Tout étant prêt dans la nuit du 19 octobre, les assiégeants mirent le

feu à la mine de Saint-Roman, point par lequel les Français ne

s'attendaient pas à être attaqués, et aussitôt Anglais, Espagnols,

Portugais, munis d'échelles, s'élancèrent sur la première enceinte.

Cette fois encore ils parvinrent à l'enlever, et coururent vers la

seconde. Mais la brave garnison sortant en masse de son chemin

couvert, les reçut à la baïonnette, les chargea avec impétuosité, en

tua un grand nombre, et pour la troisième fois les rejeta au delà de

l'enceinte un moment conquise. Même chose se passa à l'autre

extrémité. Les assiégés fermèrent la brèche pratiquée par la mine près

de l'église de Saint-Roman, abattirent même l'église qui pouvait être

utile à l'ennemi, et de nouveau présentèrent aux assiégeants un front

formidable.

[En marge: Après avoir perdu trente-quatre jours et trois mille hommes

devant le château de Burgos, lord Wellington est obligé de se

retirer.]

Il y avait trente et quelques jours que deux mille hommes, réduits par

le feu et la fatigue à quinze cents, retranchés derrière quelques

ouvrages à peine maçonnés, et protégés seulement par une rangée de

palissades, en arrêtaient cinquante mille par leur héroïque

résistance. Honneur éternel à ces braves gens, et à leur chef le

général Dubreton! ils prouvaient ce que peuvent en certaines

circonstances décisives les places bien défendues, car en résistant

ainsi ils donnaient le temps à l'armée de Portugal de se remettre en

ligne, aux armées du Centre et de l'Andalousie de se porter sur le

Tage, et à toutes de se réunir pour accabler lord Wellington.

[En marge: Nouvelle apparition de l'armée de Portugal recrutée et

renforcée.]

En effet le général Clausel, ramené sur l'Èbre, avait reçu des dépôts

établis le long des Pyrénées, ainsi que des petites garnisons de la

frontière, environ 10 mille recrues, des chevaux pour son artillerie

et sa cavalerie, ce qui lui procurait 35 mille combattants. Le général

Caffarelli qu'on a vu, troublé par l'épouvantail des flottes

anglaises, comme le maréchal Soult par celui du général Hill, négliger

le danger principal pour le danger accessoire, s'amendait enfin, et

prêtait à l'armée de Portugal 10 mille hommes, qui, envoyés avant la

bataille de Salamanque, auraient prévenu bien des désastres. Par

malheur le général Clausel, au moment de se mettre en marche à la tête

de ces 45 mille combattants, avait tellement souffert de sa récente

blessure, qu'il avait été obligé de quitter l'armée. Le général

Souham, vieil officier de la république, expérimenté et brave, le

remplaçait, et venait au secours de l'intrépide garnison qui depuis

trente-quatre jours défendait les chétives fortifications de Burgos.

Lord Wellington, placé entre l'armée de Portugal qui s'avançait au

nord, et les armées du Centre et d'Andalousie qui s'avançaient au

midi, était dans l'une de ces situations difficiles, mais grandes,

dont le général Bonaparte était sorti jadis par des triomphes inouïs.

Moins circonspect et plus actif, il aurait pu, en se concentrant avec

la promptitude et l'à-propos de l'ancien général de l'armée d'Italie,

se rendre tour à tour plus fort que chacune des deux armées qui le

menaçaient, battre celle de Portugal, puis se jeter sur celle de

Joseph, les accabler l'une après l'autre, et rester définitivement

maître de l'Espagne. Mais chacun a son génie, et il est puéril de

demander à tel homme ce qui n'est possible qu'avec les qualités de tel

autre. Lord Wellington, sage, solide, mais lent, ayant des soldats

qu'on ne menait pas vite, qu'on n'exaltait pas facilement, n'était pas

fait pour conquérir l'Espagne en une campagne; mais il devait la

conquérir en plusieurs. C'était bien assez pour le triomphe de la

politique de son pays, et pour le malheur de la nôtre!

[En marge: Lord Wellington est réduit à se replier sur Salamanque, et

en se retirant il ordonne au général Hill d'évacuer Madrid.]

