DERNIERS TEMPS DE SON MINISTÈRE.

(1660-1661)

Fouquet ne cessa, pendant les dernières années de son ministère

d'encourager les lettres et les arts, comme il l'avait fait par le

passé. Les deux Corneille, stimulés par les pensions et les

gratifications qu'il leur accordait, continuèrent de remplir la scène

tragique avec un succès que proclamaient les contemporains, mais que la

postérité n'a pas toujours ratifié. Thomas s'était emparé du sujet de

Camma, que Fouquet avait proposé à son aîné, et, si l'on en croit la

_Muse historique_ de Loret, cette tragédie fut vivement applaudie[1530].

Il déclare que la pièce fut représentée

Avec un ravissement tel

Des judicieux qui la virent,

Oui mille et mille biens en dirent.

Qu'on n'avoit vu depuis longtems

Tant de rares esprits contens.

La Toison d'or, de Pierre Corneille, qui avait été composée dès l'année

précédente pour le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, fut

représentée, au mois de février 1661, par les comédiens du Marais[1531].

C'était plutôt un opéra qu'une tragédie, et l'éclat de la mise en scène

fit passer la faiblesse de l'action dramatique. On y remarquait quelques

beaux vers en l'honneur de la paix. Corneille fait ainsi parler la

France, qui sortait à peine des longues guerres terminées par la paix

des Pyrénées:

A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent;

L'État est florissant, mais les peuples gémissent;

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits,

Et la gloire du trône accable les sujets.

La Fontaine ajouta au tribut poétique qu'il avait payé pour le premier

terme de 1661 une pièce sur la grossesse de la reine, où il annonçait la

naissance d'un Dauphin, et profita de l'occasion pour faire un éloge

pompeux de Louis XIV. «La grossesse de la reine est l'attente de tout le

monde, écrivait-il à Fouquet:

Quant à moi, sans être devin.

J'ose gager que d'un Dauphin

Nous verrons dans peu la naissance.»

Loret ne cessait de célébrer Fouquet, et on voit dans les passages mêmes

que nous avons cités[1532] que Pellisson s'efforçait de modérer la verve

un peu bouffonne du gazetier. Les bals donnés par le surintendant,

l'arrivée de ses frères, les vertus de sa mère, ne sont jamais oubliés

dans la Muse historique. Loret avait célébré, au commencement de l'année

1661[1533], un bal donné par Fouquet.

Samedi, monseigneur Fouquet

Avoit, ce dit-on, le bouquet,

C'est-à-dire en d'autre langage

Que cet illustre personnage,

Surintendant de la Toison,

Dans son opulente maison

Bien éclairée et bien musquée

Reçut toute la cour masquée.

Qui fut lors, selon sa grandeur,

Traitée avec tant de splendeur

Par ce magistrat très-habile

Et sa femme belle et civile.

Que notre prince omnipotent

En sortant parut fort content;

Dont les bouches de conséquence

Qui ne manquent point d'éloquence

Leur firent, pour remercimens,

D'assez obligeans complimens.

Vers la fin de juillet, l'archevêque de Narbonne François Fouquet, frère

aîné du surintendant, vint présenter au roi, à la tête d'une députation

des États de Languedoc, l'hommage de la province et témoigner de sa

soumission aux volontés du roi. Aussitôt Loret[1534] célèbre ce _Fouquet

de race_, pour me servir de ses expressions:

J'ai su de certaine personne

Que l'archevêque de Narbonne,

A qui le beau langage est hoc,

En revenant de Languedoc,

Où son sage esprit on admire,

Harangua le roi notre sire

A la tête des députés

De plusieurs villes et cités,

Afin d'assurer ce grand prince

Que les états de la province

N'ont dans leurs cœurs d'autres objets

Que d'être toujours bons sujets;

Et, comme il est Fouquet de race,

Il parla de si bonne grâce,

Que le roi fort content parut

Tant que ce prélat discourut.

Il est question, dans la même lettre, de la nomination de Louis Fouquet,

autre frère du surintendant, à la charge de maître de l'oratoire du roi.

Monsieur d'Agde, un autre sien frère,

Que toute la cour considère,

Quoiqu'il ne soit qu'en son printemps,

Comme un des bons esprits du temps,

Est à son grand honneur et gloire

Reçu maître de l'Oratoire.

Charge qu'avoit cet orateur

Qui d'Amiens est le pasteur[1535].

Et par lui franchement remise,

A ce jeune astre de l'Église.

Infiniment judicieux

Et qui l'exercera des mieux.

Louis Fouquet était déjà aumônier du roi. En achetant pour lui la charge

de maître de l'oratoire, le surintendant le mettait à la tête de tout le

clergé inférieur de la chapelle du roi, composé du chapelain ordinaire

et de huit chapelains qui servaient par quartier et célébraient toutes

les messes basses dans l'oratoire particulier de Louis XIV.

Le Brun ne cessa de travailler aux peintures de Vaux pendant les

dernières années du ministère de Fouquet. Lorsque le surintendant eut

été disgracié, il ne cacha pas sa sympathie pour son malheur: «Je dînai,

écrit Olivier d'Ormesson[1536], avec M. le Brun, qui conservoit beaucoup

d'estime pour M. Fouquet, et témoignoit du chagrin de la dureté du

siècle, et, quoiqu'il fût fort bien auprès de M. Colbert et qu'il eût la

conduite des ouvrages des Gobelins, il n'en paroissoit pas content,

disant que plus il faisoit, plus on exigeoit de travail de lui, sans

témoignage de satisfaction, et que même on avoit de la jalousie de lui,

parce que le roi en étoit content.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 172 / 211 题