avait amenée, toute celle du Centre, une partie de celle d'Aragon, et
de marcher avec cette masse de forces à travers la Manche sur le Tage
et Madrid. Le maréchal Suchet, dans son mémoire, élevait contre ce
plan de fortes objections. Sur 13 à 14 mille hommes de troupes actives
dont il disposait, et avec lesquels il devait tenir tête à l'armée de
Murcie qui était à Alicante, et à celle des Anglo-Siciliens qui
menaçait de descendre à Tarragone, il ne pouvait pas consacrer moins
de 6 mille hommes à la garde de Valence et des postes principaux de
San-Felipe et de Sagonte. Il ne lui restait donc pas plus de 8 mille
hommes à joindre à l'armée commune, destinée à marcher sur Madrid, et
tout portait à croire que ces 8 mille hommes partis, on serait dans
l'impossibilité de conserver le royaume de Valence. Ainsi pour un si
faible renfort on s'exposait à perdre Valence, les ressources de ce
riche pays, l'avantage de tenir éloignées de la Catalogne et de
l'Aragon les armées de Murcie et de Sicile, et enfin les seules
communications tout à fait sûres avec la France. Si de plus l'armée
réunie marchant sur le Tage rencontrait derrière ce fleuve lord
Wellington avec toutes ses forces, si elle n'était pas heureuse dans
une nouvelle bataille, on se trouverait dans un vrai cul-de-sac, ayant
le Tage fermé devant soi, et le royaume de Valence fermé derrière,
situation affreuse et presque irrémédiable. Sans doute entre les
routes de Madrid et de Valence, il y en avait une intermédiaire,
aboutissant également aux Pyrénées, c'est celle qui allait par la
province de Guadalaxara joindre Calatayud et Saragosse; mais pour la
prendre il fallait avoir forcé le Tage à peu près à la hauteur de
Madrid. Si on n'arrivait pas jusque-là, il n'y avait pour regagner
l'Aragon que des chemins affreux, impraticables à l'artillerie,
remplis de bandes invincibles dans leurs défilés, et il ne restait
d'autre ressource que de redescendre sur Valence. Il fallait donc
avant tout ne pas s'exposer à perdre cette capitale, et même avec la
totalité de ses troupes le maréchal Suchet n'était pas absolument sûr
de s'y maintenir, car l'armée anglo-sicilienne était une force
inconnue, et qui devait être supposée très-considérable d'après les
bruits répandus dans la contrée. Ainsi garder 14 mille hommes contre
cette armée et celle de Catalogne n'était pas une prétention bien
exagérée, surtout s'il fallait successivement les porter de San-Felipe
à Tarragone, à une distance de cent lieues. Aussi le maréchal Suchet
présentait-il un plan entièrement conçu dans la pensée de conserver le
royaume de Valence. Valence, suivant lui, c'était une capitale, une
source de gros revenus, le bord de la Méditerranée, et enfin tout le
revers des Pyrénées. En gardant cette partie de la Péninsule, on était
assuré de conserver ses communications, on demeurait en possession des
provinces auxquelles Napoléon tenait le plus, et on pouvait toujours
en partir pour recouvrer les autres. En conséquence il proposait de
porter les armées d'Andalousie et du Centre réunies dans la province
de Guadalaxara (voir la carte nº 43), d'y forcer le Tage, cela fait,
de séparer ces deux armées, de ramener celle du Centre sur Cuenca,
d'où elle pourrait en tout temps donner la main à l'armée d'Aragon
sur la frontière du royaume de Valence, d'établir celle d'Andalousie
dans la province de Guadalaxara, sa base sur Calatayud, sa tête sur
Madrid, et sa droite en communication constante par la province de
Soria avec l'armée de Portugal. De la sorte les quatre armées
principales, celles d'Aragon, du Centre, d'Andalousie, de Portugal,
appuyées les unes aux autres, et adossées aux Pyrénées, pouvant
toujours se trouver deux ensemble en moins de jours que l'ennemi ne
mettrait à marcher sur l'une d'elles, possédant sûrement Valence,
Tortose, Tarragone, Barcelone, Lerida, Saragosse, Burgos, Valladolid,
provinces où avec une bonne administration elles seraient certaines de
vivre largement, ne devaient jamais être forcées dans leur position,
ni privées de leurs communications avec la France.
