(1669-1670).
M. Walckenaer, dans ses _Mémoires sur madame de Sévigné_ (t. III, p. 291
de la première édition), dit: «Fouquet était, par les ordres de Louvois,
détenu à Pignerol dans une dure captivité. Personne ne pouvait
communiquer avec lui; on lui avait interdit tous les moyens de donner de
ses nouvelles. Il fut réduit, pour écrire, à se servir, au lieu de
plume, d'os de chapons; au lieu d'encre, de suie mêlée avec du vin; et
cette ressource lui fut encore enlevée. Mais auparavant une lettre de
lui, péniblement tracée par ce moyen, avait été transmise à sa femme par
un gentilhomme nommé Valcroissant, autrefois attaché au service du
surintendant, et qui avait conservé pour lui un vif sentiment de
reconnaissance. Pour ce seul fait, Valcroissant fut condamné à cinq ans
de galères.»
Le récit de M. Walckenaer s'appuie sur deux autorités: 1° les lettres de
Louvois citées dans Delort, et surtout la lettre où il est dit que
Valcroissant a été condamné aux galères et conduit à Marseille (11
juillet 1670); 2° le passage d'une lettre de madame de Sévigné qui
recommande à M. de Grignan un gentilhomme, dont le nom a été laissé en
blanc par les anciens éditeurs, lequel avait été condamné aux galères
pour avoir transmis à madame Fouquet une lettre de son mari. Ce
rapprochement parait d'abord ingénieux et décisif. Les nouveaux
éditeurs des lettres de madame de Sévigné[1644] ont adopté l'opinion de
M. Walckenaer et introduit dans le texte le madame de Sévigné le nom de
Valcroissant. J'avoue que je conserve quelques doutes et qu'il me semble
nécessaire de bien établir deux points: 1° Louvois parle d'un
gentilhomme, qui est amené à Pignerol en 1670 par le major de Dunkerque
et que l'on tient au secret, puis qui est conduit aux galères à
Marseille par un sieur de Saint-Martin; 2° madame de Sévigné recommande
vivement à la même époque à M. de Grignan un gentilhomme qui avait été
condamné à cinq ans de galères pour avoir remis à madame Fouquet une
lettre de son mari. Mais rien ne prouve que ce gentilhomme soit
Valcroissant. Pourquoi aurait-on amené ce dernier de Dunkerque à
Pignerol, s'il eût été coupable d'avoir porté antérieurement une lettre
à madame Fouquet? Était-ce pour une confrontation? Mais Louvois défend
de le laisser communiquer avec qui que ce soit, et ordonne de le tenir
au secret le plus rigoureux. Il n'est pas question de son jugement à
cette époque, et on ne trouve aucune, trace, dans les lettres de
Louvois, des motifs qui ont pu faire conduire le sieur de Valcroissant
d'abord à Pignerol, puis à Marseille. D'autre part, madame de Sévigné,
ni dans cette lettre, ni dans une autre du 28 novembre 1670, où elle
reparle de ce gentilhomme, ne dit qu'il eût été conduit à Pignerol. Il
me semble donc difficile d'affirmer, comme le fait M. Walckenaer, que le
gentilhomme dont parle madame de Sévigné soit ce Valcroissant qui est
mentionné dans les lettres de Louvois. Du reste, pour que le lecteur
puisse en juger, je citerai les passages des lettres de Louvois qui se
rattachent au complot formé en 1669 pour gagner quelques-uns des soldats
de la garnison de Pignerol et aux suites qu'il eut en 1670.
Dans une lettre du 17 décembre 1669[1645], Louvois dit à Saint-Mars:
«J'ai appris fort en détail, du sieur de Blainvilliers, tout ce que vous
avez fait pour vous saisir de la Forest et du nommé Honneste. J'en ai
rendu compte au roi, qui a été fort satisfait de ce que vous avez fait.
Il a commandé à M. de Lyonne de faire faire des remercîments de sa part
à M. le duc de Savoie de la manière honnête dont il en avoit usé en
laissant prendre dans ses États ledit la Forest et ledit Honneste, et
je vous enverrai par l'ordinaire prochain un présent que Sa Majesté
souhaite que vous envoyiez en son nom au major de Turin, qui a agi en ce
rencontre avec tout le zèle que l'on aurait pu attendre d'un sujet de Sa
Majesté.