Voyant approcher l'armée de Portugal renforcée, il abandonna avec

dépit les murs de Burgos qui lui avaient coûté 3 mille hommes et le

prestige de la victoire, et qui allaient probablement lui coûter

Madrid. Il soutint plusieurs combats d'arrière-garde, dans lesquels le

général Maucune, le même qui avait si témérairement engagé la bataille

de Salamanque, lui tua beaucoup de monde, et après s'être à son tour

couvert du Douro, il expédia au général Hill l'ordre de venir le

joindre à Salamanque, si Madrid ne lui semblait plus tenable en

présence des armées qui marchaient sur cette capitale.

[Date en marge: Nov. 1812.]

[En marge: Rentrée de Joseph dans Madrid.]

[En marge: Il y est bien accueilli, et repart immédiatement pour

suivre lord Wellington.]

Tels furent les événements que Joseph et le maréchal Jourdan

apprirent en arrivant sur le Tage. La sage prévoyance du maréchal

Jourdan se trouvait ainsi justifiée, et Madrid allait s'ouvrir encore

une fois à la nouvelle royauté. Le 30 octobre les armées du Centre et

d'Andalousie forcèrent cette ligne du Tage, sur laquelle on avait

craint de trouver 70 mille Espagnols, Portugais et Anglais réunis;

elles passèrent sur le corps des arrière-gardes du général Hill, et

pénétrèrent le 2 novembre dans la capitale des Espagnes, étonnée de

ces fortunes si diverses. Joseph y fut bien reçu, car après ce qu'ils

venaient de voir, les habitants de Madrid offensés par l'orgueil des

Anglais, dégoûtés par la violence des guérillas, commençaient à croire

que cette nouvelle royauté, exercée par un prince doux et sage, valait

tout autant pour eux que des Bourbons dégénérés, conduits par des

chefs de bandes. Joseph, déployant en ce moment une activité qui ne

lui était pas ordinaire, après avoir séjourné quarante-huit heures

dans Madrid, en sortit le 4 pour faire sa jonction avec l'armée de

Portugal, et poursuivre lord Wellington à la tête de 80 mille hommes.

Quels résultats ne pouvait-on pas attendre, quelle vengeance de

Salamanque ne pouvait-on pas obtenir d'une telle réunion d'armées!

Joseph y comptait avec raison, et espérait qu'une bataille livrée avec

les forces dont on disposait, ramènerait les Anglais en Portugal, et

le rétablirait, malgré l'évacuation de l'Andalousie, dans la plénitude

de sa situation antérieure. Sans doute on commençait à éprouver

quelques inquiétudes au sujet de l'expédition de Russie, à interpréter

fâcheusement le silence gardé par le _Moniteur_, qui ne contenait

plus de bulletins de la grande armée; mais on était fort loin

d'imaginer l'étendue des désastres qui nous avaient frappés, et tout

au plus allait-on jusqu'à augurer des difficultés comme celles qui

avaient suivi la bataille d'Eylau, et que la bataille de Friedland

avait résolues triomphalement. Joseph n'attendait donc aucune sinistre

nouvelle de Paris, et se flattait de trouver le dédommagement du

malheur qui l'avait atteint à Salamanque, dans les environs de

Salamanque elle-même.

Arrivé le 6 novembre au delà du Guadarrama avec son fidèle major

général, dont les avis lui avaient été si utiles, il aurait pu appuyer

à gauche vers Peñaranda, ce qui l'eût mis sur la trace de lord

Wellington; mais il aima mieux appuyer à droite vers Arevolo, afin de

rallier à lui l'armée de Portugal, et de n'aborder les Anglais qu'avec

la totalité de ses forces.

[En marge: Réunion de forces écrasantes contre lord Wellington, par la

jonction des armées du Centre et d'Andalousie avec l'armée de

Portugal.]

