--1664-1680--
Fouquet est transféré a Pignerol et enfermé dans le donjon de cette
forteresse (décembre 1664--janvier 1665).--Vigilance et humanité de
d'Artagnan, chargé de la garde de Fouquet pendant le
voyage.--Arrivé à Pignerol (janvier 1665), il remet Fouquet à
Saint-Mars.--Instructions données à Saint-Mars.--Danger que court
Fouquet au donjon de Pignerol (juin 1665) par suite de l'explosion
des poudres.--Fouquet est transféré au château de la Pérouze où il
passe un an (juin 1665--août 1666).--Efforts de Fouquet pour
entretenir des correspondances avec ses amis.--Ils sont déjoués par
la vigilance de Saint-Mars.--Occupations de Fouquet dans sa prison
(1667-1668)--Il tombe malade.--Tentative de la Forest pour gagner
quelques-uns des soldats de la citadelle de Pignerol (1669); elle
est découverte, et la Forest exécuté (1670).--Lauzun emprisonné à
Pignerol (1671).--Ses relations avec Fouquet, auquel il raconte ses
aventures (1672).--Fouquet le croit fou.--Causes qui contribuèrent
à adoucir la captivité de Fouquet: influence d'Arnauld de Pomponne
et de madame de Maintenon.--Fouquet obtient la permission de
recevoir une lettre de sa femme (1672), puis de lui écrire et d'en
recevoir des nouvelles deux fois par an (1674).--Lettre de Fouquet
à sa femme (5 février 1675).--L'abbé Fouquet obtient la permission
de revenir à Barbeau (1678), et madame Fouquet de se rapprocher de
son mari.--Adoucissement à la captivité de Lauzun et de Fouquet
(1679)--La famille de Fouquet vient s'établir a Pignerol.--Rupture
entre Lauzun et Fouquet.--Mort de l'abbé Fouquet (1680).--Mort de
Nicolas Fouquet (mars 1680).--Il est inhumé dans l'église des
_Filles de la Visitation_ (28 mars 1681).--Mort de madame Fouquet
la mère (1681), de l'évêque d'Agde (1702) et de la veuve du
surintendant (1716).--Vertus de madame de Charost, fille de
Fouquet.--Fils et fille nés du second mariage du surintendant.--Le
marquis de Belle-Île (Louis Fouquet) continue la postérité
masculine de la famille Fouquet.--Illustration de ses fils, le
comte et le chevalier de Belle-Île.--Légendes sur le surintendant
Fouquet.
Dès que l'arrêt de la Chambre de justice eut été signifié à Fouquet,
d'Artagnan le fit monter dans un carrosse, avec plusieurs mousquetaires,
pour le conduire à Pignerol. Au moment du départ, un ancien écuyer de
Fouquet, la Forest, se présenta à lui: «Je suis ravi de vous voir, lui
dit Fouquet; je sais votre fidélité et votre affection. Dites à nos
femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, et
que je me porte bien[1453].» Ce fut sur le midi que Fouquet sortit de la
Bastille; il était seul au fond du carrosse. Trois hommes chargés de
veiller sur lui prirent place devant. Il avait le visage gai, et tout le
peuple lui donnait des bénédictions[1454]. Après avoir franchi la porte
Saint-Antoine, il alla coucher à Villeneuve-Saint-Georges; et, le
lendemain, il suivit la route de Lyon. Le bruit qu'il était malade se
répandit bientôt. On avait les soupçons les plus sinistres. Tout le
monde se disait: _Quoi? déjà_... On ajoutait que d'Artagnan ayant envoyé
demander à la cour ce qu'il ferait de son prisonnier malade, on lui
avait répondu qu'il le menât toujours, en quelque état qu'il fût[1455].
Le médecin et le valet de chambre de Fouquet avaient été retenus à la
Bastille, et cette circonstance ajoutait encore aux inquiétudes et aux
soupçons.