«Le roi, comme je vous l'ai mandé par ma dernière, dont le courrier que
je vous ai dépêché étoit chargé, trouve bon qu'avec les officiers de
votre compagnie vous jugiez en conseil de guerre vos soldats, et que par
l'exemple que vous en fera, vous fassiez perdre aux autres l'envie de
plus faire de pareilles trahisons. Sa Majesté ne désire pas que vous
jugiez le nommé Champagne, valet de M. Fouquet, quoique, suivant ce que
m'a dit le sieur de Blainvilliers, il s'y soit soumis par écrit; mais
elle entend que vous le teniez dans une prison dure, pour le punir de
son infidélité, et se remet à vous d'en user comme vous le voudrez à
l'égard de la Rivière, autre valet de M. Fouquet, c'est-à-dire de le
laisser auprès de lui ou de l'en ôter, Sa Majesté se promettant qu'en
cas que vous le lui ôtiez, vous ne le laisserez sortir qu'après une
prison de sept ou huit mois, afin que, s'il avoit pris des mesures pour
porter des nouvelles de son maître, elles soient si vieilles en ce
temps-là qu'elles ne puissent en rien préjudicier; et pour éviter de
pareils accidents à celui qui vient d'arriver, il faut, comme je vous
l'ai déjà marqué, faire faire une grille, vis-à-vis de chacune des
fenêtres de votre prisonnier, qui soit en demi-cercle, en saillie hors
du mur extérieur de deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites
grilles d'une claie fort serrée et assez haute pour empêcher qu'il ne
puisse voir autre chose que le ciel, et que ladite claie se trouve
opposée à tous les terrains qui sont vis-à-vis de ses fenêtres, et que
quand il sera nuit, vous fassiez descendre des nattes dessus ses
fenêtres, que vous relèverez à la pointe du jour. Ainsi l'on ne pourra
lui faire signe, ni lui en faire à qui que ce soit, et il ne pourra plus
rien jeter ni rien recevoir.
«A l'égard du sieur Honneste, qui vient débaucher des soldats de votre
compagnie, le roi désire que vous le teniez prisonnier, et son valet
avec lui jusqu'à nouvel ordre; en sorte qu'ils n'aient tous deux de
commerce avec personne du dehors, et par la peine et la mortification
qu'ils souffriront, empêcher que l'on ne se hasarde si facilement à
essayer de corrompre vos soldats.»
1er janvier 1670.
«Monsieur, j'ai reçu, avec vos lettres des 19 et 21 du mois passé, le
mémoire qui y étoit joint. Par la première, je vois que vous avez fait
le procès au nommé la Forest, et que vous l'avez fait exécuter.
«Les jalousies que vous ferez mettre (aux fenêtres de Fouquet) de fil de
Richard (sic) ne feront point l'effet que celles de bois, à moins que
vous ne les fassiez faire de même force, c'est-à-dire qu'il y ait autant
de plein que de vide.
«Je vous envoie les tablettes que vous m'avez adressées, parce qu'elles
pourront servir à la conviction du sieur Honneste, auquel le roi veut
faire faire le procès, ainsi que vous l'apprendrez du sieur de Loyauté.
«Si le sieur Honneste a peur, il en aura bien davantage quand il verra
qu'on lui va faire son procès; il faut cependant le tenir dans une
prison dure, car il est bon d'effaroucher les gens que l'on pourroit
envoyer pour vous débaucher vos soldats.
«Le roi se remet à vous d'en user comme vous le jugerez à propos à
l'égard des valets de M. Fouquet: il faut seulement observer que si vous
lui donnez des valets que l'on vous amènera d'ici, il pourra bien
arriver qu'ils seront gagnés par avance, et qu'ainsi ils feroient pis
que ceux que vous ôteriez présentement.»
«Du 16 janvier 1670.
«Les précautions que vous avez résolu de prendre pour empêcher que M.
Fouquet ne donne de ses nouvelles à personne, ni n'en reçoive de qui que
ce soit, sont bonnes; et puisque ses valets sont si infidèles au roi, Sa
Majesté trouve bon qu'ils soient dorénavant privés de leurs gages.»
Du 21 janvier 1670.
.....«L'argent qui s'est trouvé sur le nommé la Forest étant confiscable
au roi par son crime et sa punition, Sa Majesté veut bien que vous en
disposiez.