[En marge: Avis du maréchal Jourdan.]
Mais ce plan, excellent quant à la conduite ultérieure, ne dispensait
pas pour le moment d'une opération commune à tous les projets, celle
de remonter sur Madrid afin d'y forcer la ligne du Tage. Comment
devait-on s'y prendre pour cette opération délicate, à laquelle lord
Wellington, s'il agissait comme autrefois le général Bonaparte en
Italie, pouvait opposer de graves obstacles? C'est à surmonter cette
difficulté qu'il fallait s'appliquer, et que s'appliqua en effet le
maréchal Jourdan. L'exposé de son opinion, modèle rare de justesse de
vues, d'exactitude d'assertions, de haute prudence, satisfaisait à
tout, et aurait mérité que celui qui conseillait si bien pût encore
exécuter lui-même ses propres conceptions, ou être compris, respecté
et obéi de ceux qui étaient chargés de les exécuter à sa place.
[En marge: Le maréchal Jourdan propose de faire marcher en deux
colonnes sur le Tage les armées du centre et d'Andalousie.]
Avant tout il fallait, selon lui, remonter sur Madrid par le haut
Tage, afin d'aller donner la main à l'armée de Portugal, et avec les
trois armées réunies de Portugal, du Centre, d'Andalousie, marcher sur
les Anglais à la tête de 80 ou 90 mille hommes, et de 150 bouches à
feu. Sans doute si on avait couru véritablement le danger de
rencontrer lord Wellington établi avec toutes ses forces sur le Tage,
le maréchal Jourdan disait que loin de s'exposer à un tel danger avant
d'avoir rallié l'armée de Portugal, il aimerait mieux passer par
Valence, Teruel, Calatayud, c'est-à-dire remonter en Aragon par un
grand détour en arrière, puis de Calatayud passer à Aranda, où, sans
courir un seul risque, on se trouverait réuni à l'armée de Portugal,
et en mesure d'opposer aux Anglais 80 à 90 mille hommes, l'armée de
Valence étant restée intacte. Mais cette route était longue, et,
quoique bien approvisionnée, révélerait de notre part une extrême
timidité, ce qui était un inconvénient. Aussi le maréchal Jourdan ne
proposait-il pas de la prendre, jugeant que la chance de rencontrer
lord Wellington concentré sur le haut Tage n'était pas assez grande
pour se résigner à un si long détour. Probablement, disait-il, on
trouverait le général britannique avec deux ou trois divisions gardant
Madrid, et avec le reste bataillant en Castille contre le général
Clausel. On forcerait donc sans beaucoup de difficulté la ligne du
Tage, qui dans cette partie n'était pas un obstacle sérieux, on
rallierait l'armée de Portugal, en ayant soin de la bien avertir de ce
mouvement, et on rentrerait à Madrid avec une supériorité de forces
décisive. Mais comme il était possible qu'on se trompât, que le Tage
fût mieux gardé qu'on ne le supposait, il fallait pouvoir revenir sur
Valence, pour y retrouver l'asile dans lequel on s'était déjà remis de
ses souffrances, et le noeud de toutes les communications avec la
France. Pour cela il importait de ne pas ôter au maréchal Suchet un
seul de ses bataillons. Le maréchal Jourdan était donc d'avis de ne le
point affaiblir, et de se borner à réunir les deux armées du Centre et
du Midi, ce qui formerait une masse d'environ 56 mille hommes, avec
cent bouches à feu bien approvisionnées, et suffirait pour forcer le
Tage. Le maréchal Soult prétendait en défalquant ses malades, ses
écloppés, ses vétérans qu'il devait laisser à Valence, n'avoir pas
plus de 37 à 38 mille hommes, dont 6 mille de très-bonne cavalerie. Il
en avait cependant davantage. Après les pertes de l'évacuation, et en
reprenant à l'armée du Centre quelques détachements qui lui
appartenaient, il pouvait réunir 45 ou 46 mille hommes de toutes
armes, et de la plus excellente qualité[2]. L'armée du Centre un peu
réorganisée, comptait bien encore 10 ou 11 mille hommes de très-bonne