Ce qu'il désirait ne tarda pas à s'effectuer, car lord Wellington,

pressé de se retirer sur Salamanque, ne songea pas même à empêcher la

jonction des armées du Nord et du Midi. Bientôt les avant-gardes se

rencontrèrent aux environs du Douro, et la réunion des trois armées

d'Andalousie, du Centre et de Portugal, plaça sous la main de Joseph

90 mille hommes, et environ 150 bouches à feu bien attelées. Cette

force eût même été plus considérable si le général Caffarelli, après

avoir prêté quelques jours ses 10 mille hommes, ne s'était hâté de les

rappeler, pour continuer à batailler contre les bandes de Mina, de

Longa, de Mérino, de Porlier. L'armée de Portugal qui avait 35 mille

hommes en propre, en avait perdu un certain nombre dans la poursuite

de lord Wellington; les armées du Centre et d'Andalousie, qui en

partant de Valence en comptaient 56 mille environ, avaient laissé

quelques hommes en route, et fourni un détachement pour la garnison de

Madrid; mais toutes ensemble elles comprenaient 85 mille combattants,

des plus belles troupes qui fussent au monde, irritées des succès

qu'on avait laissé remporter aux Anglais, et joyeuses enfin de

l'occasion qui s'offrait de les leur faire expier.

[En marge: Joie des Français, et leurs justes espérances.]

L'ardeur qui était dans les coeurs étincelait sur les visages, et

généraux et soldats se promettaient de concourir d'un zèle égal à la

commune vengeance. Lord Wellington, séparé de l'armée espagnole de

Galice, mais renforcé du corps de Hill, n'avait pas, après les pertes

de la campagne, plus de 60 mille hommes, dont 40 mille Anglais

beaucoup moins fiers qu'au lendemain de leur victoire des Arapiles.

Mais pouvaient-ils tenir tête à 85 mille Français passablement

commandés? Personne ne le croyait, et eux pas plus que nous.

[En marge: Marche sur la Tormès.]

Nos trois armées s'avancèrent donc sur la Tormès, exactement par la

route qu'avait suivie le maréchal Marmont pour aller se faire battre

aux Arapiles. Elles marchaient de manière à tourner la position de

Salamanque, et à prendre une revanche de lord Wellington en se plaçant

sur sa ligne de communication. Le 11 novembre, on se trouva en ligne à

quelque distance de la Tormès, l'armée d'Andalousie à gauche, celle du

Centre au centre, celle de Portugal à droite. Le maréchal Jourdan, en

compagnie de Joseph, se porta sur le bord de la Tormès, et aperçut

lord Wellington aux Arapiles, y attendant assez tranquillement les

Français, parce que, confiant dans une position déjà éprouvée, et

ayant sa retraite toujours assurée vers Ciudad-Rodrigo, il croyait

pouvoir se replier à temps. Mais il avait commis une faute qui aurait

pu lui coûter cher, et que le maréchal Jourdan avec son coup d'oeil

non pas vif mais exercé, découvrit promptement.

La Tormès qui, bien qu'assez grosse en hiver, était encore guéable en

plusieurs endroits, coulait devant nous à travers la petite ville

d'Alba de Tormès située à notre gauche, puis décrivant un demi-cercle

allait à droite s'enfoncer vers Salamanque. Lord Wellington trop peu

pressé de se mettre à l'abri de nos entreprises, avait laissé le

général Hill à Alba de Tormès, et avec le gros de son armée avait

occupé Salamanque. Entre deux se trouvait la position de Calvarossa de

Ariba, qu'il n'avait fait occuper que par un faible détachement. Trois

lieues séparaient le corps du général Hill de celui de lord

Wellington, et l'idée qui s'offrait naturellement c'était d'aller se

placer entre les deux, et d'enlever au moins les quinze mille hommes

du général Hill.

[En marge: Le maréchal Jourdan imagine un moyen de séparer le général

Hill de lord Wellington, et de leur faire subir un désastre.]

[En marge: Le maréchal Soult résiste au plan proposé par le maréchal

Jourdan.]