«J'ai fait rembourser pour vous au sieur de Blainvilliers tout ce qu'il
m'a dit que vous aviez dépensé pour la prison du sieur Honneste, qui se
monte, si je ne me trompe, à neuf cents et tant de livres.»
«Du 26 janvier 1670,
«La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avoient
trahi ne saurait produire qu'un très-bon effet; je ne doute pas que cet
exemple de sévérité ne contienne les autres dans le devoir. Je ne puis
qu'approuver toutes les précautions que vous prenez pour la sûreté des
prisons de Pignerol, étant persuadé que vous n'oublierez rien de tout ce
que vous croirez nécessaire pour les maintenir en bon état, et que l'on
peut s'en reposer sur vos soins.»
«Du 28 janvier 1670,
«J'ai reçu le plan des jalousies que vous faites faire pour les fenêtres
de M. Fouquet; ce n'est pas comme cela que j'ai entendu qu'elles doivent
être, mais bien des claies ordinaires qu'il faut mettre autour des
grilles en saillie et en hauteur nécessaire pour empêcher qu'il ne voie
les terres des environs de son logement.»
«Du 11 février 1670.
........... «Vous avez bien fait de n'avoir aucun égard aux raisons que
vous a données M. Fouquet pour avoir auprès de lui son valet nommé
Champagne, et suivant votre avis il sera bon de ne relâcher le sieur
Honneste que lorsque vous aurez fait poser des grilles et des jalousies
à ses fenêtres. Cependant ayez grand soin d'empêcher que M. Fouquet ne
profite du temps qu'il faut pour les faire, et continuez à prendre les
autres précautions que vous jugerez nécessaires pour sa sûreté.»
«Du 10 mars 1670,
«Vous avez bien fait de laisser au sieur de Loyauté la liberté
d'exécuter ce que je lui ai mandé pour faire faire le procès au sieur
Honneste, et si je ne vous en ai pas écrit, c'est par omission.»
«Du 26 mars 1670.
«Je vois que vous êtes résolu de conduire vous-même le sieur Honneste au
conseil souverain de Pignerol, lorsque les juges le demanderont pour le
juger; cela est bon, et lorsqu'il y aura arrêt rendu contre lui,
l'intention de Sa Majesté est qu'il lui soit envoyé, pour, après qu'il
l'aura vu, faire savoir sa volonté pour le faire exécuter.
«L'on m'a donné avis que le sieur Honneste, on un des valets de M.
Fouquet, a parlé au prisonnier qui vous a été amené par le major de
Dunkerque[1646], et lui a, entre autres choses, demandé s'il n'avoit
rien de conséquence à lui dire, à quoi il a répondu qu'il le laissât en
paix: il en a usé ainsi, croyant que c'étoit quelqu'un de votre part qui
l'interrogeoit pour l'éprouver et pour voir s'il diroit quelque chose.
Par là vous jugerez bien que vous n'avez pas pris assez de précautions
pour empêcher qu'il n'eût quelque communication que ce put être, et
comme il est très-important au service de Sa Majesté qu'il n'en ait
aucune, je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du
lieu où il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne
puisse voir ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce
soit ni entendre ceux qui lui voudraient dire quelque chose.»
«Du 21 avril 1670.
«Je suis bien aise de voir par ce que vous me mandez que l'avis qui
m'avoit été donné qu'un des valets de M. Fouquet et le sieur de
Valcroissant s'étoient parlé soit faux. Vous devez être circonspect en
toutes choses pour ne donner point de matière de parler contre votre
exactitude.»
«Du 14 juillet 1670.
«Lorsqu'il y aura occasion, je serai bien aise de faire plaisir au
chevalier de Saint-Martin, qui a conduit à Marseille le sieur de
Valcroissant, condamné aux galères.»
Ces extraits prouvent, selon moi, que M. Walckenaer, et après lui les
nouveaux éditeurs des Lettres de madame de Sévigné, ont eu tort
d'affirmer que le gentilhomme condamné aux galères pour avoir remis à
madame Fouquet une lettre de son mari, se nommait Valcroissant. Ils
auraient pu tout au plus donner cette opinion comme une hypothèse; mais
introduire sans autorité suffisante ce nom dans le texte me paraît une
hardiesse contraire aux principes de la critique historique et
littéraire.