne connaissent ni usure, ni intérêt; c'est pourquoi ils s'en
abstiennent plus scrupuleusement que si on le leur avait défendu. Ils
cultivent tantôt une contrée, tantôt une autre, et ils partagent les
terres selon le nombre et la qualité des personnes; l'étendue du pays
empêche qu'il y ait le moindre différend entre eux à ce sujet. Ils ne
labourent pas un même champ tous les ans; ils ne s'amusent pas à cultiver
un jardin, ni à arroser une prairie. Ils se contentent de les semer, et
n'ajoutent rien à la fertilité de la terre par le soin de la culture. Ils
ne partagent pas l'année en quatre saisons comme nous: ils ne connaissent
que l'hiver, le printemps et l'été. Le nom et les richesses de l'automne
leur sont inconnus.
XXVII. Leurs funérailles sont sans pompe et sans magnificence. Ils se
servent seulement de quelque bois particulier pour brûler le corps d'une
personne de condition: ils brûlent en même temps ses armes et quelquefois
son cheval; mais ils ne jettent point de parfum sur le bûcher, et ils n'y
brûlent pas les vêtements du mort. Leurs tombeaux sont faits de gazon,
et ils méprisent l'appareil des nôtres, comme une chose qui est à charge
aux vivants et aux morts. Ils quittent bientôt le deuil, mais non pas la
douleur et l'affliction. Il est bienséant aux femmes de pleurer, et il
convient aux hommes de conserver la mémoire des personnes qui leur sont
chères. Voilà ce que j'ai appris en général de l'origine et des mœurs des
Germains.
XXVIII. Je parlerai en particulier des coutumes de chaque nation, et je
commencerai par les peuples qui sont venus de la Germanie dans les Gaules.
César, le plus illustre de tous les écrivains, nous apprend que la
puissance des Gaulois a été autrefois beaucoup plus considérable qu'elle
n'est à présent: c'est pourquoi il est assez croyable que ces peuples ont
aussi passé en Germanie. Le Rhin n'était pas une assez forte barrière pour
leur courage, avant que les empires fussent établis et que les dominations
fussent certaines. Les Helvétiens (ou les Suisses) occupèrent le pays qui
est entre le Rhin, le Mein et la forêt Noire; et les Boïens, autre peuple
de la Gaule, ont donné leur nom à la Bohème, quoique ce pays ait depuis
reçu d'autres habitants. On doute si les Osiens ont passé de la Germanie
dans la Pannonie, ou les Aravisiens de la Pannonie dans la Germanie; car
ils ont tous le même langage et les mêmes coutumes; d'ailleurs les pays
qu'ils habitent ne sont pas meilleurs les uns que les autres, et ils
vivaient autrefois dans la même liberté et dans une égale indigence.
Ceux de Trèves et les Nerviens affectent de venir des Germains, pour se
distinguer de la mollesse des Gaulois par la gloire de leur origine. Les
Vangions, les Tréboces et les Némètes (autrement ceux de Spire, de Worms
et de Strasbourg) en viennent plus assurément, et ceux de Cologne même,
quoiqu'ils aiment mieux porter le nom d'Agrippiniens que celui d'Ubiens,
parce que le premier désigne une colonie romaine. Aussi ont-ils été placés
en deçà du Rhin, pour servir de digue contre l'inondation des barbares, et
non pas pour être plus en sûreté.
XXIX. Mais de tous ces peuples les Bataves sont les plus vaillants. Ils
habitent une île du Rhin. Ils sont Cattes d'origine, et ils quittèrent
leur pays dans une guerre civile, pour faire partie de notre empire. Aussi
leur fait-on l'honneur de ne pas les charger d'impôts, ainsi que les
autres peuples qu'on méprise; mais ils sont réservés pour le combat, comme
le fer et les armes. Les Mattiens (ou les habitants du Vétérave et du
Westerwaal) sont dans la même obéissance; car la grandeur romaine a porté
ses conquêtes jusqu'au delà du Rhin, qui était l'ancienne borne de notre
empire. Quoiqu'ils demeurent parmi nos ennemis, ils ne laissent pas
d'avoir le cœur et l'inclination romaine; du reste ils ressemblent aux
Bataves, si ce n'est qu'ils paraissent tirer une nouvelle vigueur de leur
position et de leur climat. Je ne compte point entre les Germains ceux des
Gaulois qui, habitant au delà du Rhin et du Danube, cultivent les terres
qu'on appelle Serves: ce sont les plus pauvres et les plus inconstants
des Gaulois, qui n'ayant rien à craindre, ni à perdre, à cause de leur
pauvreté, se sont emparés d'un pays qui n'appartenait à personne. Et comme
nous avons depuis avancé nos garnisons et reculé nos frontières, ils
vivent en repos à l'abri de notre domination, comme s'ils étaient au
milieu de notre empire.
