Les Turcs.
Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
barque changée en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vêpres
Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La
Morée.--Siége de Négrepont.--Les Turcs sont plus près qu'on ne
pense.--Les janissaires.--L'île de Candie.--Les faucons.--Encore
une tempête.--Dangers que courent les voyageurs.
La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme
prit place sur un bâtiment plus considérable, commandé par Côme de
Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.
Il y avait à bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns
étaient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison,
d'autres des pèlerins qui se rendaient à la Mecque. Parmi ces Maures
était un Grenadin qu'Anselme retrouva en Égypte et prit pour
interprète; mais il n'eut guère à s'en louer. Le bâtiment portait
aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement
ensemble, à l'ombre du pavillon génois, et trois jours fériés étaient
successivement solennisés sur le même navire: le vendredi par les
musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrétiens.
Le vaisseau relâchant à Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on
conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir
diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes
auxquelles ils trouvèrent un aspect imposant. Dans la ville même, on
leur montra des voûtes sous lesquelles les Génois salaient le thon;
ils en avaient affermé la pêche dans tout le royaume.
Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir
les femmes les regarder à visage découvert, tandis qu'à l'approche
d'un Maure, elles se voilaient précipitamment. Les Génois établis à
Suse attribuaient cette conduite différente à une cause bizarre que
nous rapportons ici à ce titre: ces femmes, prétendaient-ils,
craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mères, et
elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrétiens. Un
voyageur de la fin du dernier siècle[43] remarque que les Grecques
prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les
quartiers des musulmans. Les chrétiens n'attachant pas à l'usage du
voile les mêmes idées de décence que ceux-ci, les femmes de cette
partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la
modestie en se laissant voir des premiers.
[43] M. Guy, _Voyage littéraire en Grèce_, Paris 1783, t. Ier, p.
79.
A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande
vénération chez les Maures, parce qu'elle était presque toute peuplée
de saints (Morabeth). Près des murs s'élèvent deux rochers qui
attestent leur puissance.
Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien
armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées
au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à
tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au
milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils
s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les
barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en
ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments
qu'elles ont remplacés.
Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces
rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de
Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne
sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font
ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près
d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays
viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici
question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.
Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à
cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de
saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.
Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en
dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les
insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens
sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale
fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs
Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de
tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille
assez élevée, la douceur des moeurs et l'agrément des manières.
C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande,
tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale
leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes
byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races
comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette
ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme
la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria,
Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à
Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux
Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné,
en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi
actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le
Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.
Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête:
après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria,
elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la
côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir.
Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux,
aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux,
s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage:
c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en choeur et
qu'ils appelaient _le sancte parole_[44].
[44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi écrit dans le
manuscrit.
On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma.
Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de
St-Marc disputait encore au croissant.
Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les
Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des
rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula
aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug
des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure.
Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur
guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs
étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.
Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que
conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II,
et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui
mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople,
en 1453.
Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de
leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé
l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour
conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait
maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne
fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une
forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les
Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse,
outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.
Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont,
voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du
dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs,
Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il
vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée,
en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.
Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces
événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne
Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une
flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait
forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la
victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces
vaisseaux libérateurs.
.... si quæ fata aspera sinant!
Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que
n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la
commandait.
Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra
facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec
laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés
dans l'_Itinéraire_. Après avoir amèrement déploré la perte du
Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son
père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,»
dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du
promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on
ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces
barbares avec une énergie égale à leur fureur?»
La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui
manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas
écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand
effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.
Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs
étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans
leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente
mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans
l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les
plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires,
quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes
captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la
force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous
les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a
déposé le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'équilibre
européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la
défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.
Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les
vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote.
Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour
nos voyageurs les conséquences les plus fatales.
Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait
encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent
arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire
grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été
cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour
la construction des navires. La sauge y était tellement abondante
qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins,
appelés de _Malvoisie_, des blés et les plus beaux fruits. Outre
Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon
nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout
de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.
Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres
alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de
s'en fournir.
En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une
nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient
échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de
furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne
savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique
étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du
moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne
restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des
bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos
Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue
franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près
la mort.