qualité aussi. Le maréchal Jourdan proposa de faire marcher ces 56
mille hommes en deux colonnes, l'une formée de l'armée d'Andalousie
par la route de la Manche, qui passe par Chinchilla, San-Clemente,
Ocaña, Aranjuez (voir la carte nº 43), l'autre formée de l'armée du
Centre par la route de Cuenca, qui passe par Requena, Cuenca,
Fuenti-Duena, toutes deux pouvant se donner la main dans leur
mouvement, et devant aboutir sur le Tage au point où on voulait le
franchir. Seulement le maréchal jugeant la colonne de droite (l'armée
du Centre) trop faible, proposait de lui adjoindre 6 à 7 mille hommes
de l'armée d'Andalousie, ce qui devait porter l'une à 16 ou 17 mille
hommes, et réduire l'autre à 39 ou 40 mille. Il proposait en outre de
donner un bon commandant à l'armée du Centre, le comte d'Erlon, de
subordonner les deux généraux en chef au roi, qui tour à tour
marcherait avec l'une ou avec l'autre colonne, et de s'acheminer
sur-le-champ vers le but tant désiré du haut Tage. Dans ce plan le
maréchal Suchet devait, comme il avait déjà fait, tirer de ses
approvisionnements tout ce qui serait nécessaire aux troupes qui
allaient se mettre en marche, et garder à Valence leurs embarras,
c'est-à-dire leurs blessés, leurs hommes fatigués ou malades, service
qu'il était prêt à leur rendre avec le plus grand empressement.
[Note 2: Le maréchal Soult à Almanza, même après avoir pris à la
faible armée du Centre les 2 mille hommes qu'il réclamait depuis
longtemps, ne s'attribuait que 33 mille hommes d'infanterie, et 6
mille de cavalerie, ce qui aurait fait en tout 39 mille, et 37 avant
l'adjonction des 2 mille pris à Joseph. Le maréchal Jourdan, pour ne
pas contester sur les chiffres, ayant à contester déjà sur le plan,
attribuait dans son mémoire 39 à 40 mille hommes au maréchal Soult, et
partait de cette base pour raisonner sur les opérations à exécuter.
Mais en étudiant les documents, on reconnaît bientôt que ce chiffre
n'était pas exact, et ne pouvait pas l'être. La force du maréchal
Soult en avril 1812 était de 56 à 57 mille hommes, les non combattants
déduits, et je ne parle pas d'après les assertions du ministre de la
guerre, qui donne toujours des chiffres supérieurs à ceux fournis par
les généraux, parce que la tendance de celui qui paye est de grossir
les nombres, et la tendance de celui qui les emploie de les diminuer;
je parle d'après le chiffre fourni par le chef d'état-major de l'armée
d'Andalousie, au 1er avril 1812, après la perte de Badajoz et de sa
garnison. Or il n'y avait eu aucune action sérieuse du mois d'avril au
mois d'août 1812 en Andalousie, et ce serait trop accuser
l'administration du maréchal Soult que d'admettre qu'à ne rien faire
il eût perdu 21 mille hommes, puisque des 58 il n'en serait resté que
37. Évidemment le chiffre de 37 mille hommes à Almanza ne peut pas
être le chiffre véritable. Le maréchal avait dû faire des pertes en
route, cela n'est pas douteux; mais quand il aurait perdu 5 ou 6 mille
hommes si l'on veut, ce qui révélerait un étrange désordre dans la
marche, il serait resté encore à expliquer la perte de 15 mille. Qu'en
évacuant on laissât des malades, des blessés dans les hôpitaux, il
n'est que trop probable que le nombre des hommes restés ainsi en
arrière dut être grand, mais il portait sur les non combattants, déjà
défalqués du calcul dont il s'agit ici. Le maréchal Soult comptait
donc plus de 37 mille hommes à Almanza. Voilà ce que le simple bon
sens indique. Mais en lisant certaines pièces qui ne se trouvent pas
dans les Mémoires du roi Joseph, on découvre bientôt la vérité. Le
maréchal Suchet, dans le mémoire présenté à Joseph, en même temps que
ceux des maréchaux Jourdan et Soult, discute la force de chacun des
corps d'après les états fournis; et le maréchal Suchet, à qui on
demandait des vivres, devait connaître cette force mieux que le