Cependant d'Artagnan sut, comme par le passé, se montrer aussi humain
que vigilant. Il donna à Fouquet les fourrures nécessaires pour ne pas
souffrir du froid en traversant les montagnes. Enfin, ils arrivèrent à
Pignerol, dans le courant de janvier 1665[1456], et d'Artagnan remit le
prisonnier entre les mains de Saint-Mars, un des maréchaux-des-logis des
mousquetaires. Saint-Mars avait quatre mousquetaires et une compagnie
d'infanterie, avec lesquels il devait veiller à la garde de Fouquet,
enfermé dans le donjon de Pignerol. Les ordres transmis à Saint-Mars par
d'Artagnan avaient été rédigés par Louvois[1457], qui, depuis plusieurs
années, avait été attaché au ministère de la guerre, sous la direction
de son père, Michel le Tellier. Ces instructions[1458] portaient en
substance que Saint-Mars devait imiter la prudente et sage conduite de
d'Artagnan pendant le temps qu'il avait veillé à la garde de Fouquet,
enfermé à Vincennes et à la Bastille. Il lui était surtout recommandé de
ne pas permettre que Fouquet communiquât de vive voix ou par écrit avec
qui que ce fût, qu'il reçût la visite de personne, ni qu'il sortit de
son appartement, sous quelque prétexte que ce fût, même pour se
promener. Saint-Mars ne devait lui fournir ni encre, ni plumes, ni
papier; mais il pourrait lui procurer les livres qu'il demanderait, en
prenant la précaution de ne lui en donner qu'un seul à la fois, et de
s'assurer, lorsqu'il le rendrait, qu'il n'avait rien écrit ni marqué
dans l'intérieur. Si le prisonnier avait besoin de linge on de
vêtements, Saint-Mars aurait soin de lui en fournir, et il serait
remboursé des avances qu'il aurait faites pour cet objet. Il devait être
donné à Fouquet un valet auquel on allouerait six cents livres de gages;
mais à la condition qu'il n'aurait pas plus que son maître de
communications avec l'extérieur. Les dépenses pour la nourriture et
l'entretien de Fouquet et de son valet seraient prises sur un fonds
annuel de six mille livres. Un autre fonds de douze cents livres
servirait pour le bois et la chandelle, à l'usage de Fouquet ou des
soldats employés à sa garde. Dans le cas où Fouquet tomberait malade, il
serait assisté par des médecins, chirurgiens et apothicaires de la ville
de Pignerol, au choix de Saint-Mars. Lorsque Fouquet voudrait se
confesser, on ne lui refuserait pas l'assistance d'un prêtre; mais on
aurait soin que le confesseur ne fût prévenu qu'au moment où il devrait
entendre Fouquet. Un chapelain devait lui dire la messe tous les jours,
et recevoir pour son ministère une somme de mille livres, et, en outre,
cinq cents louis pour achat des ornements et autres objets nécessaires à
la célébration de la messe.
Saint-Mars exécuta rigoureusement les ordres qu'il avait reçus. Il
exerça sur Fouquet une surveillance si vigilante, que toutes les
tentatives du prisonnier pour entretenir quelques relations avec
l'extérieur, et celles de ses amis pour pénétrer jusqu'à lui, restèrent
longtemps sans résultat. Il ne lui laissa ni plume, ni encre, ni
papier[1459], ne lui permit de se confesser qu'aux cinq fêtes
solennelles (Noël, Pâques, l'Ascension, l'Assomption et la
Toussaint)[1460], régla strictement ses dépenses de nourriture et
d'habillement[1461], et, sur le plus léger soupçon, renvoya les valets
qui le servaient[1462].
Pendant la première année de la captivité de Fouquet à Pignerol, il
n'arriva qu'un seul incident remarquable. Au mois de juin 1665, la
foudre tomba sur le donjon de la citadelle, où Fouquet était enfermé, et
mit le feu aux poudres. L'explosion fut terrible: une partie du donjon
fut emportée. La chambre de Fouquet fut détruite; ses meubles volèrent
en éclats et furent brûlés. Lui-même et le valet qui le servait
n'échappèrent au danger qu'en se réfugiant dans l'embrasure d'une
fenêtre, qui faisait saillie. Cet événement parut miraculeux, et on ne
manqua pas de dire à Pignerol et à Paris[1463], que le ciel s'était
déclaré contre l'arrêt du roi en sauvant celui qu'il avait proscrit.
