EBOOK MOEURS ET COUTUMES
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nationale de France (BnF/Gallica)
TACITE
MŒURS DES ANCIENS GERMAINS
traduit du latin
par
L'ABBÉ LEGENDRE, CHANOINE DE L'ÉGLISE DE PARIS
NOUVELLE ÉDITION, A. MAME ET Cie, IMPRIMEURS--LIBRAIRES à TOURS.
1851
PRÉFACE
contenant quelques remarques relatives aux usages anciens et modernes
des Germains, des Gaulois et des Français.
Quelle que soit l'origine des Français, qu'il ne s'agit point de discuter
ici; quelque système qu'on embrasse, on ne peut méconnaître dans les mœurs
des premiers temps de la monarchie beaucoup de points de conformité avec
celles des anciens Germains, dont Tacite nous a laissé le tableau. Aussi,
en réimprimant les _Mœurs des Français_, a-t-on cru devoir y joindre
_les Mœurs des Germains_, décrites avec tant d'énergie par Tacite.
C'est en rapprochant de cette manière les idées que les historiens nous
donnent des anciens peuples de l'Europe, dont tous les habitants actuels
sont les successeurs plus ou moins éloignés; c'est en rassemblant tous
les traits qui servent à les caractériser et en les confrontant avec les
modernes, qu'on peut reconnaître l'analogie ou la différence de ces
peuples.
Avant que la domination romaine fût établie dans les Gaules, les Gaulois
et les Germains différaient peu pour la façon de vivre. De vastes forêts
couvraient également leur pays; on y trouvait fort peu de villes et
seulement quelques villages; la chasse et la guerre partageaient tout leur
temps. C'étaient des incursions perpétuelles, et souvent des émigrations
d'une partie de la nation dans des pays fort éloignés du sien. Beaucoup de
petits souverains, qu'on doit plutôt considérer comme des chefs de parti,
divisaient en peuplades ce grand peuple, qui n'avait presque aucune
relation au dehors.
La guerre que César fit dans les Gaules apporta de grands changements à
cette manière de vivre. En prenant possession de leurs conquêtes, les
Romains introduisirent de nouveaux usages, et les Gaulois se civilisèrent
bien plus en deux cents ans de commerce avec leurs vainqueurs, qu'ils
n'avaient fait pendant tout le temps qui avait précédé cette révolution.
L'abbé Le Gendre parle des Français de la Gaule qui chassèrent les Romains
de la Gaule; il décrit aussi les usages qu'ils laissèrent après eux et qui
subsistèrent même après qu'ils eurent abandonné le pays. Ces époques sont
voisines de celles que nous peint Tacite. Cet historien écrivait sous les
empereurs, et alors les armées romaines n'ayant pas encore pénétré bien
avant dans la Germanie, elle avait conservé jusque-là ses premières
habitudes. C'est donc en comparant l'état naturel des Germains, vivant
encore sous leurs tentes, avec les premiers temps de notre monarchie, que
le lecteur pourra mieux voir la gradation qui a conduit les Français à
certains usages qui subsistent encore parmi nous. Ensuite, en rapprochant
quelques-unes de nos coutumes actuelles, et en les comparant avec les
mœurs simples des Gaulois ou avec celles de l'ancienne Germanie, le
tableau s'enrichira de plusieurs traits aussi curieux qu'intéressants.
La guerre était la principale occupation des Germains et des Gaulois; il
n'y avait donc qu'un peuple guerrier qui pût se poser parmi eux. Tels
étaient les Francs qui s'y établirent, et dont nous sommes en partie la
postérité. Ainsi c'est aux exercices de la vie militaire ou de la chasse
que se rapportent les principaux usages qui nous sont communs avec ces
deux peuples.
Les anciens habitants de la Germanie avaient un tempérament robuste et
une taille proportionnée à leur force; une éducation dure les préparait de
bonne heure aux fatigues de la guerre et de la chasse; les Gaulois étaient
élevés pour les mêmes travaux. Aujourd'hui ce n'est pas la force du corps
qui caractérise communément notre nation; mais si nous ne sommes pas plus
vigoureux, devons-nous en rejeter la faute sur notre climat? Une éducation
moins délicate nous procurerait des forces égales à notre courage. On
semble croire parmi nous que la force du corps n'est plus une qualité
militaire; on convient qu'il fallait nécessairement autrefois être robuste,
lorsqu'un casque et une cuirasse de fer étaient l'habillement ordinaire
des guerriers; lorsqu'on portait des armes si pesantes, que nous ne
pourrions plus y tenir. Aujourd'hui, dit-on, il ne faut que de la valeur;
avec cette seule qualité on est sûr de vaincre. Il est vrai que dans une
action, dans une bataille, la supériorité du courage peut assurer la
victoire; mais, à la guerre, n'y a-t-il que des combats? Combien de
fatigues n'a-t-on pas à essuyer continuellement! La valeur suffit-elle
pour résister à des marches longues et pénibles, quand il s'agit de passer
plusieurs jours et plusieurs nuits sous les armes, quand il faut se frayer
une route à travers des lieux presque inaccessibles? Un écrivain qui dit
éloquemment des vérités fortes fait cette objection aux Français: «Comme
les Carthaginois, vous eussiez été vainqueurs à Trébie, à Cannes, à
Trasimène; mais vous n'eussiez point franchi les Alpes.» Les fatigues font
plus périr de nos troupes que le fer des ennemis. Quelle impression ne
fait pas sur nous le seul changement de climat! Nous n'en avons que trop
fait l'épreuve dans toutes nos guerres en Italie.
Il est donc plus important qu'on ne pense de se fortifier le corps de
bonne heure et de l'endurcir par le travail. Il n'est pas douteux que les
exercices auxquels on façonne notre jeunesse pourraient nous former des
corps robustes, si l'on n'y cherchait moins à se procurer des avantages
solides qu'à se donner des grâces et des agréments.
Les Français ont conservé beaucoup de rapports avec les Germains; mais
c'est à l'endroit de l'inconstance. Ces peuples, au dire de Tacite,
étaient incapables d'un long travail, et n'avaient que le premier feu;
c'est aussi le reproche qu'on nous fait avec assez de fondement. Nous
sommes terribles au début d'un combat; il faut que nous ravissions la
victoire; car, si nous la disputons longtemps, nous courons risque de la
perdre. Il y a cependant eu des occasions où nous avons fait voir autant
de fermeté que de valeur; on nous a vus essuyer tranquillement le feu des
ennemis, attendre le moment favorable pour attaquer, et après plusieurs
actions meurtrières, revenir à la charge avec plus d'ardeur que jamais.
