EXTRAITS DES MÉMOIRES DE MADAME DE LA FAYETTE ET DU MARQUIS DE LA FARE
SUR FOUQUET.
Madame de la Fayette, qui était attachée à Henriette d'Angleterre,
duchesse d'Orléans, a parlé de la disgrâce de Fouquet dans l'Histoire de
cette princesse. Elle n'a fait que toucher les principaux points, mais
avec beaucoup de justesse et de discernement. Quant au marquis de la
Fare, qui arriva à Paris en 1662 seulement, il n'a su que par ouï-dire
ce qui concernait Fouquet. Il écrit, d'ailleurs, longtemps après les
événements et sous l'influence de la société du Temple, qui était
généralement hostile à Louis XIV. On ne doit le lire qu'avec précaution
et défiance.
Madame de la Fayette, après avoir rappelé les intrigues qui troublaient
la cour en 1661, continue ainsi[1537]: «Pendant ce temps-là, les
affaires du ministère n'étoient pas plus tranquilles que celles de
l'amour, et, quoique M. Fouquet, depuis la mort du cardinal, eût demandé
pardon au roi de toutes les choses passées, quoique le roi le lui eût
accordé[1538] et qu'il parût l'emporter sur les autres ministres,
néanmoins on travailloit fortement à sa perte, et elle étoit résolue.
«Madame de Chevreuse, qui avoit toujours conservé quelque chose de ce
grand crédit qu'elle avoit eu sur la reine mère, entreprit de la porter
à perdre M. Fouquet.
«M. de Laigues, marié en secret, à ce que l'on a cru, avec madame de
Chevreuse, étoit mal content de ce surintendant: il gouvernoit madame de
Chevreuse. M. le Tellier et M. Colbert se joignirent à eux; la reine
mère fit un voyage à Dampierre[1539], et là la perte de M. Fouquet fut
conclue, et on y fit ensuite consentir le roi[1540]. On résolut
d'arrêter ce surintendant; mais les ministres, craignant, quoique sans
sujet, le nombre d'amis qu'il avoit dans le royaume, portèrent le roi à
aller à Nantes, afin d'être près de Belle-Isle, que M. Fouquet venoit
d'acheter[1541], et de s'en rendre maître.
«Ce voyage fut longtemps résolu sans qu'on en fit la proposition[1542];
mais enfin, sur des prétextes qu'ils trouvèrent, on commença à en
parler. M. Fouquet, bien éloigné de penser que sa perte fût l'objet de
ce voyage, se croyoit tout à fait assuré de sa fortune; et le roi, de
concert avec les autres ministres, pour lui ôter toute sorte de
défiance, le traitoit avec de si grandes distinctions, que personne ne
doutoit qu'il ne gouvernât.
«Il y avoit longtemps que le roi avoit dit qu'il vouloit aller à Vaux,
maison superbe de ce surintendant, et, quoique la prudence dût
l'empêcher de faire voir au roi une chose qui marquoit si fort le
mauvais usage des finances, et qu'aussi la bonté du roi dût le retenir
d'aller chez un homme qu'il alloit perdre, néanmoins ni l'un ni l'autre
n'y firent aucune réflexion.
«Toute la cour alla à Vaux, et M. Fouquet joignit à la magnificence de
sa maison toute celle qui peut être imaginée pour la beauté des
divertissemens et la grandeur de la réception[1543]. Le roi, en
arrivant, en fut étonné, et M. Fouquet le fut de remarquer que le roi
l'étoit. Néanmoins ils se remirent l'un et l'autre. La fête fut la plus
complète qui ait jamais été. Le roi étoit alors dans la première ardeur
de la possession de la Vallière: l'on a cru que ce fut là qu'il la vit
pour la première fois en particulier; mais il y avoit déjà quelque temps
qu'il la voyoit dans la chambre du comte de Saint-Aignan.
«Peu de jours après la fête de Vaux, on partit pour Nantes; et ce
voyage, auquel on ne voyoit aucune nécessité, paroissoit la fantaisie
d'un jeune roi.
«M. Fouquet, quoique avec la fièvre quarte, suivit la cour[1544], et fut
arrêté à Nantes. Ce changement surprit le monde, comme on peut se
l'imaginer, et étourdit tellement les parens et les amis de M. Fouquet,
qu'ils ne songèrent pas à mettre à couvert ses papiers, quoiqu'ils en
eussent eu le loisir. On le prit dans sa maison sans aucune
formalité[1545]; on l'envoya à Angers, et le roi revint à Fontainebleau.
«Tous les amis de M. Fouquet furent chassés et éloignés des affaires. Le
conseil des trois autres ministres (le Tellier, de Lyonne, Colbert) se
forma entièrement: M. Colbert eut les finances, quoique l'on en donnât
quelque apparence au maréchal de Villeroy[1546]; et M. Colbert commença
à prendre auprès du roi ce crédit qui le rendit depuis le premier homme
de l'État.