La seule difficulté était de savoir si on pourrait passer brusquement

la Tormès, et se déployer au delà, avant que lord Wellington eût

rappelé à lui son aile droite compromise. Les reconnaissances qu'on

venait d'exécuter ne permettaient à cet égard aucun doute. La Tormès

entre Alba et Salamanque était presque partout guéable; au delà, pour

arriver sur Calvarossa de Ariba, s'étendait une vaste plaine, qui

s'élevait en pente douce vers Calvarossa, et où se trouvaient les

Arapiles. En se faisant précéder de toute la cavalerie, qui était de

plus de 12 mille hommes dans les trois armées, et dont le déploiement

aurait couvert le passage, nos colonnes d'infanterie eussent traversé

les gués, envahi la plaine, abordé Calvarossa, puis se rabattant sur

Alba de Tormès eussent infailliblement tourné et enveloppé le général

Hill. Ce projet, exposé sur le terrain même à Joseph, en présence de

tous les généraux, fut universellement regardé par eux comme d'un

succès immanquable, et ils demandèrent à l'exécuter sur-le-champ,

avant que les Anglais eussent rectifié leur position. Mais le maréchal

Soult n'en fut point d'avis. Il ne fallait pas, disait-il, aborder les

Anglais de front, ce qui était vrai quand ils avaient pris leur

position de combat, mais ce qui n'était pas le cas ici, puisqu'il

s'agissait de les surprendre en marche, et d'enlever un de leurs corps

laissé dans l'isolement. Il pensait qu'il valait mieux franchir la

Tormès au-dessus d'Alba, afin de tourner la position de Salamanque, et

d'obliger ainsi les Anglais à décamper. On lui répondit que c'était

justement ce qu'il ne fallait pas faire, car en remontant à gauche la

Tormès pour la passer au-dessus d'Alba, on allait forcer le général

Hill à quitter Alba, à se replier sur Calvarossa de Ariba, puis sur

Salamanque, qu'on allait rendre ainsi aux Anglais le service de leur

montrer leur faute, et de les réunir tous ensemble aux environs de

Salamanque; que si en se portant sur leurs communications avec 85

mille hommes on les obligeait à décamper, le résultat de cette

heureuse mais coûteuse concentration de forces n'aurait pas été bien

considérable! Au lieu d'un triomphe dont on avait grand besoin, on

aurait ménagé à lord Wellington la gloire de se tirer sain et sauf de

l'un des pas les plus difficiles où jamais général se fût trouvé.

Le trop modeste maréchal Jourdan, qui n'avait guère l'habitude d'être

affirmatif, car il discernait le vrai, mais s'y attachait avec la

mollesse d'un homme découragé, fut cette fois plus vif que de coutume,

affirma que si on voulait faire reposer sur sa tête la responsabilité

de l'opération proposée, il était prêt à l'assumer, et répondait de

n'y compromettre ni l'armée ni sa propre gloire. Tous les généraux

présents, Souham, d'Erlon et autres, partageaient son avis,

l'appuyaient du regard et de la parole. Mais par égard pour la

situation et le grade du maréchal Soult, on remit à décider cette

question après une nouvelle reconnaissance du cours supérieur de la

Tormès.

[En marge: Joseph et le maréchal Jourdan ont la faiblesse d'abandonner

un plan que tous les généraux approuvaient.]

Le lendemain le maréchal Soult reproduisit son projet de passer la

Tormès à gauche au-dessus d'Alba, car là aussi on l'avait trouvée

guéable, et il insista fortement pour faire adopter son opinion.

Joseph consulta le maréchal Jourdan, et celui-ci, avec une

condescendance qui était la suite de son âge et de son caractère,

conseilla à Joseph de se rendre. Exécuter le plan qu'il avait indiqué

avec la mauvaise volonté du commandant de la principale armée était

selon lui bien dangereux, et quoique les Anglais n'eussent pas encore

rectifié leur position, que le coup décisif pût encore leur être

porté, et que la tentation de l'essayer fût grande, faire ce que

voulait le maréchal Soult lui sembla ce qu'il y avait de moins

hasardeux. Ainsi éclata dans Joseph et dans Jourdan cette fatale

indécision, qui chez les esprits justes est quelquefois aussi funeste

que l'entêtement de l'erreur chez les esprits faux, et qui, après les

négligences de Napoléon, les détestables sentiments de certains chefs,

fut la principale cause de nos revers en Espagne.

[En marge: On adopte l'idée proposée par le maréchal Soult.]