Comme Fouquet ne pouvait plus habiter le donjon de la citadelle, on le
logea provisoirement dans la demeure du commissaire Damorezan, qui était
une des principales maisons de Pignerol[1464]. On le transféra ensuite
au château de la Pérouze, où il resta enfermé plus d'une année (juin
1665--août 1666), pendant qu'un architecte envoyé de Paris réparait les
dégâts causés par la foudre au donjon de Pignerol. Fouquet fut toujours
pendant cet intervalle soumis à la garde de Saint-Mars.
Durant son séjour au château de la Pérouze, Fouquet tenta d'entrer en
relation avec ses amis; il fabriqua de l'encre avec de la suie délayée
dans quelques gouttes de vin, fit des plumes avec des os de chapon, et
écrivit sur les marges des livres qu'on lui avait prêtés ou même sur des
mouchoirs[1465]. Il avait trouvé moyen de faire de l'encre sympathique
qui ne paraissait que lorsqu'on chauffait le papier[1466]. Mais la
vigilance de Saint-Mars déjoua toutes les tentatives de Fouquet pour
faire parvenir à ses ennemis les billets qu'il avait écrits. On les
trouva dans un dossier de chaise où il les avait cachés. Saint-Mars
redoubla de sévérité, et le prisonnier fut fouillé avec une rigueur
inusitée[1467]. Tous ses efforts pour gagner les valets qui le servaient
avaient échoué également[1468]. Fouquet découragé tomba malade au mois
de juin 1666. Cependant il ne tarda pas à être assez bien rétabli pour
qu'on pût le transférer au mois d'août de la même année dans le château
de Pignerol, qui avait été réparé[1469].
Il semble que, se résignant alors à une captivité qu'il avait vainement
tenté d'adoucir, il chercha sa consolation dans la religion et dans
l'étude. Il demanda les Å“uvres de saint Jérôme et de saint Augustin. On
les lui refusa[1470]. La lettre de Louvois n'indique aucun motif.
Craignit-on l'influence des jansénistes qui invoquaient saint Augustin
comme leur principal docteur? Nous sommes réduits sur ces questions à
des hypothèses. Ce qui est certain, c'est que Louvois autorisa
Saint-Mars à procurer à Fouquet les Å“uvres d'un docteur moins suspect,
saint Bonaventure. On se montra plus facile pour la poésie: Fouquet
avait demandé un _Dictionnaire des rimes françaises_[1471]; on le lui
accorda. Il paraît qu'il en fit usage; car après sa mort, son fils ainé,
le comte de Vaux, obtint la permission d'emporter ses poésies. Pour
donner un aliment à l'activité de son esprit, Fouquet s'occupa encore à
enseigner le latin et la pharmacie[1472] à un des domestiques attachés à
son service.
Cette activité intellectuelle, jointe à une captivité rigoureuse qui le
privait de tout exercice physique, suffirait pour expliquer les maladies
qui affligèrent Fouquet si fréquemment pendant sa captivité[1473].
Cependant, au milieu de ses souffrances, il ne négligeait pas les
tentatives pour gagner ceux qui le gardaient. En 1669, un de ses anciens
serviteurs, la Forest, s'introduisit à Pignerol et chercha, de concert
avec un personnage désigné sous le nom de _Honneste_[1474], à corrompre
quelques-uns des soldats de la garnison[1475]. Cinq reçurent de
l'argent[1476], et furent dans la suite sévèrement punis. Dès que la
Forest et Honneste s'aperçurent que leurs manÅ“uvres étaient découvertes,
ils passèrent en Savoie; mais ils y furent arrêtés. La Forest fut
exécuté après un jugement sommaire en 1670[1477]. Quant à l'autre
personnage, il n'est pas facile de savoir ce qu'il devint. On voit par
les lettres de Louvois qu'il dut être traduit devant le conseil
souverain de Pignerol. Mais on ignore quelle punition lui fut infligée;
c'est peut-être de lui que parle madame de Sévigné dans une lettre au
comte de Grignan en date du 25 juin 1670: «Si l'occasion, dit-elle, vous
vient de rendre service à un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle ***,
je vous conjure de le faire... Ce pauvre garçon était attaché à M.