maréchal Jourdan, qui acceptait sur parole les chiffres allégués dans
la discussion. Or, on voit dans ce mémoire qu'avec les 2 mille hommes
pris à l'armée du Centre, le maréchal Soult avait 45 mille hommes
disponibles à Almanza, ce qui le ramène à 43 mille hommes, chiffre le
plus vraisemblable, et encore pour comprendre ce chiffre, qui laisse
sur les états d'avril un manquant de 14 mille hommes à expliquer, il
faut savoir que dans l'armée d'Andalousie il y avait une infinité de
soldats du génie et de la grosse artillerie employés au siége de
Cadix, qui ne pouvaient pas servir en ligne, et qu'on laissa à Valence
avec les malades et les blessés; il faut savoir aussi qu'il y avait
des vétérans peu propres à une longue marche. Mais même avec cette
défalcation il est difficile de trouver les 14 mille manquants, et il
faut supposer que pendant l'évacuation et sous l'influence des
chaleurs, même sans être poursuivi, on perdit beaucoup de monde. Le
chiffre de 45 à 46 mille hommes est donc le moindre qu'on puisse
attribuer à l'armée d'Andalousie. Nous ajouterons que les forces qu'on
eut quelque temps après à Madrid, et à la seconde rencontre devant
Salamanque, rendent l'exactitude de ce chiffre tout à fait
vraisemblable. C'est pourquoi nous l'avons admis, mais après beaucoup
de comparaisons, comme tous ceux que nous adoptons dans nos récits.]
[En marge: La proposition du maréchal Jourdan est acceptée.]
Ces vues étaient si sages, si appropriées à la situation, que Joseph
les adopta immédiatement, par raison autant que par confiance
habituelle dans les avis du maréchal Jourdan. Il ordonna au maréchal
Soult de se préparer à marcher d'Almanza où il campait, sur
Chinchilla, San-Clemente, Aranjuez, tandis que l'armée du Centre
sortant de la Huerta de Valence par le défilé de Las Cabrillas,
passerait par Cuenca, et viendrait tomber sur le Tage à Fuenti-Duena,
assez près d'Aranjuez pour s'appuyer à l'armée d'Andalousie. Il
prescrivit en outre au maréchal Soult de céder à l'armée du Centre le
général d'Erlon avec 6 mille hommes, et lui fit annoncer que le
maréchal Suchet mettrait à sa disposition, en riz, en biscuit, en
eau-de-vie, les approvisionnements dont il aurait besoin.
Ces mesures déplurent singulièrement au maréchal Soult, car il
rentrait ainsi sous les ordres directs du roi, et perdait une portion
de ses forces. Aussi éleva-t-il de nouvelles objections, disant que
Joseph n'avait pas le droit de lui ôter des troupes qu'il tenait de la
confiance de l'Empereur. Mais Joseph prenant enfin un ton de maître,
et lui ayant signifié d'obéir, ou de résigner sur-le-champ son
commandement dans les mains du comte d'Erlon, il se soumit, et après
avoir demandé d'abord six jours, en prit douze pour se mettre en
chemin, ce qui d'ailleurs était fort explicable, ayant à rallier tout
son corps d'armée, et à faire la séparation entre ce qui devait
demeurer à Valence, et ce qui devait marcher à l'ennemi.
[En marge: Départ des armées du Centre et d'Andalousie pour rentrer à
Madrid.]
On partit donc du 18 au 20 octobre, bien pourvu de munitions et de
vivres, en deux colonnes qui s'élevaient à 56 mille hommes, et on
laissa au maréchal Suchet tout ce qui restait d'embarras des deux
évacuations de Madrid et de Séville, tout ce qui n'était pas capable
de servir activement. On n'avait aucun souci en laissant ces précieux
restes à Valence, car on savait qu'ils y seraient en sûreté, et à
l'abri du besoin. Le maréchal Suchet conserva toute son armée, et afin
de pouvoir toujours communiquer avec les troupes du roi par la route
la plus courte, celle de Cuenca, il fit travailler à la portion de
cette route comprise entre Buñoz et Requena. L'armée du Centre y passa
avec son artillerie.
[En marge: Leur arrivée sur le Tage les 27 et 28 octobre.]