Mais, quoique ces sortes d'exemples ne soient pas rares chez nous, il faut
convenir que le caractère distinctif de notre valeur est l'impétuosité du
premier choc.
Le faste qui règne aujourd'hui parmi nos troupes présente un tableau bien
différent de la simplicité guerrière, conservée avec tant de soin chez les
Germains et les Gaulois. Ils ne dépensaient rien en parures; tout leur
luxe consistait a peindre leurs boucliers avec quelque couleur éclatante.
Malgré l'obligation qu'on impose aux officiers de ne paraître qu'avec
l'habit de leur régiment, surtout en temps de guerre, quels riches
vêtements ne portent-ils pas quelquefois sous un modeste uniforme?
C'est en vain que nos rois ont fait de sages règlements pour réprimer
le luxe militaire: on y étale une magnificence, un goût de somptuosité
très-préjudiciables à la discipline et à la promptitude des opérations.
Tous les jours les officiers se plaignent qu'ils se ruinent au service;
mais, n'est-ce pas à eux-mêmes qu'ils doivent s'en prendre? Leur paye
suffirait à leurs besoins, si les tentations et les superfluités ne
multipliaient mal à propos leurs dépenses. La simplicité qui régnait dans
les vêtements des Germains faisait aussi le caractère distinctif du reste
de la nation; si le défaut contraire a gagné les cours et les armées en
Allemagne, du moins le gros de la nation paraît encore retenir de ce
côté-là bien des usages venant de ses ancêtres.
Les Germains n'osaient paraître en public sans avoir leurs armes; ils ne
les quittaient pas même dans leurs maisons, ou plutôt sous leurs cabanes;
mais ils ne pouvaient les porter que quand ils étaient parvenus à l'âge
viril; et ils ne commençaient jamais à les prendre que de l'agrément du
chef de leur canton. C'était un des principaux de la nation ou un des
plus proches parents du novice guerrier qui lui donnait publiquement ses
premières armes; et c'est vraisemblablement de cette ancienne coutume
qu'est dérivé l'établissement de la chevalerie en France, ou la cérémonie
de l'accolade. On ne recevait pas indistinctement, chez nous, toutes
sortes de personnes dans l'ordre des chevaliers: c'était la plus haute
dignité où pût aspirer un militaire; il fallait être d'une illustre
extraction pour parvenir à cet honneur. La chevalerie avait des lois
auxquelles les princes et les rois eux-mêmes se soumettaient sans
répugnance.
On ne montait aux grades militaires chez les Germains, qu'après avoir
donné des preuves de valeur; les soldats se disputaient à qui occuperait
le premier rang et combattrait le plus près du prince; c'était une honte
pour le chef de la nation de n'être pas le premier à charger l'ennemi,
et un déshonneur pour les soldats de ne pas seconder le courage de
leur commandant. La principale force de leurs armées consistait dans
l'infanterie, dont les mouvements égalaient presque en rapidité ceux de
la cavalerie. Lorsqu'il n'y avait point de guerre chez eux, la noblesse
allait chercher ailleurs l'occasion de se signaler. Ils étaient obligés de
prendre ce parti; car un peuple qui négligeait la culture des terres ne
pouvait se soutenir que par le brigandage. Les Germains abandonnaient le
soin de l'agriculture aux femmes, aux vieillards et aux infirmes; en temps
de paix, la jeunesse passait ses jours dans l'inaction. «C'est une chose
tout à fait surprenante, dit Tacite, que ces mêmes hommes qui ne peuvent
vivre en repos aiment tant l'oisiveté.» On voit ici plusieurs traits qui
peuvent convenir aux anciens habitants de la France.
C'était la bravoure, et non l'argent, qui faisait anciennement parvenir
aux premiers emplois de l'armée. On n'achetait point l'honneur de se
sacrifier pour la patrie; mais la soif du pillage mettait les armes à la
main de la plupart des soldats; car tout le butin qu'ils faisaient était
pour eux: on sait ce qui arriva au sujet du vase de Soissons. On suit
aujourd'hui le parti des armes par des motifs plus nobles: l'honneur,
l'amour de la gloire, le service de l'État et celui du prince, font encore
des héros parmi les Français; mais l'oisiveté de la noblesse en temps de
paix n'a que trop de conformité avec celle des Germains.
Un autre trait de ressemblance qui se trouve entre nous et les anciens
Germains, c'est que les guerres générales de la nation n'empêchaient point
les combats particuliers. Chez eux, chacun prenait parti et s'engageait
dans les querelles selon les liaisons des familles; mais les haines
n'étaient pas immortelles: les torts mêmes et les injures se réparaient
par des amendes. Convenons, à la honte de nos mœurs, que nous poussons
quelquefois plus loin la vengeance; mais aussi félicitons notre siècle de
s'être bien corrigé de la folie des duels.
Tacite rapporte que les femmes de la Germanie suivaient leurs maris à la
guerre. Il ne dit pas s'il entrait dans cette pratique, qui a été aussi
celle des premiers Gaulois, d'autre raison que l'usage; mais aujourd'hui
nos dames françaises, infiniment plus délicates, ne supporteraient pas
le plus court voyage, et nos mœurs sur ce point ne sauraient souffrir la
moindre comparaison avec celles de ces peuples. D'ailleurs une meilleure
discipline a banni presque partout des armées cet attirail si contraire au
bon ordre et aux opérations de la guerre. Cependant, sans que les femmes
s'en mêlent, malgré les règlements les plus sévères, malgré les lois les
plus sages, la mollesse semble s'introduire de plus en plus dans nos
armées; un officier riche ne pense qu'à se procurer au milieu d'un camp
toutes les commodités et tous les plaisirs de la vie oisive. Bonne table,
excellents vins, domestiques nombreux et magnifiques équipages, aucune
recherche ne lui manque. On n'y est pas même privé de spectacles, et l'on
a vu dans les guerres de Flandres, à la suite de nos armées, des troupes
de comédiens et de courtisanes. Cette condescendance des commandants
est pourtant bien dangereuse, puisque c'est par là que les peuples les
plus belliqueux ont insensiblement dégénéré de leur valeur et se sont
abâtardis. Les délices de Capoue ruinèrent l'armée d'Annibal; et les
Carthaginois, après tant de victoires éclatantes, furent ensevelis sous
les ruines de leur république. L'histoire est remplie de pareils exemples,
qui doivent faire trembler les nations les plus distinguées par leur
courage. Dans la guerre qu'Alexandre fit à Darius, le roi de Perse lève
des troupes innombrables et marche à leur tête avec son harem; les femmes
dans cette armée égalaient presque le nombre des combattants. L'armée
macédonienne, qui ne faisait qu'une poignée d'hommes en comparaison de
celle des Perses, n'était composée que de soldats, et Alexandre fut
vainqueur. Tant que les Romains vécurent dans la pauvreté, rien ne put
résister à leurs armes. Le luxe, la mollesse, le goût des plaisirs
s'introduisent chez ces fiers conquérants; ils sont assujettis à leur tour,
et l'univers est vengé.
