Naples.
Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--Mainfroi
et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant de choeur.--Point de
vue.--Le prince de Salerne.--Aspect de Bénévent.--Naples.--Beauté des
Napolitaines.--Le _Vico Capuano_ et le _Lido_.--Château-Neuf, château
de l'OEuf et _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de
pétition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour à Rome.--Les
voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Brindes est située dans la _terra di Otranto_ qui appartient au
royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce
royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi
d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il
avait réunies sur sa tête avant cette conquête, et laissa la première
à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trône. Prince
avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorité
avec vigueur pendant un long règne, malgré ses difficultés avec le
saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi René, qui prenait le
titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la
haine du peuple.
Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de
commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre
chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez
don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur
de Capoue.
Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par
Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés
sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils
y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo[74],
qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des
fruits et d'autres rafraîchissements.
[74] La terre de Leeuwerghem a appartenu à la famille de Laloo qui
l'a portée dans celle de Lannoy.
De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à
Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou
Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant
la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins
établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les
Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entièrement dépouillé sa
maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il en fut
ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75]
comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui
enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.
[75] 3e Partie, chap. 1er.
Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait
dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont
Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville
qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour choeur une grotte
naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de
ce choeur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur
extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de
la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du
coup d'oeil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait à
leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de
l'Adriatique.
Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se
dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la
seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du
temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa
était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand
amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume
après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de
bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel
était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en France, où il
concourut à pousser Charles VIII à la conquête de Naples.
En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la
bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le
jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de
l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze[76].
Elle appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la
restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de
Ferdinand par Pie II.
[76] C'est l'impression que la vue de Bénévent produit sur les
voyageurs. _Voyez_ Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822,
p. 253.
Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur
de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si
délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes
surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante,
et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de
plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des
Catalanes.» Ainsi s'exprime l'_Itinéraire_ au sujet des Napolitaines.
Suivant le même manuscrit, le _Vico Capuano_ et le _Lido_ étaient les
plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient,
pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par
trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait
mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce
génie, même le château de Milan. Celui de l'oeuf[77] se faisait
remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des
flots; enfin, un troisième, appelé _Capuano_[78], servait de résidence
au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, marié à
Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance de
famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union
contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à la
position qu'elle occupait en France. L'_Itinéraire_ ne parle pas du
château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle
par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.
[77] Ancienne villa de Lucullus.
[78] Sans doute _Capo di Monte_.
Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que
le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il
présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.
Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre
à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi,
Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers
attirèrent leur attention.
Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne.
Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner
lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers
qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose
se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le
palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en
branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui
ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel respect
pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle époque et
jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en Chine[79]. Nos
Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une égale justice au
pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au plus obscur. «A
combien d'exactions et de sourdes manoeuvres,» se disaient-ils entre
eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»
[79] _L'empire chinois_, par M. Hue, ancien missionnaire
apostolique, 2me édit., Paris, 1854, t. 1, p. 390.
Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une
curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument
carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris
d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et,
sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un
peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au
chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que
son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de
paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il
était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être
la capitale et qui lui doivent le nom de _Bélitres_.
Un monument, si rare dans son espèce, avait été érigé pour éterniser
la mémoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui
seront; de Nicolas, célèbre non-seulement par son habileté et ses
succès, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, mais par
sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fondé cinq hôpitaux pour
ses nombreux sujets.
La bonne foi avec laquelle l'_Itinéraire_ est écrit défend de traiter
ce récit de fable; il n'en est pas moins fort étrange.
Après avoir encore passé par Marino, l'un des domaines de l'illustre
maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11
janvier 1471, dans la capitale du monde chrétien, qu'il avait quittée
le 23 avril de l'année précédente, ayant ainsi employé environ huit
mois et demi à visiter la Barbarie, l'Égypte, une partie de l'Arabie,
la Terre-Sainte, la Grèce, avec des fatigues et des dangers dont de
nos jours l'on ne peut se faire d'idée, car il n'y a plus maintenant
ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la
vapeur et l'on est reçu par des Turcs en redingote, humbles vassaux
de notre civilisation.