CINQUIÈME PARTIE.

I

La Grèce.

L'Archipel.--Le captif simien.--Le château de Saint-Pierre et ses

gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les

Adorno.--Méthélin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits

couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--

L'Esclavonie.--Le héros hongrois.--Encore des tempêtes.--Le port

de Brindes.

Voguant sur la mer semée des îles riches et célèbres dont se compose

l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habitée par une race

farouche et énergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des

Turcs, il était rare qu'il ne parvint pas à s'échapper. Quoique l'île

soit séparée de la terre ferme par un canal de 5 à 6 milles de large,

l'intrépide captif se jetait dans les flots et regagnait, à la nage,

le rivage de sa patrie.

Simia, Épiscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux

chevaliers de Rhodes. Ils possédaient, dans la dernière de ces îles,

quatre beaux châteaux, et près de là, sur la terre ferme, celui de

Saint-Pierre, où cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes

et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'élite avaient

sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une

autre espèce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidélité

à toute épreuve: c'étaient des chiens. Il y en avait de 14 à 15, d'une

taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans

doute en qualité de troupe légère. La tâche des uns comme des autres

était de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 à

3 milles. Rencontraient-ils un chrétien, leur férocité s'apaisait; ils

s'approchaient doucement, flattaient l'étranger et lui indiquaient, au

besoin, le chemin du château. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur

leur passage, ils s'élançaient sur lui, le mettaient en pièces, ou,

s'ils avaient affaire à une force supérieure, ils couraient vers la

forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui

donnaient l'éveil à ses défenseurs.

Non loin du château de Saint-Pierre étaient les ruines de l'antique

ville d'Halicarnasse.

Les îles de l'Archipel étonnèrent nos voyageurs par leur nombre: on

leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus

importantes était celle de Chio, non par son étendue, mais par la

production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne

recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise était une

grande source de richesses pour les Génois, à qui l'île avait été

cédée par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant résisté,

il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expédition, parmi

lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient

obtenu, en récompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani

qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement

avec les Adorno.

Les principaux habitants résidaient dans le château d'une petite ville

que l'on appelait du même nom que l'île.

Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin,

qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant

l'_Itinéraire_, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre

les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de

Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.

Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du

Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce

nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et

ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse,

aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha

d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville

leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils

étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.

Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer

l'aventure assez singulière que nous allons raconter.

Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères

vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un

galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il

s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son

cheval mort à ses pieds.

«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les

Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.»

On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le

territoire de Venise.

Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte

n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance

qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à

l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se

plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de

Saint-Marc.

Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle

fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs

préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des

infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le

monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques

circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie

ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le

coeur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir

la sienne et sa haine contre le nom chrétien.

Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans

mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la

vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en

usage dans sa propre nation.

De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus

considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là

on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province

peu étendue et peu fertile,» dit l'_Itinéraire_, «habitée par un

peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais,

appelés _Arnautes_ par les Turcs et _Skipatars_ dans leur langue, en

ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de

latin, de grec et de turc[72].

[72] _Voyez_ le Mithridates d'Adelung et Vater, 2{tes} Th. S. 792.

Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il

employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa

foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme.

Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les

Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et

recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la

puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans

les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la

Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à

l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et

de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'_Itinéraire_,

Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant,

tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.

De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils

virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur

vaisseau. L'_Itinéraire_ en prend occasion pour s'occuper de cette

contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont

peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A

ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous

saura gré de transcrire.

Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie.

Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille

colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire,

avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du

geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un

défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là

qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand

coeur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses

bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble,

également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée,

on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est

sauvée!

Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent

encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là.

Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement

violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance

de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie;

leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de

Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule.

[73] Selon Strabon, Brindes [Grec: Brentesion] existait déjà

et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une

colonie lacédémonienne sur la côte où cette ville est située.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 39 / 147 题