.........._Sævior armis
Luxuria incubuit, victumque utciscitur orbem._
Les Germains faisaient peu de cas des richesses, et leur pauvreté fit leur
force. On sait bien qu'il ne faut pas toujours regarder comme une vertu le
mépris que certains peuples barbares ou sauvages ont pour l'or et l'argent;
telle nation n'est souvent bornée aux seuls besoins de la vie que parce
que son indigence lui laisse ignorer ce qui peut en faire les douceurs.
Heureuse ignorance, qui produit les mêmes effets que la vertu! car enfin
il faut convenir que l'amour excessif des richesses est très-préjudiciable
aux mœurs. L'indifférence des Germains pour l'or et l'argent, et en
général pour les richesses, fait dire à Tacite qu'ils avaient une bonne
foi et une fidélité à toute épreuve dans leurs affaires. La candeur, que
ce judicieux historien met à si haut prix, est très-rare en effet chez les
peuples qui aiment trop le faste, la magnificence, la bonne chère et les
amusements de tout genre, parce qu'ils emploient toute leur industrie à se
procurer ces biens factices, dont la privation les rendrait malheureux.
Or, pour parvenir à ce but, on a toujours recours aux moyens les plus
prompts et les plus faciles, sans s'inquiéter de savoir s'ils sont
légitimes ou non. C'est pour cela qu'on voit aujourd'hui tant d'artifices
ouverts ou cachés, tant de fraudes, de parjures et de mauvaise foi.
L'article du luxe nous conduit naturellement à ce qui regarde les femmes.
Le sexe était en grande considération chez les Germains. On dit que des
armées entières, près d'être défaites, furent soutenues par les femmes,
qui venaient se présenter aux coups et à une captivité certaine; ce que
leurs maris appréhendaient encore plus pour elles que pour eux-mêmes.
Lorsqu'il s'agissait de recevoir des otages, les Germains demandaient
surtout des filles de familles distinguées, et les regardaient comme le
plus sûr garant des conventions. Ils croyaient même que le sexe avait
quelque chose de divin, et ses avis ou ses conseils étaient écoutés. Il y
eut même plusieurs femmes regardées par ces peuples comme des divinités ou
des prophétesses, et cela d'après une véritable conviction, et non par
flatterie.
Mais, malgré l'extrême respect qu'ils avaient généralement pour le sexe,
ils punissaient sévèrement les femmes qu'ils surprenaient en adultère. On
commençait par leur raser la tête, on les dépouillait ensuite en présence
de leur famille, et on les conduisait par tout le pays à coups de bâton.
Les Germains, dans toutes les actions et les circonstances de la vie
civile, marquaient le même goût pour la modestie et les bonnes mœurs. Il
n'était pas permis aux jeunes gens de communiquer de trop bonne heure
ensemble. On ne mariait les filles que dans la force de l'âge, pour
qu'elles fussent plus en état de supporter les travaux, les peines et les
fatigues du ménage. Quant au mariage, les Germains, dans le choix d'une
épouse, ne suivaient que les penchants de leur cœur, et les femmes
n'apportaient point de dot à leurs époux. Nous ne savons pas si les
Gaulois étaient aussi désintéressés; mais parmi nous, c'est presque
toujours l'intérêt qui préside aux mariages. On associe la plupart du
temps deux personnes, parce qu'il existe entre elles égalité de biens et
de naissance; mais la figure, le caractère, l'esprit, sont comptés à peu
près pour rien.
Du temps de Tacite, les Germains étaient plongés dans les ténèbres de
l'idolâtrie; ils adoraient principalement Mercure, et dans certains
sacrifices ils immolaient des victimes humaines. Ces peuples avaient
aussi une grande foi aux augures, et n'entreprenaient rien sans avoir
consulté le vol des oiseaux ou le hennissement des chevaux. Lorsqu'il
s'agissait de faire la guerre, un de leurs soldats se battait contre un
des prisonniers ennemis, et par ce combat particulier on jugeait du succès
de l'entreprise.
Les prêtres avaient beaucoup d'autorité chez les Gaulois, ainsi que chez
leurs voisins; on trouve parmi les premiers à peu près les mêmes dieux,
et quelques-unes des cérémonies religieuses qui s'observaient chez les
Germains. Le christianisme abolit entièrement ce faux culte et les autres
restes du paganisme. Il fit surtout d'heureux progrès sous nos premiers
rois; mais les peuples, quoique chrétiens, conservèrent longtemps des
restes de leur ancienne barbarie. Clovis lui-même laisse échapper de
temps en temps des traits de cruauté qui font frémir. Si les Français
ne consultaient plus, comme autrefois, les devins et les entrailles des
animaux, il régnait encore parmi eux beaucoup de superstitions absurdes.
Telles sont les preuves prétendues juridiques qui se faisaient par le fer,
par le feu, par l'eau, par le duel.