Fouquet; il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir à madame Fouquet
une lettre de son mari; sur cela il a été condamné aux galères pour cinq
ans. C'est une chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est un des
plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et propre aux galères comme à
prendre la lune avec les dents[1478].» Louvois et Saint-Mars ne
partageaient pas la tendresse de madame de Sévigné pour le prisonnier
de Pignerol. Ils ne se bornèrent pas à punir les serviteurs de Fouquet
et les soldats qui s'étaient laissé gagner; ils redoublèrent de sévérité
à l'égard de Fouquet lui-même: les fenêtres de sa prison furent garnies
de grilles de fer, qui ne lui laissaient apercevoir qu'un coin du
ciel[1479].
Vers la fin de l'année 1671, la citadelle de Pignerol reçut un nouveau
prisonnier, le duc de Lauzun, que Fouquet n'avait connu que sous le nom
de Péguilin[1480], lorsqu'il commençait à peine à paraître à la cour.
Lauzun fut pour Saint-Mars un hôte plus embarrassant que Fouquet. A
peine arrivé à Pignerol, il tenta de mettre le feu au donjon. Une poutre
de la chambre où se trouvait Fouquet fut consumée. «C'eût été une belle
aventure, écrivait à cette occasion madame de Sévigné[1481], s'il eût
brûlé ce pauvre M. Fouquet, qui supporte sa prison héroïquement et qui
n'est nullement désespéré.» Lauzun finit par trouver moyen de
communiquer avec les autres prisonniers enfermés dans le donjon de
Pignerol; ils pratiquèrent dans la muraille un trou, qui leur permit de
se parler et de se voir[1482]. Fouquet, privé depuis si longtemps de
toutes nouvelles du dehors, espérait en avoir par Lauzun. Mais il
éprouva un étrange désappointement. Il avait laissé Péguilin pointant à
peine à la cour, où il était protégé par le maréchal de Gramont, son
compatriote, et par la comtesse de Soissons, Olympe Mancini. Lorsque ce
cadet de Gascogne dit à Fouquet qu'il avait été colonel-général des
dragons, capitaine des gardes, et qu'il avait eu la patente de général
d'armée, l'ancien surintendant le crut fou et s'imagina qu'il lui
racontait ses visions. Mais quand Lauzun passa à son mariage avec
mademoiselle de Montpensier, et lui dit que le roi y avait consenti,
puis l'avait rompu, Fouquet ne douta plus de sa folie et la crut poussée
à un tel point qu'il craignit presque de se trouver avec lui[1483]. Dès
lors il prit pour des imaginations d'un cerveau dérangé, toutes les
nouvelles que lui donna Lauzun, et ce ne fut que longtemps après,
lorsque sa captivité commença à s'adoucir, qu'il reconnut que Lauzun ne
l'avait pas trompé.
Plusieurs changements qui devaient contribuer à améliorer la situation
de Fouquet étaient arrivés à la cour: Simon Arnauld de Pomponne, qui
avait été lié étroitement avec le surintendant, était devenu secrétaire
d'État en 1671. Madame Scarron, qui prit bientôt le nom de madame de
Maintenon, était l'amie intime de madame de Montespan et la gouvernante
des enfants que celle-ci avait eus de Louis XIV. On aime à croire pour
l'honneur de madame de Maintenon qu'elle n'oublia pas les services que
madame Fouquet lui avait rendus[1484], et qu'elle usa de son influence
déjà très-puissante en faveur du prisonnier de Pignerol. Ce qui est
certain, c'est qu'en 1672, Fouquet obtint la permission de recevoir une
lettre de sa femme[1485], et que deux ans après il lui fut accordé
d'écrire deux fois par an à sa famille, et d'en recevoir des nouvelles,
à la condition que toutes les lettres passeraient par les mains de
Louvois. Ce fut déjà une grande consolation pour le prisonnier.