Les deux colonnes s'avancèrent ainsi sur le Tage à la hauteur l'une de
l'autre, sans être arrêtées par aucun obstacle sérieux. Celle du
centre, sous le comte d'Erlon, eut affaire aux bandes de Villa-Campa,
de l'Empecinado, de Duran, accourues à Madrid, et obstruant toute la
région du haut Tage, c'est-à-dire les deux provinces de Guadalaxara et
de Cuenca. Mais on n'eut pas de peine à les disperser, l'armée du
Centre ayant été sagement portée à environ 16 mille hommes. L'armée
d'Andalousie n'eut aucune difficulté à surmonter, le fort de
Chinchilla lui ayant ouvert ses portes, et on fut rendu au bord du
Tage vers les 27 et 28 octobre, entre Fuenti-Duena et Aranjuez,
pouvant se réunir en masse sur l'un ou l'autre de ces points.
La question importante était de savoir si on allait rencontrer lord
Wellington en avant de Madrid, résolu à défendre sa conquête, ce qui
était possible, car son entrée à Madrid avait produit une vive
sensation en Europe, et il était naturel qu'il ne voulût pas en
sortir. Cette question méritait fort de préoccuper Joseph et son major
général Jourdan; mais heureusement tout ce qu'on apprenait était
rassurant. Les rumeurs recueillies portaient à croire qu'on n'avait
devant soi que le général Hill avec deux ou trois divisions. Voici en
effet ce qui s'était passé entre les Anglais et l'armée de Portugal,
depuis le voyage de Joseph à Valence et sa réunion avec l'armée
d'Andalousie.
[En marge: Ce qui s'était passé à Madrid et au nord de l'Espagne
pendant le voyage de Joseph à Valence.]
[En marge: Folies des chefs espagnols dans Madrid.]
Lord Wellington était entré le 12 août dans Madrid entouré de tous les
chefs espagnols, jaloux de prendre part à son triomphe. Quand on songe
à la situation dans laquelle ils s'étaient trouvés longtemps, n'ayant
plus sur le continent de la Péninsule que Carthagène, Cadix et
Lisbonne, et réduits à s'y attacher de toutes leurs forces pour n'être
pas jetés à la mer, on comprend une joie que la surprise devait même
convertir en délire. La fatale entreprise de Russie, les négligences
de Napoléon à l'égard de la guerre d'Espagne, le défaut d'autorité de
Joseph, les funestes divisions de nos généraux, avaient procuré aux
Espagnols, et surtout au général britannique, ces succès tout à fait
inespérés! D'abord très-enorgueilli de son triomphe, lord Wellington
s'était bientôt senti embarrassé de ses auxiliaires, de leur conduite
indiscrète ou barbare, et avait lui-même ajouté à leurs fautes par
l'ostentation avec laquelle il avait exercé son autorité. Le premier
soin à prendre aurait dû être de rassurer les habitants de Madrid,
dont un grand nombre s'était accoutumé et presque soumis à la
domination de Joseph, de tenir pour fait ce qui était fait, d'oublier
certaines choses, de tolérer, de consacrer même certaines autres. Don
Carlos d'España et l'Empecinado devinrent en quelque sorte les
maîtres de Madrid. Ils commencèrent par faire prêter serment à la
constitution de Cadix qui venait d'être achevée. Rien n'était plus
naturel, quoique cette constitution remplie à la fois de principes
généreux et de dispositions chimériques, blessât une partie
considérable de la nation espagnole, peu préparée aux institutions
qu'on venait de lui donner. Mais au fond ce n'était pas à la
constitution que don Carlos et l'Empecinado entendaient lier les
Espagnols, c'était à l'autorité du gouvernement insurrectionnel de
Cadix. Cela fait, il fallait s'expliquer à l'égard des afrancesados,
parmi lesquels on comptait de grands personnages, beaucoup de
fonctionnaires, et quelques milliers de soldats excellents. Tandis que
don Miguel de Alava, officier de l'armée espagnole que lord Wellington
employait fréquemment, et qui était le plus noble des coeurs[3],
prononçait à l'hôtel de ville de Madrid un discours aussi humain
qu'habile, don Carlos d'España et l'Empecinado tenaient un langage
insensé, de nature à ne ramener personne et à blesser au contraire
tous les hommes raisonnables. Joseph avait fait frapper à son image de
fort belles monnaies, beaucoup plus belles que les monnaies
espagnoles, et tout aussi pures, puisqu'elles étaient exactement
semblables pour la forme et le titre aux monnaies françaises. Au lieu
d'agir comme tous les gouvernements, même les moins modérés, qui se
transmettent les monnaies les uns des autres, sans s'offusquer des
images dont elles portent l'empreinte, on démonétisait et frappait
d'une perte les pièces à l'effigie de Joseph. Puis au lieu de
s'occuper d'amener des denrées à Madrid, afin de mettre un terme à
l'excessive cherté du pain, on perdait le temps à se donner des
satisfactions de parti non moins folles que dangereuses. Aussi la
misère était-elle extrême, comme au temps où les bandes interceptaient
l'arrivage des vivres. Enfin à ces extravagances qui doivent paraître
fort naturelles lorsqu'on songe au caractère et à l'éducation des
vainqueurs, lord Wellington ajoutait les fautes de l'orgueil
britannique. Il s'était logé au palais des rois, ce qui avait blessé
la fierté de la nation espagnole, et en prenant le Retiro que le
colonel Laffond lui avait livré faute d'eau potable, il avait détruit
un établissement auquel les Espagnols tenaient beaucoup, celui de la
_China_, répondant à la fabrique de Sèvres en France, et à la fabrique
de Meissen en Saxe. Ce n'était pas la peine en vérité de perdre vingt
jours à des futilités ou à des fautes!