Les Germains, dans les assemblées générales de la nation, étaient
accroupis par terre, ayant leurs genoux près de leurs oreilles;
quelquefois ils étaient couchés sur le dos ou sur le ventre, et dans ces
bizarres postures ils réglaient les affaires d'État avec autant de gravité
que les sénateurs romains. Les sauvages de l'Amérique et ceux de l'Afrique
tiennent leurs assemblées dans les mêmes postures, qui paraissent avoir
été habituelles à toutes les nations, dans les premiers temps où elles se
sont rassemblées en société après la dispersion générale. Les phases de
la lune réglaient les temps des assemblées ordinaires; elles se tenaient
communément à la pleine lune, et quelquefois à la nouvelle. Les affaires
de peu d'importance étaient décidées sommairement par les principaux du
pays; mais il fallait le concours de toute la nation pour celles qui
étaient plus graves. Le peuple était juge en certaines matières, et il
rendait la justice dans un conseil général de la nation.
Les assemblées des Français, dont parle l'abbé Le Gendre, avaient quelque
chose de plus imposant, elles sont aussi d'un temps bien plus moderne.
On les tenait en rase campagne, les premiers jours de mars et de mai; les
évêques, les abbés, les ducs et les comtes y assistaient. C'était là qu'on
faisait le procès aux personnes de distinction; qu'on délibérait sur la
guerre et sur la paix; qu'on donnait des tuteurs aux enfants du souverain;
qu'on établissait de nouvelles lois; qu'on partageait les États et les
trésors du roi mort, lorsqu'il n'avait pas pourvu lui-même à sa succession,
et que le jour était fixé pour la proclamation du nouveau roi. Enfin
c'était dans ces diètes, ou assemblées générales, qu'on réglait tout ce
qui avait rapport au gouvernement.
Ce ne fut que plus de trois cents ans après Hugues Capet, qu'on connut en
France ce que nous appelons _formalités de justice_. Dans les premiers
temps de la monarchie, les particuliers étaient jugés par des personnes
de leur profession: le clergé par les ecclésiastiques, la milice par les
guerriers, la noblesse par les gentilshommes; cet usage d'être jugés par
ses _pairs_, par des hommes de même état que soi, s'est conservé jusqu'à
présent en Angleterre, et la justice n'en est pas plus mal administrée.
Ainsi les affaires ne traînaient pas en longueur comme aujourd'hui; on
n'avait pas encore trouvé le secret d'embrouiller les choses les plus
claires par les coupables subtilités d'une chicane ruineuse. La seule
juridiction des évêques s'étendait à la plus grande partie des affaires.
Cet ordre jouissait parmi nous d'une autorité presque sans bornes, soit
par respect pour leur caractère, soit par l'opinion qu'on avait de leur
capacité et de leurs vertus. De là cette extension d'autorité, qui depuis
a été restreinte dans ses limites naturelles.
Tous les crimes, à l'exception des cas de lèse-majesté, n'étaient punis
que par des amendes pécuniaires. Les Français étaient moins sévères dans
les premiers temps de la monarchie, qu'ils le sont devenus, à punir les
crimes qui intéressent la société. Les Germains, au contraire, pendaient
les traîtres et les déserteurs; ils plongeaient les fainéants de
profession dans la bourbe d'un marais, et les y laissaient expirer.
Dans tous les divertissements des Germains, on voyait la simplicité, ou
plutôt la rusticité de leurs mœurs. Ils n'avaient qu'une sorte de
spectacle: leurs jeunes gens sautaient tout nus entre des pointes d'épées
et de javelots[1]. Ceux qui montraient le plus d'adresse dans cet exercice
étaient fort applaudis: c'était leur unique récompense. Les Français,
par leur fréquentation avec les Romains, qui étaient passionnés pour les
spectacles, avaient contracté le même goût, et voyaient avec beaucoup
de satisfaction les _plaisantins_, les _jongleurs_ et les _pantomimes_.
On sait jusqu'à quel degré de perfection les derniers avaient porté leur
art; les plaisantins étaient des bouffons qui débitaient des contes ou des
facéties, et les jongleurs jouaient de la vielle. Notre passion pour les
spectacles, qui s'est manifestée de bonne heure, n'en a point hâté les
progrès. Ils ont été lents à se former; ce n'est qu'après bien des
tâtonnements que nous avons eu un théâtre, et il y a bien loin des
mystères aux chefs-d'œuvre tragiques et comiques qui font l'honneur de la
scène française.
[Note 1: Les Suisses en ont conservé quelque chose:
leur _danse aux épées_ rappelle cet usage.]
Les Francs, peuple tout guerrier, qui ne respirait que les armes,
négligeaient entièrement les lettres; et les anciens peuples de la Gaule
étaient plongés comme eux dans une profonde ignorance. Mais, par quelques
monuments qui subsistent encore, on voit que, dès le siècle même qui
précéda nos premiers rois, les langues savantes n'étaient pas tout à fait
inconnues aux Gaulois; et sans doute les relations de ce peuple avec les
Romains lui procurèrent des connaissances qui n'étaient point parvenues
jusqu'en Germanie. En effet, il y eut peu de temps après des académies à
Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Autun, etc.; mais ces établissements
furent détruits au commencement du Ve siècle, par l'inondation des
barbares qui vinrent fondre dans les Gaules. Ce ne fut que sous
Charlemagne que les sciences commencèrent à refleurir; toutefois elles ne
jetèrent pas un grand éclat jusqu'au règne de François Ier; ce n'était
que l'aurore d'un beau jour. Il était réservé à Louis XIV de porter la
littérature et les arts à leur plus brillante époque. Depuis ce siècle
heureux, qu'on distingue comme ceux d'Alexandre et d'Auguste, nos mœurs se
sont de plus en plus éloignées de celles des anciens Germains, dont nous
tirons en partie notre origine, et de celles des peuples de la Gaule, dont
nous descendons plus directement.
DES MŒURS DES GERMAINS
PAR TACITE.
I. La Germanie, depuis les Gaules, le pays des Grisons et la Hongrie,
est renfermée entre le Rhin et le Danube. Du côté des Daces et des
Sarmates, elle est bornée par des montagnes et par des nations
très-belliqueuses. L'océan y forme de grands golfes et des îles immenses,
dans lesquelles on a découvert, par la voie des armes, de nouveaux pays et de
nouveaux peuples. Le Rhin prend sa source chez les Grisons, et, descendant
du sommet des Alpes, va se décharger bien loin dans la mer du Nord, en
déclinant un peu vers l'occident. Le Danube, qui tombe du mont Abnobe par
une pente douce et facile, arrose diverses provinces, et va se rendre dans
la mer Noire par six embouchures; la septième se perd dans des marais.