Vers le même temps son frère, l'évêque d'Agde, qui, depuis la disgrâce
du surintendant, était exilé, revint à Paris, et quoiqu'il n'eût pas
d'autorisation formelle pour y résider, on y toléra sa présence. Le père
Rapin, connu par divers écrits et surtout par son poëme des _Jardins_,
eut des entrevues avec l'évêque. «Il parle comme un prophète, écrit le
jésuite à Bussy-Rabutin[1486], et il me fit voir une lettre de monsieur
son frère à madame sa femme, qui me donna de la pitié et de
l'admiration. J'en fus touché et charmé tout ensemble. Si cela
paraissait dans le public, on aurait bien de l'aversion contre ceux qui
ont endurci le cœur du roi contre lui. Enfin, monsieur, il n'y a que la
morale chrétienne qui donne de la joie dans la disgrâce et du plaisir
dans les afflictions; toutes les autres morales sont bien froides sur le
chapitre de la consolation dans les grandes souffrances.»
La lettre dont parle le père Rapin, et qui était si propre à entretenir
et raviver les sentiments de compassion qu'avait inspirés le malheur de
Fouquet, est parvenue jusqu'à nous[1487]. Il est probable que l'on en
multiplia les copies et qu'on les fit circuler parmi les amis de
Fouquet. L'une d'elles s'est conservée entre plusieurs requêtes et
autres pièces relatives à son procès. Cette lettre porte la date du 5
février 1675. Il y avait alors dix ans que Fouquet était enfermé à
Pignerol:
«Votre lettre, écrivait-il à sa femme, m'a tiré d'une inquiétude plus
grande que vous ne sauriez croire. J'avais passé trois mois avec
impatience à l'attendre. Elle est enfin arrivée et m'a donné autant de
consolation que je suis capable d'en recevoir dans un lieu d'amertume et
de douleur.
«Vous avez bien fait, madame, de ne pas importuner à contre-temps M. de
Louvois, lequel peut bien sans doute vous faire la grâce de réparer le
temps perdu et au delà. Je supplie de tout mon cÅ“ur la divine Bonté de
le récompenser abondamment de toutes les charités qu'il nous fait, et de
me donner un moyen de lui faire dire par vous mes sentiments, que je ne
puis exprimer par écrit.
«Je suis ravi que mon fils lui ait une si grande obligation avant que
d'entrer dans le monde; et si je pouvais lui en avoir une autre encore
avant d'en sortir[1488], dites-lui hardiment tout ce que vous pourrez de
ma gratitude; vous n'en direz pas assurément trop.
«Rien ne me touche davantage dans votre lettre que le pieux exercice que
vous avez pris pour notre chapelle[1489], et les sacrements que vous y
fréquentez. Il y a longtemps que j'ai besoin et le désir d'en user de
même. J'ai souvent importuné le sieur de Saint-Mars et le prêtre qui
vient ici me confesser de m'obtenir la consolation de pouvoir me
disposer à la mort, que je sens n'être pas éloignée, par l'entretien
libre et fréquent d'un très-bon religieux ou ecclésiastique non suspect,
auquel je puisse ouvrir entièrement et sans précipitation ma conscience
sur ma mauvaise vie passée et présente, m'instruire sur plusieurs
scrupules bien fondés, me fortifier par les secours ordinaires que Dieu
a institués pour la vie et nourriture des âmes chrétiennes, enfin me
consoler en mes déplaisirs continuels et échauffer ma froideur trop
souvent glacée. Mais je n'ai pu en venir à bout; de sorte que je ne fais
mes confessions et communions qu'à Noël, Pâques, Pentecôte, l'Assomption
et la Toussaint. Ainsi je me trouve quelquefois, comme cette année,
quatre mois entiers, entre Noël et Pâques, privé d'une assistance que
l'on ne croit peut-être pas si nécessaire ici qu'ailleurs, mais qui
l'est en effet beaucoup davantage, parce qu'une oisiveté forcée est la
mère des désespoirs, des tentations et agitations continuelles, dans un
esprit accablé de désirs et d'impuissance, surchargé d'ennuis et de
déplaisirs que personne ne prend soin de soulager. On croit être oublié
ou abandonné de ses proches, méprisé des autres, inutile et à charge à
tout le monde. A cela il n'y a d'autre remède que la patience et la
tranquillité qui procèdent ordinairement d'un bon usage des sacrements
et de l'entretien journalier d'un homme spirituel et charitable, qui
n'ait que Dieu pour but et non point de lâches desseins de faire sa
fortune aux dépens d'un affligé[1490].