[Note 3: Celui que nous avons connu depuis comme ambassadeur à Paris
après la mort de Ferdinand VII, et pendant la régence de la reine
Christine.]
[En marge: Attitude du général Clausel derrière le Douro, pendant que
lord Wellington était occupé à triompher à Madrid.]
Pendant que lord Wellington se conduisait de la sorte, le général
Clausel avait rallié, réorganisé, ranimé l'armée de Portugal, et,
quoique réduite à 25 mille hommes, l'avait hardiment portée sur le
Douro, en présence de l'armée anglaise, dont la masse principale était
postée sur les bords de ce fleuve. Il avait refoulé partout les
avant-postes ennemis, et pris le temps d'envoyer le général Foy avec
une division pour recueillir les garnisons d'Astorga, de Benavente, de
Zamora, de Toro, inutilement dispersées sur une ligne qu'on ne pouvait
plus défendre. Le général Foy était arrivé trop tard pour dégager la
garnison d'Astorga, forcée de se rendre la veille à l'armée espagnole
de Galice, mais il en avait sauvé les malades, les blessés, avait
recueilli les autres petits postes du Douro et de l'Esla, et s'était
réuni ensuite au général Clausel.
[En marge: Lord Wellington marche avec le gros de son armée sur le
général Clausel.]
Lord Wellington, se voyant ainsi bravé, avait été obligé de quitter
Madrid, et de venir chercher le jeune adversaire qui, avec les débris
d'une armée récemment battue, se posait si fièrement devant lui. Après
avoir établi le général Hill à Madrid, il était reparti pour la
Vieille-Castille, et, recueillant en chemin l'armée de Galice, il
avait marché sur Burgos avec cinquante mille hommes.
[En marge: Le général Clausel se retire sur l'Èbre.]
Contraint de nouveau à rétrograder, le général Clausel avait quitté
les bords du Douro, s'était replié successivement sur Valladolid,
Burgos, Briviesca, et s'était enfin arrêté à l'Èbre. Avant de le
poursuivre plus loin, lord Wellington, entré dans Burgos, voulut
enlever le château qui dominait cette ville, et qui en rendait la
possession à peu près nulle. Il en entreprit le siége vers la fin de
septembre, à peu près à l'époque où Joseph se préparait à marcher sur
Madrid.
[En marge: Lord Wellington assiége le château de Burgos.]
Le château de Burgos était un vieil édifice remontant au règne des
Maures, et couronnant une hauteur au pied de laquelle est construite
la ville de Burgos. On avait élevé autour de cette vieille enceinte de
murailles gothiques deux lignes de retranchements palissadés et
fraisés, et on les avait armés d'une forte artillerie. On y avait
ajouté un ouvrage à corne, sur une hauteur dite de Saint-Michel, qui
dominait la position du château. Le général Dubreton occupait avec
deux mille hommes cette forteresse improvisée. Il était pourvu de
vivres et de munitions, et résolu à se bien défendre.
[En marge: Le général anglais croit pouvoir brusquer cette forteresse,
et perd beaucoup de monde dans des attaques imprudentes.]