II. Je crois que les Germains sont originaires du pays qu'ils habitent,
et que cette nation s'est formée sans l'alliance d'aucun peuple étranger;
car ceux qui d'abord sont allés à la recherche d'un nouveau sol arrivaient
sur des vaisseaux; or l'Océan septentrional est trop effrayant pour avoir
attiré la curiosité des premiers hommes, puisque même à présent il est
redoutable à nos navires. Mais, outre les dangers qu'il y a de s'embarquer
sur une mer terrible et inconnue, qui est-ce qui voudrait abandonner
l'Asie, l'Italie ou l'Afrique, pour venir habiter la Germanie? Les terres
y sont incultes; le climat y est rude et fâcheux; le séjour en est triste,
et ne peut plaire qu'à ceux dont il est la patrie. Ils n'ont point
d'autres histoires ni d'autres annales que d'anciens vers qu'ils récitent
de temps en temps pour célébrer la gloire d'un dieu né de la terre, nommé
Tuiscon, et de son fils Mann; ce sont là les premiers habitants du pays
et la tige de la nation. Mann eut trois fils, qui donnèrent leurs noms à
toute la Germanie. De là vinrent les Ingevons, peuples qui habitent le
long des côtes de l'Océan, les Herminons, qui s'établirent au milieu du
pays, et les Istevons, qui occupèrent le reste de la contrée. Quelques-uns,
usant de la liberté qu'on a de mentir en des sujets si éloignés,
attribuent à Mann plusieurs autres enfants, dont ils font venir les
Marses, les Gambriviens, les Suèves et les Vandales, et ils prétendent
qu'anciennement les Germains ont porté ces différents noms; car,
disent-ils, celui de Germanie est nouveau, ils vient de ceux qui les
premiers franchirent le Rhin et passèrent dans les Gaules, lesquels
s'appelaient Tongres ou Germains: de sorte que toute la nation reçut
dans la suite, ou par honneur, ou par crainte, le nom du peuple qui la
subjugua. Ils assurent qu'Hercule, le plus vaillant de tous les hommes,
a été parmi eux, et ils chantent encore ses louanges lorsqu'ils vont au
combat.
III. Ils ont aussi des poëmes qu'ils appellent _bardits_; ils les récitent
pour exciter leur courage. Ils jugent du succès de la bataille par leurs
cris, et selon qu'ils sont plus ou moins violents, ils prennent de la
terreur, ou en inspirent, comme si ce n'était pas tant un concert de voix
qu'une expression de leur valeur. Ils affectent principalement des accents
rudes et sauvages, qu'ils rendent encore plus effrayants en mettant leurs
boucliers près de leurs bouches d'une manière qui augmente de beaucoup le
son naturel de leurs voix. On dit qu'Ulysse, dans ses longs et fabuleux
voyages, fut porté par la tempête en Germanie, où il bâtit, sur le bord du
Rhin, une ville qu'il nomma Aschelbourg. On ajoute qu'il y avait un autel
qui lui était consacré, sous le titre de fils de Laërte, et qu'il en reste
encore des monuments avec des inscriptions grecques sur les frontières des
Grisons et de la Germanie: c'est ce que je ne prétends ni repousser ni
appuyer de preuves; je laisse à chacun la liberté de prêter ou de refuser
crédit à cette opinion.
IV. Je suis de l'avis de ceux qui tiennent que les Germains n'ont point été
abâtardis par le commerce et l'alliance des autres peuples; c'est pourquoi
ils ont une physionomie qui leur est commune et particulière à leur
nation. Ils ont les cheveux blonds, les yeux bleus, le regard farouche, la
taille robuste; le corps incapable d'un long travail, et propre seulement
à soutenir le premier choc, supportant avec peine le chaud et la soif, et
plus facilement le froid et la faim: ce qui est un effet du climat.
V. À l'égard du pays, quoiqu'il y ait quelque différence entre ses
diverses provinces, cependant, à le prendre en général, il est plein de
bois et de marais, plus humide du côté des Gaules, et plus sujet aux vents
vers l'Autriche et la Bavière. Il est fertile en blé, mais il produits peu
de fruits; abondant en troupeaux, qui sont les plus grands biens de ces
peuples, ou, pour mieux dire, leurs seules richesses: le bétail y est
très-fécond, il est ordinairement petit et sans cornes. Ces peuples n'ont
ni or, ni argent, soit que les dieux leur aient refusé ces présents par
haine ou par amour; mais je ne voudrais pas affirmer qu'ils n'eussent
point de mines de ces métaux; car qui est-ce qui les a cherchées? Tout ce
qu'on peut dire, c'est qu'ils n'ont pas pour ces choses autant d'avidité
que les autres nations. On voit même parmi eux de la vaisselle d'argent,
qui a été donnée à leur ambassadeurs ou à leurs princes; mais ils n'en
font pas plus de cas que de celle de terre. Ceux qui demeurent sur nos
frontières recherchent l'argent comme moyen de commerce, et connaissent
certaines pièces anciennes de notre monnaie, qu'ils aiment mieux que
les autres, par exemple celles qui portent la marque d'une scie ou d'un
chariot. Ceux qui habitent plus avant dans le pays négocient avec la
simplicité des premiers hommes, par échange. Ils aiment mieux l'argent que
l'or, sans autre raison, je crois, que parce qu'il leur est plus commode
pour acheter des choses de peu de valeur.
VI. On voit par leurs armes que le fer leur manque. Il y en a peu qui
aient des épées ou des pertuisanes. Leur javelot, ou ce qu'ils appellent
la framée, a le fer petit et étroit; ils sont très-adroits à s'en servir,
soit qu'ils combattent de près ou de loin. La cavalerie n'a que la lance
et le bouclier. L'infanterie est armée de dards, et chaque soldat en a
plusieurs qu'il sait lancer avec beaucoup de force et d'adresse; ils ne
sont point embarrassés par leurs habits, ni par leurs armes; ils n'ont
qu'une saye pour tout vêtement. Ils ne dépensent rien en parures, et ils
ne sont curieux que de teindre leurs boucliers de quelque belle couleur.