«Je sais bien que, quand c'est pour peu de temps et qu'il y a des
considérations de justice qui le requièrent, on se dispense de ces
règles, et on ne s'arrête pas à la satisfaction d'un particulier; mais
quand les procès sont terminés et que les choses tirent de longueur,
dans un cours ordinaire[1491], les prisonniers peuvent avec respect
inspirer des sentiments de christianisme et d'humilité[1492] dans le
cÅ“ur de ceux dont tels secours dépendent; et moi je ne le puis pas,
quoique l'incertitude de ma vie, tous les jours menacée par des
faiblesses extrêmes, me fasse sentir très-souvent la douleur de cette
privation. C'est pourquoi si vous pouvez obtenir, par vos bonnes
prières, que les obstacles qui se rencontrent à l'exécution d'un désir
si légitime soient levés, je vous assure, moyennant la grâce de Dieu,
qu'en toutes les communions que j'aurai l'honneur[1493] de faire tout le
reste de ma vie, au moins tous les huit jours, si je le puis, ceux par
qui cette permission me sera procurée y auront bonne part, et que je
prierai mon Dieu que je recevrai par leur moyen de leur faire la même
miséricorde qu'à moi. Cependant faites à mon intention ce que je ne puis
pas faire, et me rendez participant de vos solides dévotions.
«J'ai regardé le billet de ma mère comme un miracle et comme une
relique. Sa main est plus forte que la mienne, et sa bonté est extrême
pour un fils qui lui a tant donné de déplaisirs. Ce seront autant
d'ornements à la couronne qu'elle a méritée par ses vertueuses
souffrances et qui ne lui peut pas manquer. Je la supplie de me
pardonner si je prie Dieu encore tous les jours qu'elles lui soient
retardées[1494] jusqu'à ce qu'il me soit permis d'aller me jeter à ses
pieds, et ne plus me séparer d'elle et de vous que par une mort, qui ne
me sera point désagréable quand j'aurai fait mon devoir.
«En attendant, madame, continuez et redoublez vos sollicitations auprès
de Dieu et de ceux qui exercent sa puissance en terre pour venir passer
[ici] quelque temps et obtenir la liberté de me voir. Les prières
assidues des personnes d'esprit et de vertu ne peuvent à la fin qu'elles
ne soient exaucées[1495]. Dieu veut être prié et importuné. Quand il
sait que le cÅ“ur des hommes est touché de compassion, c'est un signe
pour lui; il leur donne occasion de mériter une récompense qu'il sait
bien leur payer lui-même. Vous ferez plaisir à ceux auxquels vous
donnerez les moyens de faire du bien; c'est une faveur que vous
demanderez, mais c'est une charité que vous faites. Il n'y a rien
contre la raison ni contre la justice, qu'après quatorze ans d'absence,
une femme voie son mari sur le déclin de sa vie, et j'espère qu'un
monarque glorieux, et que Dieu rend triomphant de toute l'Europe, voudra
bien, pour l'amour et en l'honneur du même Dieu, pardonner et accorder
un peu de soulagement à un de ses sujets, dont la personne, le bien et
les espérances sont en son pouvoir. Si je me suis mal conduit, j'ai été
châtié, et j'ai eu le temps d'en faire pénitence. Le ministre
illustre[1496] qui voudra bien se charger de votre demande et appuyer
vos raisons soutiendra une bonne cause, et en aura du mérite devant Dieu
qui aime[1497] la miséricorde à ceux qui la font.
«Je loue Dieu de la bonne disposition en laquelle vous me mandez que
sont nos enfants, chacun selon son âge. C'est une singulière bénédiction
de sa divine Majesté, qui ne veut pas pour les péchés d'un père détruire
absolument la famille d'une mère vertueuse. Cultivez bien ce qu'ils ont
de bon et tâchez de détourner leur esprit du vice et d'y mettre
l'aversion du jeu, qui est une très-pernicieuse inclination de plusieurs
de notre famille[1498]. Gravez dans leur cÅ“ur une ferme résolution de
gratitude envers ceux dont ils recevront des bienfaits et une
inviolable exactitude à garder leur parole; cela, et la crainte de Dieu
surtout, les fera prospérer.