XXX. Plus loin sont les Cattes, dont le pays commence et finit à la
forêt Noire. Il n'est pas si plein, ni si marécageux que le reste de la
Germanie; mais il est coupé de montagnes qui s'abaissent peu à peu. Ces
peuples sont d'une corpulence forte et ramassée; ils ont une physionomie
extrêmement fière et l'esprit élevé. Du reste, ils ont toute l'adresse et
toute la conduite des Germains: ils savent choisir leurs chefs et leur
obéir, garder leurs rangs, saisir l'occasion, ménager leur force, ordonner
de jour, se fortifier la nuit, s'appuyer sur la valeur plutôt que sur la
fortune, et ce qui est très-rare pour des barbares, et un effet de la
discipline, ils savent faire plus de fond sur la personne du chef que sur
celle du soldat. Toute leur force est dans l'infanterie, qu'ils chargent
d'outils et de provisions outre ses armes. Les autres peuples cherchent
volontiers à se battre; mais les Cattes font vraiment la guerre: ils ne
s'amusent pas à courir et à escarmoucher comme la cavalerie, qui est aussi
prête à fuir qu'à combattre. Ils savent que la précipitation est sœur de
la crainte, et la prudence voisine de la fermeté.
XXXI. Il est une marque de courage qui se trouve quelquefois parmi les
braves de leur nation, c'est de se laisser croître le poil et la barbe
jusqu'à ce qu'ils aient tué quelqu'un du parti contraire; cela est
ordinaire aux Cattes: c'est alors seulement qu'ils se découvrent le visage,
comme s'ils n'osaient paraître auparavant, et que ce fût un devoir de
leur naissance, dont il fallût s'acquitter avant d'être avoués de leurs
parents et de leur patrie. Les faibles et les lâches demeurent toute leur
vie dans l'opprobre. Les plus vaillants portent un anneau de fer; ils le
regardent comme une marque d'ignominie, jusqu'à ce qu'ils aient mérité de
s'en délivrer par la mort d'un ennemi. Plusieurs blanchissent sous ces
fers, et sont également révérés des amis et des ennemis. Ce sont eux qui
forment la pointe dans les combats: de sorte que leur front de bataille
est toujours terrible; ils ne renoncent pas, même durant la paix, à cette
obligation d'avoir de la valeur; et ils ont toujours cet air martial qui
inspire de la crainte. Ces braves n'ont ni champs, ni maisons, ni aucun
embarras de la vie. Ils mangent tout ce qu'ils trouvent, et partout où ils
le trouvent; prodigues du bien d'autrui, méprisant le leur, jusqu'à ce que
la faiblesse de l'âge les rende incapables de mener une vie aussi dure.
XXXII. Après les Cattes, sont les Usipiens et les Tenctères; ils habitent
le long du Rhin, dans la partie où il commence à être assez large pour
leur servir de barrière. Les Tenctères excellent dans la cavalerie, comme
les Usipiens dans l'infanterie. Leurs ancêtres ont fondé cette réputation,
et leur postérité la conserve. L'équitation est pour eux un passe-temps
de tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Les chevaux se
laissent par succession, et comme un héritage; et ce n'est pas toujours
le plus âgé qui en hérite, mais le plus vaillant.
XXXIII. Les Bructères étaient autrefois dans le voisinage des Tenctères;
mais les Chamaves et les Angrivariens les ont exterminés, du consentement
des autres nations, en haine de leur orgueil, ou par convoitise de leurs
biens, ou plutôt par une grâce particulière des dieux, qui ne nous ont pas
même envié le plaisir de ce spectacle. Plus de soixante mille barbares
ont été taillés en pièces à notre vue, non par nos armes, mais par celles
des barbares eux-mêmes. Que ces peuples conservent toujours entre eux de
l'inimitié, à défaut d'amour pour nous, puisque notre empire est parvenu
à ce point où il ne nous reste plus rien à souhaiter que la discorde chez
nos ennemis.