Il y en a peu qui aient des cuirasses, et encore moins des casques. Leurs
chevaux n'ont ni vitesse, ni beauté; ils ne sont point exercés comme les
nôtres à toutes sortes d'évolutions; ils ne savent que tourner à droite et
aller en avant, en formant le rond; de manière qu'il n'y en a point qui
soit le dernier. A considérer leurs troupes en général, l'infanterie est
la meilleure; c'est pourquoi ils la mêlent parmi la cavalerie, dont elle
égale la vitesse: ils choisissent pour cela les jeunes gens les mieux
faits, qu'ils mettent aux premiers rangs. Ils en prennent cent de chaque
canton: ce nombre, qui ne désignait d'abord que des gens d'une riche
taille, est devenu dans la suite un titre et le prix du courage. Leur
armée est rangée par bataillons et par escadrons. Ils croient que c'est
plutôt une marque de prudence que de lâcheté, de reculer, pourvu qu'on
revienne à la charge. Ils emportent leurs morts, même au plus fort du
combat. C'est une infamie parmi eux d'abandonner son bouclier, et ceux à
qui ce malheur est arrivé n'oseraient plus se trouver aux assemblées ni
aux sacrifices, et plusieurs qui s'étaient échappés de la bataille se sont
étranglés pour ne point survivre à leur déshonneur.
VII. Dans l'élection des rois, ils ont égard à la noblesse; mais dans
leurs généraux ils ne considèrent que la valeur. La puissance royale n'est
ni absolue, ni souveraine. Les généraux mêmes commandent plutôt par leur
exemple que par leur rang. Quand on les voit donner les premiers dans une
action, c'est moins l'obéissance qu'une noble émulation qui engage à les
suivre. Il n'y a que les prêtres qui aient droit d'emprisonner et de punir;
et les peines qu'ils ordonnent ne sont pas tant prises pour un supplice,
ni pour un effet de leur autorité, que pour un commandement des dieux
qu'ils croient présider aux batailles; c'est pour se rappeler la présence
de ces dieux qu'ils portent à la guerre certaines figures qu'ils
conservent avec soin dans les bois sacrés. Le motif principal qui excite
leur valeur vient de ce qu'ils ne s'enrôlent pas au hasard; ils suivent
l'étendard de leurs familles, d'où ils peuvent entendre les cris de leurs
femmes et de leurs enfants qui sont les plus assurés témoins de leur
bravoure, et comme les hérauts de leur gloire. C'est auprès de leurs
mères et de leurs femmes qu'ils se retirent lorsqu'ils sont blessés,
et elles ont le courage de sucer leurs plaies et de leur porter des
rafraîchissements dans le combat.
VIII. On dit que des armées entières, sur le point d'être défaites, ont
été reformées par les femmes, qui venaient se présenter aux coups et à
une captivité presque certaine; ce que leurs maris appréhendent plus pour
elles que pour eux-mêmes. Lorsqu'il s'agit de recevoir des otages, ils
demandent surtout des filles nobles; ils les regardent comme un gage
très-assuré. Ils croient même que ce sexe a quelque chose de divin, ils
ne négligent ni leurs conseils, ni leurs réponses. Nous avons vu sous
Vespasien une Velleda qui a passé longtemps parmi eux pour une déesse. Ils
ont eu depuis la même opinion à peu près d'Aurinia et de plusieurs autres,
auxquelles ils ont témoigné la vénération la plus grande, et cela par une
véritable conviction et nullement par flatterie.
IX. De tous les dieux, ils adorent particulièrement Mercure, et lui
sacrifient même des hommes en certaines rencontres. Ils immolent à Hercule
et à Mars des victimes ordinaires. Une partie des Suèves adore Isis. Je
n'ai rien trouvé de certain sur l'origine de ce culte; mais le vaisseau
qui sert d'attribut à cette divinité me fait augurer que son culte a été
introduit chez les Suèves par des étrangers. Au reste, les Germains ne
croient pas que ce soit honorer les dieux, de les peindre comme des hommes,
ou de les renfermer dans les temples; ils se contentent de leur consacrer
des bois et des forêts, dans l'obscurité desquels ils imaginent que réside
la divinité.
X. Ils sont fort adonnés aux augures et aux sorts, et n'y observent pas
grande cérémonie. Ils coupent une branche de quelque arbre fruitier en
plusieurs pièces, et le marquent de certains caractères. Ils les jettent
ensuite, au hasard, sur un drap blanc. Alors le prêtre, si c'est en public,
ou le père de famille, si c'est dans quelque maison particulière, lève
chaque brin trois fois, après avoir invoqué les dieux, et les interprète
selon les caractères qu'il y a faits. Si l'entreprise se trouve défendue,
ils ne passent point plus avant; car on ne consulte point deux fois sur un
même sujet, en un même jour; mais si elle est approuvée, on jette le sort
une seconde fois, pour en avoir la confirmation. Ils consultent aussi le
vol et le chant des oiseaux: le hennissement des chevaux est encore pour
eux un présage très-assuré. Ils en nourrissent de blancs dans leurs bois
sacrés, et ils croiraient faire une profanation s'ils les employaient aux
usages ordinaires. Quand il veulent les consulter, ils les attèlent au
char de leurs dieux, et le prêtre ou le roi les suit, et observe leur
hennissement. Il n'y a point d'augure qui soit regardé comme plus certain,
je ne dis pas seulement par le peuple, mais par les grands mêmes et par
les prêtres; car ils les prennent pour les compagnons des dieux, dont ils
ne se disent que les ministres. Ils se servent encore d'un autre moyen
pour connaître l'issue des grandes guerres: ils font battre un d'entre eux
avec un des prisonniers qu'ils ont faits sur l'ennemi, et ils jugent du
succès de la guerre par ce combat.
XI. Les grands décident seuls des affaires de peu d'importance; à l'égard
de celles qui sont de quelque conséquence, la connaissance en est réservée
à la nation. Il y a certaines choses dont le peuple seul a droit de juger;
mais il faut toujours que ce soit en présence des principaux de la nation.
Leurs assemblées se tiennent à des jours marqués; le temps de la pleine
lune et de la nouvelle est celui qu'ils jugent le plus favorable pour cela,
à moins qu'il ne survienne quelque affaire imprévue qui ne souffre point
de retard. Ils comptent par nuits, et non par jours comme nous faisons;
et leurs décrets sont datés de la nuit, et non du jour, parce qu'il leur
semble que la nuit marche devant. Ils ont un défaut qui tient à leur
liberté: c'est qu'ils ne s'assemblent pas tous à la fois, ni à une heure
certaine; l'un vient plus tôt et l'autre plus tard, selon sa convenance:
de sorte qu'ils sont quelquefois deux ou trois jours à s'assembler.