«N'employez point vos soins et vos poursuites pour me faire voir leurs
portraits, qui ne feraient que me presser[1499] le cœur, et ne
pourraient profiter de ce que je pourrais leur dire; mais que votre
charité s'emploie à me faire voir les originaux.
«Je n'ai pas bien compris comment vous vous êtes chargée des
terres[1500], par quelle ferme, pour quel prix, et ce que vous êtes
tenue d'acquitter de dettes. J'eusse bien voulu savoir cela en général,
et je vous trouve bien accablée.
«Si vous pouvez, faites dire à ma fille de Charost quelque amitié de ma
part.
«Depuis la Notre-Dame de septembre, que mourut devant mes yeux un de mes
valets nommé Champagne, je n'ai eu joie ni santé; c'était un garçon
diligent et affectionné et que j'aimais tendrement, que j'affectionnais
et qui me soulageait. Je voudrais que son frère fût avec vous pour lui
faire du bien. L'autre valet périt ici dans les remèdes, et a autant et
plus besoin que moi. Il est chagrin de son humeur, et ainsi n'y ayant
que lui et moi à nous entretenir jour et nuit, jugez comment je passe ma
vie. Nous avons moins d'assistance, quand la nécessité est plus
pressante. Nous pourrions beaucoup mériter, si la vertu répondait à
l'affliction: c'est assurément un des moyens les plus efficaces que Dieu
nous donne pour nous sauver, si elle pouvait être bien supportée; mais
la peine est à gagner sur soi d'aimer ce qui naturellement n'est point
aimable, de sorte qu'après quelques petits efforts on se relâche
aisément, sitôt qu'on se sent offensé au corps ou en l'esprit, et on a
recours à des réflexions inutiles.
«J'ai ici cette occupation tant que je veux, et je m'étudie à la
retrancher non pas de la manière que je voudrais, mais que je puis,
n'ayant compagnie de qui que ce soit à me divertir, consoler, assister
spirituellement ni corporellement.
«M. de Saint-Mars vient quelquefois savoir de mes nouvelles, mais par
cérémonie, non pas par entretien, ou pour amener un médecin: l'air de
notre citadelle étant toujours dans quelque excès, et moi infirme et pas
assez habile pour savoir ce qui m'est bon, il m'en faudrait un bien
expert et sage qui ne me quittât point ou qui me vit deux ou trois fois
par jour pour se conduire comme il verrait à propos, et non pas dans un
temps que par pudeur je n'ose tout dire ou montrer devant le monde.
Apprenez donc à cette fois qu'il n'y a mal en un corps humain que le
mien s'en ressente quelque attaque. Je ne me vois point quitte de l'un,
que l'autre n'y succède, et il est à croire qu'ils ne finiront qu'avec
ma vie. Il me faudrait un assez gros volume pour en écrire ici le
détail; mais le principal est que mon estomac n'est point de concert
avec mon foie; ce qui sert à l'un nuit à l'autre, et de plus vous savez
que j'ai toujours les jambes enflées. J'ai des sciatiques, des coliques,
et si vous me permettez de tout dire, des hémorrhoïdes très-fâcheuses.
J'ai fait cette année deux petites prières, et Dieu m'a fait la grâce
de me donner relâche de cette douloureuse et importune sorte
d'infirmité. Envoyez à M. Pecquet, qui sait mon tempérament, un petit
mémoire; M. de Saint-Mars sait tout ce que je dis là et qu'on m'a fait
observer pour ma gravelle un régime de bouillon et sirop qui m'ont
soulagé. Si vous n'approuvez pas de consulter M. Pecquet, n'en faites
rien.
«J'ai cru devoir, par raison de conscience ou autre (car on se flatte
aisément), m'abstenir des jeûnes que je faisais sans y être obligé, et
Dieu veuille que je ne sois pas obligé de quitter ce carême[1501]. Lors
du commencement, j'ai eu de la peine à supporter les jours maigres, et
je ne vous dis qu'une partie de mes misères, sans les rhumes, les
fluxions, maux de tête, bruits d'oreilles. Quand vous m'écrirez, si vous
savez un remède à ce mal, mandez-le-moi; notre médecin n'en sait pas.