XXXIV. Derrière les Chamaves et les Angrivariens, sont les Dulgibiniens et
les Casvares, et autres nations moins connues. Devant sont les Frisons,
qui sont distingués en grands et en petits, selon la diversité de leurs
forces; et ils s'étendent le long du Rhin jusqu'à l'Océan, autour des
grands lacs qui sont fréquentés par nos navires. Nous avons même entrée
dans l'Océan de ce côté-là, et l'on met au delà d'autres colonnes
d'Hercule; soit que le courage de ce héros l'ait amené en des lieux si
reculés, soit qu'on lui attribue tout ce qui s'est fait de merveilleux en
ce monde. Drusus voulut savoir ce qui en était; mais il fut repoussé par
la tempête, comme si l'Océan eût été jaloux de voir sonder ses abîmes et
les mystères d'Hercule. Personne ne l'a osé tenter après lui, et l'on a
cru qu'il était plus respectueux de croire les secrets des dieux que de
les vouloir pénétrer.
XXXV. Telle est la Germanie du côté de l'occident. Elle a aussi une
étendue considérable vers le septentrion. On y rencontre d'abord les
Causses, qui s'étendent depuis les Frisons jusqu'aux Cattes, derrière
toutes les nations dont nous venons de parler. Non-seulement ils occupent
un si grand espace, mais ils le remplissent; de plus, ils se rendent
recommandables parmi ces peuples par leur justice et leur équité; c'est
par ces vertus qu'ils se soutiennent plutôt que par la force: exempts
d'ambition et d'envie, ils vivent en paix, sans exercer ni souffrir de
violence. C'est une des plus belles marques de leur valeur, de n'avoir
point besoin de faire la guerre pour maintenir leur autorité, et d'être
redoutables à leurs ennemis sans se servir de leurs armes. Cependant ils
sont toujours en état de se défendre; et comme ils ont beaucoup d'hommes
et de chevaux, et qu'ils peuvent mettre sur pied des armées nombreuses,
ils conservent tranquillement leur réputation et leur gloire.
XXXVI. À côté des Causses et des Cattes, sont les Chérusques, à qui une
longue paix a été plus agréable qu'avantageuse; car, parmi les nations
puissantes, les plus faibles ne jouissent que d'un repos trompeur et
lorsqu'on en vient aux mains, le droit du plus fort est toujours le
meilleur. La modération et la probité sont des noms qu'on ne donne qu'au
vainqueur. Ainsi les Chérusques, qui passaient autrefois pour un peuple
équitable et sage, sont à présent regardés comme lâches et timides. On
appelle sagesse la fortune des Cattes, qui les ont vaincus. Les Fosiens,
voisins des Chérusques, ont été enveloppés dans leur ruine, et ils ont eu
un malheur égal, après avoir eu un sort moins prospère.
XXXVII. Le long de la côte, on trouve les Cimbres, qui ne sont pas
aujourd'hui fort puissants, mais dont la gloire a fait beaucoup de bruit
et a porté bien loin leur renommée. On voit encore les marques de leur
grandeur sur l'une et l'autre rive du Rhin, dans le vaste espace de leur
camp. L'an 640 de la fondation de Rome, sous le consulat de Cecilius
Metellus et de Papirius Carbon, nous entendîmes le bruit de leurs armes.
Depuis, jusqu'au second consulat de Trajan, il y a deux cent dix ans que
nous travaillons à dompter l'Allemagne. Pendant tout ce temps-là, il y a
eu des chances diverses et des pertes considérables de part et d'autre.