Ils sont armés dans le conseil, et chacun se place où il lui plaît.
Les prêtres seuls ont droit d'imposer silence et de faire justice des
coupables. Après que le roi ou le chef de l'assemblée a dit son avis,
chacun parle selon son âge et selon le rang qu'il tient dans l'État par
sa noblesse, ou par la réputation que lui ont acquise sa valeur ou son
esprit. L'autorité consiste plutôt dans l'art de persuader que dans le
pouvoir d'ordonner. Quand ils ne goûtent pas un avis, ils le témoignent
par leurs murmures; s'ils l'adoptent, ils font bruire leurs armes: c'est,
parmi eux, la plus belle et la plus honorable manière de donner son
approbation.
XII. C'est dans le conseil qu'on met les criminels en accusation, et
qu'ils ont à défendre leur tête. La peine varie selon la nature du crime.
On pend à un arbre les traîtres et les déserteurs; les fainéants et les
lâches, qu'on regarde comme infâmes, sont plongés dans un bourbier que
l'on couvre d'une claie. Ce genre de supplice fait voir que l'infamie doit
être ensevelie dans un oubli éternel, au lieu que ceux qui sont coupables
d'autres crimes doivent être punis à découvert pour servir d'exemple. Pour
des fautes moins graves, on fait payer l'amende, qui consiste à donner un
cheval ou quelque bétail. Une partie de cette amende appartient au roi
ou au peuple, le reste à celui qui est offensé ou à ses proches. On élit
aussi dans ces assemblées ceux qui doivent rendre la justice dans les
bourgs et dans les villages, et chacun d'eux prend avec soi cent personnes
du peuple pour former son conseil.
XIII. Quelque chose qu'on fasse, soit en public, soit en particulier, on a
toujours ses armes. Lorsqu'on est en âge de les porter, on ne peut point
les prendre de soi-même; il faut y être autorisé par la commune. Voici
comment cela se pratique. Quand on est assemblé, un des principaux ou bien
le père, et à son défaut le plus proche parent, donne solennellement la
lance et le bouclier au jeune homme qui se présente pour porter les armes.
C'est là sa robe virile; c'est le premier honneur qu'il reçoit, et son
entrée dans les dignités. Auparavant il ne faisait partie que de la
maison; alors il devient membre de la république. La grande noblesse, ou
le mérite extraordinaire des ancêtres, fait qu'on élit quelquefois pour
princes des jeunes gens; et il n'y a point de honte à les recevoir, ni
à les suivre. Il y a même en cela des degrés d'honneur qui se prennent
de l'estime qu'ils font de ceux qui s'attachent à eux: de sorte que les
particuliers disputent souvent à qui sera le premier à la suite d'un
prince, comme les princes de leur côté ont aussi des contestations à qui
aura de plus braves gens à sa suite. Il est de la grandeur d'un prince de
se voir toujours environné d'une nombreuse et brillante jeunesse qui lui
sert d'ornement durant la paix et de rempart durant la guerre. Cela ne
lui est pas seulement glorieux parmi sa nation, mais parmi les nations
voisines. Cela fait qu'on le recherche par ambassades et par présents, et
que sa seule réputation le met souvent à l'abri des guerres.
XIV. Quand on en vient aux mains, il est honteux pour le prince de n'être
pas le premier en valeur, et pour ceux de sa suite de ne pas l'égaler.
Ils font vœu de le suivre partout et de le défendre. Ils rapportent à
sa gloire leurs plus belles actions, et c'est une infamie éternelle de
lui survivre dans la mêlée. Le prince combat pour la victoire; et ils
combattent pour le prince. S'il n'y a point de guerre dans leurs pays,
la jeune noblesse va chercher dans les pays étrangers l'occasion de se
signaler, car le repos leur est insupportable; et d'ailleurs ils ne
peuvent entretenir leur nombreuse suite et soutenir leur dépense que
par la guerre. Ils reçoivent de la libéralité du prince pour lequel ils
combattent, ou quelque cheval de bataille, ou quelque arme sanglante et
victorieuse. La table des grands est en quelque sorte la solde de la
noblesse; elle n'est pas délicate, mais elle est abondamment couverte. La
guerre et le pillage fournissent à la dépense. Rien ne peut les engager à
cultiver la terre et à en attendre la récolte, ils aiment mieux provoquer
l'ennemi au combat et recevoir des blessures honorables. Il leur paraît
lâche d'acquérir à la sueur de leur front ce qu'ils peuvent emporter au
prix de leur sang.
XV. Quand ils ne vont point à la guerre, ils passent le temps à boire et
à dormir plutôt qu'à aller à la chasse. Les plus braves gens parmi eux ne
font rien. La conduite du ménage et le soin de l'agriculture est abandonné
aux femmes, aux vieillards et aux infirmes. Les autres passent les jours
dans la paresse; c'est, une chose tout à fait surprenante que les mêmes
hommes qui ne peuvent vivre en repos se complaisent dans l'oisiveté.
Les communes et les particuliers font divers présents au prince, tant
du revenu de leurs terres que de leurs troupeaux, ce qui lui est en même
temps et honorable et utile. Ils aiment surtout à recevoir des présents de
leurs voisins, comme des chevaux, des harnais, des baudriers et des armes.
Nous leur avons enseigné à prendre de l'argent.
XVI. Il n'est pas nécessaire de remarquer qu'ils n'ont point de villes;
car cela est connu de tout le monde; ils n'ont pas même des bourgs à notre
manière. Chacun, selon qu'il lui plaît, se loge près d'une fontaine, d'un
bois ou d'un champ, sans joindre sa maison à celle de son voisin; soit
qu'ils ignorent l'art de bâtir, soit qu'ils appréhendent le feu. Ils
n'ont pas l'usage du ciment ni de la tuile, et se servent communément de
matières qu'ils emploient sans leur donner de forme. Il y a des endroits
qu'ils enduisent plus proprement d'une terre pure et luisante, qui imite
les traits et les couleurs de la peinture. Ils pratiquent des excavations
souterraines qu'ils couvrent de fumier; c'est là qu'ils serrent leurs
grains et qu'ils se retirent en hiver et même durant la guerre; l'ennemi
se contente de ravager la campagne et d'emporter ce qu'il trouve. La
difficulté qu'il y a de découvrir les endroits où ils se cachent fait
qu'on renonce à les chercher.