«L'on trouva dans les cassettes de M. Fouquet plus de lettres de
galanterie que de papiers d'importance; et, comme il s'y en rencontra de
quelques femmes qu'on n'avoit jamais soupçonnées d'avoir de commerce
avec lui, ce fondement donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les
plus honnêtes femmes de France. La seule qui fut convaincue, ce fut
Menneville, une des filles de la reine, et une des plus belles
personnes, que le duc de Damville avoit voulu épouser. Elle fut chassée
et se retira dans un couvent[1547].»
Le marquis de la Fare, qui écrivait à la fin du règne de Louis XIV, est
loin d'entrer dans les mêmes détails que madame de la Fayette sur le
ministère de Fouquet. Cependant, comme il présente les faits sous un
autre point de vue, il ne sera pas inutile de recueillir son
témoignage. Il indique en quelques mots les vues ambitieuses du
surintendant, mais il fait en même temps l'éloge de sa magnificence et
de sa libéralité. «M. Fouquet, dit-il[1548], ayant pour but d'occuper un
jour la première place, et par défiance aussi du cardinal, avec qui
l'abbé Fouquet son frère l'avoit brouillé, ne songea qu'à se faire des
créatures et répandit beaucoup d'argent dans la cour. Cela mit de la
magnificence et de la joie: les vieux courtisans et les plus
considérables ne songèrent qu'à se maintenir dans la familiarité et les
bonnes grâces du cardinal (ce qui leur donnoit une grande distinction),
et les jeunes gens qu'à se divertir et à jouir des bienfaits de M.
Fouquet. Quelques-uns s'attachèrent au jeune roi et s'en trouvèrent bien
dans la suite.»
Après ce tableau, où la Fare ne signale que le côté brillant du
ministère de Fouquet, il passe à la mort de Mazarin et au gouvernement
personnel de Louis XIV, puis il arrive à la disgrâce du surintendant.
«La perte de M. Fouquet, dit-il[1549], qui avoit été, à ce que l'on
croit, résolue par le cardinal Mazarin, mais non pas du consentement de
la reine mère, qui avoit obligation à Fouquet, arriva sur la fin de cet
été (1661). La reine mère l'abandonna à ses ennemis, à la persuasion de
madame de Chevreuse, liée d'intérêt avec Colbert, qui, après avoir eu
toute la direction des affaires du cardinal et sa confiance, avoit été
dès longtemps destiné par ce ministre pour la réformation des finances.
Cette affaire fut ménagée avec beaucoup de secret et de dissimulation de
la part du roi. Il fit beaucoup de caresses à Fouquet, et, sous prétexte
que cet homme avoit des liaisons considérables et qu'il avoit fortifié
Belle-Isle sur la côte de Bretagne, le roi alla lui-même à Nantes pour
l'y faire arrêter, comptant que sa présence empêcheroit que personne se
pût soulever en faveur de ce ministre; ce qui parut puéril aux plus
sensés, mais qui flatta le roi, dans la pensée qu'il en acquerroit la
réputation d'un prince résolu, prudent et dissimulé. Fouquet, dans
l'appréhension qu'il avoit eue du cardinal, s'étoit voulu mettre en état
de lui résister en s'acquérant des amis; et, comme il étoit
naturellement visionnaire, il crut en avoir un bien plus grand nombre
qu'il n'en avoit réellement. Il en fit une liste: la moitié de la cour
se trouva sur ses papiers et fut quelque temps après dans une grande
consternation. D'un autre côté, les gens d'affaires prévirent bien
l'orage qui alloit fondre sur eux. Quelques-uns furent arrêtés en même
temps que le ministre; d'autres se sauvèrent, comme Gourville, le plus
habile de ses confidents, qui mit à couvert beaucoup de bien et se
retira en Flandre.
«L'emprisonnement de Fouquet fut suivi de l'érection d'une Chambre de
justice; les prisons furent pleines de criminels et d'innocents; il
parut qu'on en vouloit au bien de tout le monde. Colbert, persuadé que
le roi étoit maître absolu de la vie et de tous les biens de ses sujets,
le fit aller un jour au parlement pour en même temps se déclarer quitte
et le premier créancier de tous ceux qui lui devoient[1550]. Le
parlement n'eut pas la liberté d'examiner les édits: il fut dit que
désormais il commenceroit par vérifier ceux que le roi lui enverroit, et
qu'après il pourroit faire ses remontrances; ce qui, dans la suite, lui
fut encore retranché. On peut s'imaginer la tristesse, la crainte et
l'abattement que toutes ces choses produisirent dans le public, et voilà
où commença cette autorité prodigieuse du roi, inouïe jusqu'à ce siècle,
qui, après avoir été cause de grands biens et de grands maux, est
parvenue à un tel excès, qu'elle est devenue à charge à elle-même.»