Lord Wellington, dédaignant d'attaquer en règle une telle place, et
pensant que ses soldats, après avoir enlevé d'assaut Ciudad-Rodrigo et
Badajoz, ne broncheraient pas devant les fortifications imparfaites du
château de Burgos, fit assaillir de vive force l'ouvrage à corne de
Saint-Michel. Ses troupes abordèrent franchement l'ouvrage dans la
nuit du 19 au 20 septembre, mais furent arrêtées au pied du
retranchement par la fusillade d'un bataillon du 34e régiment de
ligne. Par malheur une colonne anglaise s'étant glissée dans
l'obscurité autour de l'enceinte de l'ouvrage attaqué, profita de ce
que la gorge n'était pas complétement palissadée, et y pénétra. Les
soldats du 34e passèrent alors sur le corps de la colonne victorieuse,
et se retirèrent sur le fort lui-même. Ils avaient tué ou blessé aux
Anglais plus de 400 hommes, et n'en avaient pas perdu 150.
Maîtres de la position de Saint-Michel, les Anglais essayèrent d'y
construire une batterie pour ruiner les défenses du château, et en
firent le point de départ de leurs cheminements. La forte résistance
de l'ouvrage à corne leur avait appris que cette malheureuse bicoque
ne pouvait pas être brusquée. Après avoir établi une batterie à
Saint-Michel, ils commencèrent à tirer sur le château, mais leur
artillerie faible en calibre fut bientôt dominée par la nôtre, et
réduite à se taire. La difficulté des transports ne leur avait pas
permis en effet d'amener du gros canon sous les murs de Burgos, et ils
n'avaient que quelques pièces de 16, que les guérillas de l'Alava et
de la Biscaye avaient reçues de l'escadre anglaise, et avaient
péniblement traînées jusqu'à Burgos.
Lord Wellington, reconnaissant la presque impossibilité d'ouvrir la
brèche au moyen du canon, eut de nouveau recours à l'assaut dans la
nuit du 22 au 23 septembre. Ses colonnes ayant appliqué les échelles
contre la première enceinte, furent culbutées, et perdirent
inutilement beaucoup de monde. L'une d'entre elles, composée de
Portugais, fut en partie détruite par la fusillade, même avant d'avoir
abordé le pied de l'enceinte.
[En marge: Lord Wellington essaye d'un siége en règle.]
Il fallut recourir encore une fois aux approches régulières, et à
défaut d'artillerie employer la mine. Deux fourneaux étant prêts, on
mit le feu au premier dans la nuit du 29 au 30 septembre, et à la
suite de l'explosion une colonne s'élança à l'assaut, mais elle fut
repoussée comme celles qui l'avaient précédée. Le 4 octobre on mit le
feu au second fourneau. Une large brèche fut le résultat de cette
nouvelle explosion, tandis que celle qu'on avait ouverte le 29 avait
été élargie par l'artillerie. Les assiégeants se jetèrent sur les deux
brèches avec fureur, et les enlevèrent; mais la garnison fondit sur
eux à son tour, et repoussa l'une des colonnes, sans pouvoir toutefois
empêcher l'autre de se loger sur l'une des deux brèches. Les Anglais
ayant ainsi réussi à s'établir dans la première enceinte, commencèrent
les approches vers la seconde, avec l'espérance de s'en emparer. Mais
le 8 la garnison exécuta une sortie générale, bouleversa leurs
travaux, les rejeta en dehors de la première enceinte, et les remit
ainsi au point où ils étaient au début du siége. Elle ferma aussitôt
la brèche par un retranchement construit en arrière, et rentra en
possession de tout ce qu'elle avait perdu, excepté l'ouvrage à corne
de Saint-Michel. Vingt jours et deux mille cinq cents hommes avaient
donc été sacrifiés sous les yeux de lord Wellington, sans avoir fait
un pas. Le général anglais, rempli de dépit, voulut hasarder une
dernière tentative, et préalablement employer tous les moyens
imaginables d'ouvrir cette première enceinte qu'il avait prise un
moment pour la reperdre aussitôt. Il avait reçu quelque artillerie; il
essaya de faire brèche à l'une des extrémités, et de miner à l'autre,
tout près d'une église dite de Saint-Roman.