I
La Grèce.
L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre et ses
gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les
Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits
couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--
L'Esclavonie.--Le héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port
de Brindes.
Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose
l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race
farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des
Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île
soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large,
l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage,
le rivage de sa patrie.
Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux
chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles,
quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de
Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes
et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient
sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une
autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité
à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une
taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans
doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres
était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à
3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils
s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au
besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur
leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou,
s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la
forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui
donnaient l'éveil à ses défenseurs.
Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique
ville d'Halicarnasse.
Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on
leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus
importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la
production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne
recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise était une
grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île avait été
cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant résisté,
il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expédition, parmi
lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient
obtenu, en récompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani
qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement
avec les Adorno.
Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville
que l'on appelait du même nom que l'île.
Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin,
qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant
l'_Itinéraire_, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre
les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de
Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.
Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du
Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce
nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et
ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse,
aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha
d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville
leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils
étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.
Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer
l'aventure assez singulière que nous allons raconter.
Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères
vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un
galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il
s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son
cheval mort à ses pieds.
«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les
Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.»
On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le
territoire de Venise.
Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte
n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance
qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à
l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se
plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de
Saint-Marc.
Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle
fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs
préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des
infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le
monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques
circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie
ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le
coeur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir
la sienne et sa haine contre le nom chrétien.
Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans
mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la
vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en
usage dans sa propre nation.
De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus
considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là
on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province
peu étendue et peu fertile,» dit l'_Itinéraire_, «habitée par un
peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais,
appelés _Arnautes_ par les Turcs et _Skipatars_ dans leur langue, en
ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de
latin, de grec et de turc[72].
[72] _Voyez_ le Mithridates d'Adelung et Vater, 2{tes} Th. S. 792.
Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il
employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa
foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme.
Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les
Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et
recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la
puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans
les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la
Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à
l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et
de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'_Itinéraire_,
Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant,
tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.
De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils
virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur
vaisseau. L'_Itinéraire_ en prend occasion pour s'occuper de cette
contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont
peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A
ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous
saura gré de transcrire.
Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie.
Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille
colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire,
avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du
geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un
défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là
qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand
coeur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses
bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble,
également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée,
on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est
sauvée!
Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent
encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là.
Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement
violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance
de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie;
leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de
Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule.
[73] Selon Strabon, Brindes [Grec: Brentesion] existait déjà
et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une
colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située.