Les Espagnols, les Gaulois, les Carthaginois, les Samnites, les Parthes
même ne nous ont pas plus souvent harcelés: car la liberté du Germain est
plus redoutable que la puissance des fils d'Arsace. Que peut nous opposer
l'Orient, si ce n'est la défaite de Crassus, encore bientôt vengée par
la victoire de Ventidius et la chute de Pacore? Mais les Germains ont
taillé en pièces cinq armées consulaires, qui avaient à leur tête les
Carbons, les Cassius, les Scaurus Aurelius, les Servilius Cepion et les
Cn. Manlius. Ils ont enlevé à César Varus avec trois légions; et nos
victoires ont été sanglantes. C. Marius ne les a pas impunément défaits
en Italie, ni Jules César dans les Gaules, ni Drusus, Néron et Germanicus
en Germanie. Ils ont bravé ensuite Caligula et ses menaces impuissantes;
et durant nos guerres civiles, voyant l'occasion favorable pour soumettre
les Gaulois, ils forcèrent notre camp. Depuis ils ont été repoussés; mais,
malgré nos vains triomphes, ils n'ont pas été vaincus.
XXXVIII. Parlons maintenant des Suèves. Ce n'est pas une seule nation,
comme les Cattes ou les Tenctères. Ils sont composés de plusieurs dont
chacune a son nom particulier, et ils occupent la plus grande partie
de la Germanie. Ils portent les cheveux relevés et noués par derrière.
C'est par là qu'on les distingue des autres Germains, et que parmi eux on
reconnaît les gens libres d'avec les esclaves. Tous ceux qui portent leurs
cheveux de cette manière dans le reste de la Germanie ne le font qu'à
leur imitation, ou pour quelque alliance particulière, et cela ne dure
que pendant la jeunesse, au lieu que les Suèves blanchissent sous cet
arrangement. Souvent ils se contentent de nouer leurs cheveux sur la tête;
mais les grands y apportent plus d'artifice. Voilà le soin innocent qu'ils
prennent de se parer; mais ce n'est pas pour plaire, c'est pour paraître
plus redoutables à leurs ennemis.
XXXIX. Les Semnons se vantent d'être les plus anciens et les plus nobles
d'entre les Suèves, et ils prouvent leur antiquité par celle de leur
religion. Ils s'assemblent à certains jours dans une forêt vénérable par
son ancienneté; et là, en présence des députés des autres nations, qui se
glorifient d'une même origine, ils égorgent un homme, commençant leurs
barbares mystères par cet horrible sacrifice. Ce qui redouble la terreur,
c'est que personne n'entre dans le bois qu'il ne soit lié, pour marque de
sa faiblesse et de la puissance du dieu qu'il adore. S'il tombe, il n'est
pas permis de le relever; il faut qu'il se roule par terre jusqu'à ce
qu'il soit hors de la forêt. Le but de cette superstition est de montrer
que cet endroit est le domicile du dieu à qui tout doit respect et
obéissance. La fortune des Semnons a étendu leur autorité. Ils sont
divisés en cent cantons, et par là ils s'estiment les chefs des Suèves.
XL. Les Langobards méritent une mention particulière, à cause de leur
petit nombre. Quoique environnés de nations puissantes, ils ne laissent
pas de se maintenir, non dans l'esclavage, mais en défendant leur liberté
par les armes. Ensuite viennent les Reudigniens, les Avions, les Angles,
les Varins, les Eudoses, les Suardons et les Nuithons, qui ont pour
remparts des forêts et des fleuves. Tout ce qu'ils ont de remarquable,
c'est qu'ils adorent, les uns et les autres, la Terre comme notre mère
commune; et ils l'appellent _Herthe_. Ils croient qu'elle se promène par
le monde et qu'elle se mêle des affaires des hommes. Ils ont même, dans
une des îles de l'Océan, une forêt qui lui est consacrée, où elle a un
chariot couvert, que nul n'ose approcher que son grand prêtre. Il observe
le temps qu'elle y entre, et plein de respect, il accompagne son char
traîné par deux génisses. Partout où elle passe, on célèbre sa venue par
des fêtes et des réjouissances publiques. Il est défendu alors de faire la
guerre: chacun resserre ses armes; la paix et l'oisiveté règnent partout.
Lorsque la déesse est ennuyée de la conversation des hommes, le grand
prêtre la ramène dans son temple. Alors, et le chariot et la couverture,
la déesse même, si on veut les croire, se plonge dans un lac où elle est
lavée par des esclaves, qui sont noyés sur-le-champ. De là cette terreur,
de là cette sainte ignorance, qui inspirent du respect pour des mystères
qu'on ne peut voir sans mourir.