XVII. Ils n'ont pour tout habit qu'une saie attachée par une agrafe; ou
simplement par une épine. Le reste du corps est nu; c'est pourquoi ils
passent les jours entiers auprès de leur foyer. Les plus riches ont des
habits, non pas larges et amples à la façon des Parthes et des Sarmates,
mais serrés et marquant la forme des membres. Ils se vêtent aussi de
fourrures; c'est tout leur ornement. Ceux de la frontière sont moins
recherchés que les autres dans la manière dont il s'habillent. Ils ne
choisissent que les peaux les plus belles, et y entremêlent encore pour
ornement des pièces de quelque fourrure plus précieuse qui leur vient par
mer de très-loin et de parages inconnus. Les femmes y sont vêtues comme
les hommes, si ce n'est qu'elles portent une espèce de chemise de lin,
sans manches, bordée de rouge; et cet habillement leur laisse les bras et
une partie de la poitrine découverts.
XVIII. Les mariages y sont chastes; et c'est ce qu'on ne peut trop louer
parmi eux; car ils sont presque les seuls barbares qui se contentent d'une
femme; et si quelques-uns d'entre eux en prennent plusieurs, c'est plutôt
par ton que par volupté. Elles ne leur apportent rien en mariage; au
contraire, elles reçoivent d'eux quelques présents. Ce ne sont pas des
parures, mais une couple de bœufs pour la charrue, un cheval tout harnaché,
le bouclier avec la lance et l'épée. Les parents examinent ces présents
et les reçoivent. Elles donnent aussi de leur côté quelques armes à leurs
maris. Voilà leur lien conjugal, leur cérémonie, leur hyménée: la femme
apprend ainsi qu'elle n'est point appelée à une vie oisive et délicieuse,
mais à être la compagne des travaux de son mari, à prendre part à ses
dangers, et à suivre sa fortune dans la paix et dans la guerre. C'est là
ce que signifient les bœufs, les armes et le cheval. Tel est le plan de
vie qu'elle doit suivre jusqu'à sa mort. Elle est obligée de faire de
semblables présents aux femmes de ses fils, et de conserver inviolablement
cette coutume dans sa famille.
XIX. La chasteté ne court point risque d'être corrompue par les festins,
par les assemblées, ni par les spectacles; les hommes et les femmes ne
savent point non plus écrire; de sorte qu'il y a peu d'adultères parmi
cette immense population; et quand il s'en trouve, le mari a droit d'en
faire justice sur-le-champ. Il rase sa femme, la dépouille en présence de
ses parents et la chasse devant lui par tout le bourg à coups de bâton; il
n'est pour elle ni excuse, ni pardon. Ni son âge, ni ses richesses, ni sa
beauté ne sauraient lui trouver un autre mari, car on ne rit point là des
vices, et le rôle de corrupteur ou celui de corrompu n'y ont point passé
dans les mœurs. Ils font encore mieux en quelques provinces; car on n'y
souffre pas même de secondes noces, et une femme prend un mari comme on
prend un corps et une âme. Elle n'étend point au delà ses pensées, ni ses
espérances: ce n'est pas tant son mari que son mariage qu'elle aime. C'est
une abomination parmi eux de se défaire de ses enfants ou d'en limiter le
nombre. En un mot, les bonnes mœurs ont plus de pouvoir en ce pays que les
bonnes lois n'en ont partout ailleurs.
XX. L'éducation rude et grossière que reçoivent ces peuples ne contribue
pas peu à les rendre grands et robustes comme nous les voyons. Les mères
nourrissent leurs enfants; elles ne les font point allaiter par des
esclaves ou des étrangères. On ne distingue pas le fils du maître de celui
du serviteur; ils ne sont pas nourris plus délicatement l'un que l'autre.
Ils sont couchés pêle-mêle parmi le bétail, jusqu'à ce que l'âge les
sépare et que la valeur les fasse connaître. Ils ne se livrent que tard
aux femmes; c'est pourquoi ils ont une jeunesse vigoureuse. Ou ne se
presse point de marier les filles; elles deviennent aussi grandes et aussi
robustes que leurs maris. Ils sont donc en la force de leur âge lorsqu'ils
s'épousent; c'est pourquoi ils produisent des enfants qui deviennent
vigoureux comme leurs pères. On y fait autant de cas de ceux de sa
sœur que des siens propres. Quelques-uns même tiennent ce degré de
consanguinité plus fort et les aiment mieux en otage, comme si nous avions
plus d'attachement pour eux parce qu'ils étendent plus loin notre parenté.
Ce sont pourtant les enfants qui héritent, et à leur défaut, les oncles et
les frères, sans qu'il y ait de testament. Plus un homme a de parents et
d'alliés, plus sa vieillesse est honorable; car on a moins d'estime pour
ceux qui manquent de postérité.
XXI. C'est une espèce d'obligation pour chacun d'embrasser les amitiés et
les inimitiés de sa famille; mais les haines n'y sont pas implacables.
L'homicide même se rachète par une certaine quantité de bétail, que toute
la famille reçoit comme indemnité; satisfaction très-salutaire, car les
inimitiés ne sont nulle part aussi dangereuses que dans les pays libres.
Il n'y a pas de nations qui se plaisent autant à exercer l'hospitalité.
C'est un crime de fermer sa maison à qui que ce soit. Quand vous arrivez
chez quelqu'un, il vous donne ce qu'il a; et lorsqu'il n'a plus rien, il
vous mène lui-même chez son voisin, qui vous fait le même accueil; on ne
distingue point en cela l'ami de l'étranger. Quand vous sortez, si votre
hôte vous demande quelque chose, vous ne pouvez pas le refuser honnêtement;
mais vous pouvez aussi lui demander ce qu'il vous plaira, sans craindre
qu'il vous refuse. Ils se plaisent à faire et à recevoir des présents;
mais comme ils oublient ceux qu'ils font, ils ne se croient point obligés
par ceux qu'on leur a faits. Ils se reçoivent poliment, mais sans apparat.