Pour faire peser toute la responsabilité sur le maréchal Soult, et

l'obliger au moins à se conduire le mieux possible dans l'exécution de

sa propre idée, on mit l'armée du Centre sous ses ordres, et on donna

celle de Portugal au comte d'Erlon. Le 13 même on franchit la Tormès

au-dessus d'Alba, et on s'avança jusqu'à Nuestra Señora de Retiro. Les

Anglais sortaient à peine d'Alba et y avaient même laissé un

détachement. On les voyait se retirer sur les Arapiles, et s'y réunir.

Mais il leur restait à décamper devant 85 mille Français, et il était

possible encore de couper une portion de leur longue colonne.

[Date en marge: Déc. 1812.]

[En marge: On laisse échapper lord Wellington, qui se tire sain et

sauf du plus grand danger où un général pût se trouver placé.]

Le maréchal Soult avait déjà 50 mille hommes sous la main, toute la

cavalerie notamment, et dès le lendemain matin il pouvait se porter en

avant. On pressa l'armée de Portugal, que la nécessité d'occuper Alba

obligeait à défiler à gauche pour remonter la Tormès, de hâter son

mouvement. Le lendemain 14 le temps était affreux, et la fortune,

comme dégoûtée de gens qui savaient si peu saisir ses faveurs, ne

semblait pas vouloir les seconder. À peine si on apercevait les

ennemis devant soi. Pourtant on pouvait distinguer à travers le

brouillard les Anglais qui défilaient de notre droite à notre gauche,

pour quitter Salamanque, et s'acheminer sur Ciudad-Rodrigo. Plusieurs

explosions entendues du côté de Salamanque, en révélant la destruction

volontaire d'une partie des munitions de l'ennemi, suffisaient pour

indiquer une retraite commencée. Joseph et Jourdan insistèrent pour

qu'on fondît au moins avec la cavalerie sur l'armée anglaise, afin

d'en enlever quelque portion. Le maréchal Soult, circonspect au

dernier point, alléguant pour son excuse l'obscurité du temps, voulut

avant de s'avancer avoir été rejoint par toute l'armée de Portugal, ne

fit pas même donner sa cavalerie, et, lorsque les 85 mille Français

furent réunis, trouva les Anglais hors d'atteinte, et en pleine

retraite sur la route de Ciudad-Rodrigo.

[En marge: Départ et colère de l'armée.]

La confusion, l'irritation dans les trois armées furent extrêmes.

L'état de l'atmosphère, la lenteur de l'armée de Portugal, qui forcée

de remonter au-dessus d'Alba de Tormès ne pouvait cependant pas

arriver plus vite, furent les raisons imaginées pour excuser ce

déplorable avortement. On suivit les Anglais encore un jour ou deux,

et on eut pour résultat de cette formidable concentration de forces

environ trois mille prisonniers, qu'on ramassa sur les routes à la

queue d'un ennemi réduit à marcher plus rapidement qu'il n'en avait

l'habitude.

[En marge: Joseph rentre à Madrid, et fait camper les trois armées à

portée les unes des autres.]

Joseph rentra dans Madrid, et plaça ses trois armées en cantonnements,

l'armée de Portugal en Castille, celle du Centre aux environs de

Madrid, celle d'Andalousie sur le Tage, entre Aranjuez et Talavera.

[En marge: Résumé de la campagne de 1812 en Espagne.]

Telle fut en Espagne cette triste campagne de 1812, qui après avoir

débuté par la perte des places de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz que

nous avions imprudemment découvertes, tantôt pour prendre Valence,

tantôt pour acheminer une partie de nos troupes sur les routes de

Russie, s'interrompit un moment, puis reprit, et fut signalée par la

perte de la bataille de Salamanque, due à l'éloignement de Napoléon, à

l'autorité insuffisante de Joseph, au refus de concours de certains

généraux, à la lenteur de Jourdan, à la témérité de Marmont; campagne

qui se termina par la sortie de Madrid, par l'évacuation de

l'Andalousie, par une réunion de forces qui, quoique tardive, aurait

pu faire expier à lord Wellington ses trop faciles succès, si la

condescendance de Joseph et de Jourdan, discernant le bon parti à

prendre, n'osant pas le faire prévaloir, n'avait amené une dernière

disgrâce, celle de voir une armée de 40 mille Anglais échapper à 85

mille Français placés sur leur ligne de communication. Ainsi, dans

cette année 1812, les Anglais nous avaient pris les deux places

importantes de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, nous avaient gagné une

