III

Jérusalem.

L'hospice et l'église.--Le Saint-Sépulcre à Bruges.--Le

double voyage d'Orient.--Eugène IV.--Le luxe des vieux

temps.--L'éducation des faits.--Siége de Calais.--Politique

de Philippe le Bon.

Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour

l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait

pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de

sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous

avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre

voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle

en retrace les parties principales. Elle est remarquable par

le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux

minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10],

ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin

tombeau, que renferme l'une des tourelles.

[10] Il est fâcheux que, précisément, celle qui représente Anselme

Adorne se trouve maintenant cachée.

Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec

le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il

ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré

avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant

que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on

ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude.

C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque

rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt

pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le

voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde

fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient,

apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer

l'ouvrage.

Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment;

mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la

poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt

que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435

qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le

sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem

brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le

manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait

pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses

images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi

servir à la sépulture des Adorne.

On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux

Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de voeux,

de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue

jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans

les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices

apportés par la main des anges.

Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année,

dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient

si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en

un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements.

En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures,

de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait

dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, _d'un

regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou

orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux

qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces

palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.

Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront

toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point,

toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des

lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette

époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la

précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui

ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.

Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait

l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens

alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et

les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste

important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de

leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé _le

Franc_.

Philippe songeait à l'ériger en quatrième _membre_; il se prêtait

ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau

et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et

divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes

dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus

maniables.

Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges

en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.

Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son Temps · 第 14 / 147 题