XLI. Les Suèves, dont je viens de parler, habitent le fond de la Germanie.
Il y en a d'autres le long du Danube, que je vais suivre maintenant comme
j'ai suivi le Rhin. On trouve d'abord les Hermundures, qui sont alliés des
Romains: aussi ont-ils le privilège, non-seulement de trafiquer sur notre
frontière, comme les autres; mais d'entrer dans notre pays, sans gardes
et sans escorte, jusqu'à la principale colonie que nous avons chez les
Grisons. Les autres ne voient que nos camps et nos armées, au lieu que
nous ouvrons à ceux-ci, volontairement, nos palais et nos maisons de
plaisance. L'Elbe prend sa source dans leur pays. C'est une rivière
fameuse, autrefois fréquentée par les Romains, et qui ne leur est connue
maintenant que de nom.
XLII. Après les Hermundures, sont les Narisques, et ensuite les Marcomans
et les Quades. Mais les plus puissants et les plus belliqueux sont les
Marcomans, qui ont conquis sur les Boïens, à la pointe de l'épée, le pays
où ils habitent. Les Quades et les Narisques ne leur cèdent guère pour la
valeur. Voilà le front de la Germanie du côté du Danube. Les Quades et les
Marcomans ont conservé jusqu'à notre temps des rois de leur nation, de
l'illustre sang de Marobodous et de Tuder. Maintenant ils obéissent à
des étrangers qui sont sous notre protection; mais nous les aidons plus
souvent de notre argent que de nos armes.
XLIII. Derrière sont les Marsignes, les Gothins, les Oses, les Buriens,
dont les premiers et les derniers, par leur langage et leur costume, nous
représentent les Suèves. Les Gothins parlent l'idiome des Gaules; les Oses,
celui de la Pannonie; ce qui montre qu'ils ne sont pas Germains d'origine,
outre qu'ils payent des impots aux Quades et aux Sarmates; et pour comble
d'infamie, les Gothins travaillent aux mines de fer. Tout ce pays est
couvert de forêts et de montagnes, qui servent d'habitation à ces peuples;
car ils ne descendent guère dans la plaine, et la Suève est coupée en deux
par une chaîne de montagnes, au delà desquelles sont divers peuples. Les
Ligiens sont les plus puissants. Ils sont divisés en plusieurs cantons;
mais les plus considérables sont les Ariens, les Hovelcons, les Manimes,
les Élysiens, les Naharvales. Ceux-ci ont un bois sacré qui est l'objet
d'une ancienne superstition. Le prêtre est vêtu en femme; la divinité
qu'on adore a quelque rapport avec Castor et Pollux, et s'appelle Alcé. Il
n'y a pourtant ni simulacres, ni traces d'une religion étrangère. De tous
ces peuples, les Ariens sont les plus puissants et les plus redoutés;
ils usent d'artifice pour augmenter encore la terreur de leur nom: ils
noircissent leurs corps et leurs boucliers avant d'aller au combat, et
choisissent la nuit la plus noire; de sorte qu'ils ressemblent à une armée
infernale, dont on ne peut seulement supporter la vue; car dans toute
espèce de guerre les yeux sont les premiers vaincus. Au delà des Ligiens,
sont les Gothons, sous la domination de rois qui les tiennent de court
un peu plus que le reste des barbares, mais non pas en dehors de toute
liberté. Proche de l'Océan, sont les Rugiens et les Lemoviens, peuples
aisés à reconnaître à leurs rondaches et à leurs courtes épées, ainsi qu'à
leur respect envers leurs princes.
XLIV. Au delà et dans l'Océan même, sont les Suyons, peuple puissant sur
mer et sur terre. Leurs vaisseaux sont différents des nôtres; ils ont
deux proues, pour aborder de tous côtés, et ne portent point de voiles.
Ces peuples ne se servent pas même de rames à notre manière; ils les
transportent tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, comme cela se fait
quelquefois sur les rivières. Ils estiment les richesses, et ils obéissent
à un prince dont l'autorité est absolue et non dépendante. Ils ne sont pas
possesseurs de leurs armes, comme les autres peuples de Germanie; mais
elles sont enfermées sous la garde d'un esclave. La mer, qui les environne,
les défend de toute surprise, et ils savent que le soldat oisif est sujet
à s'oublier. D'ailleurs il n'est pas prudent à un prince de laisser des
armes à la disposition d'aucun citoyen, quel qu'il soit.