bataille décisive, nous avaient un moment enlevé Madrid, nous avaient

forcés à évacuer l'Andalousie, nous avaient bravés jusqu'à Burgos, et,

en revenant sains et saufs d'une pointe si hardie, avaient mis à nu

toute la faiblesse de notre situation en Espagne, faiblesse due à

plusieurs causes déplorables, mais toutes remontant à une seule, la

négligence de Napoléon, qui, tout grand qu'il était, n'avait pas le

don d'ubiquité, et, ne pouvant pas bien commander de Paris, le pouvait

encore moins de Moscou; qui se décidant enfin à confier son autorité

à son frère, ne la lui avait pas déléguée tout entière par défiance,

par prévention, par on ne sait quelle humeur déplacée! Vouloir tout

entreprendre à la fois, vouloir être partout en même temps, s'étourdir

ensuite sur ce qu'on était forcé de négliger, tel avait été, tel était

encore le triste secret de cette funeste guerre d'Espagne! Après

l'attentat qui l'avait commencée, on ne pouvait rien imaginer de pis

que la négligence qui la continuait!

[En marge: Immense émotion produite en Europe par les événements

militaires de 1812, tant en Russie qu'en Espagne.]

Du reste tant d'événements à la fois, désastreux au nord, fâcheux au

moins au midi, devaient produire et produisirent effectivement une

immense émotion en Europe. Que de surprise, que de satisfaction parmi

ces innombrables ennemis que nous nous étions attirés de toutes parts!

L'Angleterre, qui oubliant qu'elle était sortie de Madrid, ne songeait

qu'à l'honneur d'y être entrée, qui après avoir rendu Séville au

gouvernement de Cadix, se flattait d'avoir presque délivré la

Péninsule de ses envahisseurs, qui après avoir fort encouragé la

résistance de l'empereur Alexandre sans en rien espérer, était tout

étonnée d'apprendre que nous arrivions vaincus sur le Niémen, se

livrait à une sorte de joie délirante! Malgré toute la crédulité de la

haine, elle osait à peine ajouter foi aux nouvelles répandues en

Europe, et en publiant nos malheurs par les cent voix de ses journaux,

elle ne les croyait pas encore si grands qu'on les disait, et qu'elle

les proclamait elle-même. L'Allemagne, stupéfaite du spectacle qu'elle

avait sous les yeux, commençait à nous croire vaincus, n'osait pas

encore nous croire détruits, se laissait aller à l'espérer en

regardant défiler l'un après l'autre nos soldats égarés, gelés,

affamés, s'attendait toujours à voir enfin paraître le squelette de la

grande armée, et ne le voyant pas venir, commençait à penser que ce

que publiait l'orgueil des Russes était vrai, et que ce squelette

lui-même n'existait plus! À chaque jour de ce triste mois de décembre,

l'Allemagne sentait renaître en elle l'espérance, avec l'espérance le

courage, et avec le courage une sorte de rage furieuse. Toutes les

sociétés secrètes formées dans son sein étaient en fermentation, et se

préparaient à un soulèvement général. Mais elle flottait encore entre

l'espoir et la crainte, n'osait point se livrer à tout l'élan de ses

passions, et attendait les événements avec une ardente curiosité.

C'est au milieu de cette disposition des esprits que Napoléon

s'acheminait clandestinement vers Paris, où allaient l'accueillir la

joie coupable de certains adversaires de son gouvernement,

l'abattement de ses flatteurs, la douleur étonnée des hommes honnêtes,

la douleur sans surprise des hommes éclairés! Et cependant nos

vainqueurs dans l'exaltation de leur orgueil, nos ennemis dans

l'emportement de leur haine, les bons citoyens dans la profondeur de

leur affliction, ne pouvaient aller jusqu'à imaginer toute l'étendue

du mal. Bientôt, hélas! ils devaient la connaître tout entière!

FIN DU LIVRE QUARANTE-SIXIÈME.

LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.

LES COHORTES.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 45 段