J'en suis fort incommodé; mais ne laissez pas de me donner avis sur les
autres, si vous pouvez. A la fin, mes yeux sont réduits aux lunettes, et
mes dents minées. Le plus sûr est de quitter les soins du corps
entièrement et de songer à l'âme. Cela nous est important, et cependant
le corps nous touche le plus. Si vous veniez ici, ce serait le moyen que
l'un ou l'autre se portassent mieux; vous me communiqueriez votre vertu,
et moi je fournirais la matière de l'exercer. Faites mes compliments à
mes frères et sÅ“urs, s'il y en a encore en vie. Je ne doute pas que Dieu
n'en ait voulu appeler à lui, depuis le temps que je n'en ai ouï
parler[1502]; et il faut que tout prenne fin, mais non pas ma
connaissance (_sic_)[1503] et mon amitié pour vous. Embrassez ma fille
de ma part, et me recommandez aux prières de votre petite
communauté[1504].»
Toute la famille de Fouquet se ressentit des dispositions plus
favorables de la cour. L'abbé Fouquet, qui depuis 1661 avait été exilé
comme ses frères, obtint la permission de revenir, en 1678, dans son
abbaye de Barbeau près de Melun, et en même temps Louis XIV accordait au
jeune comte de Vaux, fils aîné de Fouquet, la faveur de servir dans
l'armée que ce prince commandait en personne[1505]. Madame Fouquet eut
l'autorisation d'habiter en Bourgogne, afin de se rapprocher de plus en
plus de son mari. Elle fut reçue partout avec le respect que méritaient
ses vertus, quelquefois même avec un appareil qui ne convenait guère à
sa fortune présente. «Je ne sais, écrivait Bussy-Rabutin à madame de
Sévigné[1506], s'il vous est revenu que madame Fouquet a été à Autun
rendre visite à l'évêque; que celui-ci alla au-devant d'elle avec six
carrosses et deux cents chevaux de la ville.
Et j'y étais, j'en sais bien mieux le conte[1507].
La dame fut fort aise de me voir et me dit que M. d'Autun faisait trop
d'honneur à une malheureuse comme elle. Je lui répondis qu'il partageait
cet honneur avec elle et qu'il n'était pas si généreux qu'elle pensait.»
Madame de Sévigné lui répond sur un ton moitié sérieux, moitié
plaisant[1508]: «Vous m'étonnez de la réception que M. d'Autun a faite à
madame Fouquet; j'aurais peine à le croire si vous n'en aviez été
témoin. Une malheureuse n'a pas accoutumé d'être si honorée. Je suis
persuadée qu'il y a de la sainteté révérée dans l'excès de cette
procession; ce fut assurément en qualité de relique et de châsse qu'il y
eut tant de monde en campagne.» Une lettre de Bussy, en date du 5
décembre[1509], prouve que madame Fouquet passa toute l'année à Autun,
d'où elle pouvait facilement entretenir des relations avec le prisonnier
de Pignerol.
Au commencement de l'année 1679, la captivité de Fouquet et de Lauzun
perdit beaucoup de la rigueur à laquelle on les avait si longtemps
soumis. «Vous savez, écrivait madame de Sévigné à Bussy[1510],
l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet? Cette
permission de voir tous ceux de la citadelle et de se voir eux-mêmes,
manger et causer ensemble, est peut-être une des plus sensibles joies
qu'ils auront jamais.» Quelques mois plus tard, Fouquet obtint une
consolation bien plus grande. Il lui fut enfin permis de recevoir sa
famille. Sa femme, sa fille, ses fils, M. de Mezière son frère (Gilles
Fouquet), se rendirent à Pignerol et furent admis dans le donjon où
depuis quatorze ans gémissait le prisonnier[1511]. La fille de Fouquet
obtint même la permission d'y occuper un logement près de celui de son
père; mais à partir de ce moment, Lauzun, dont on connaît l'audace
entreprenante et le caractère insolent, commença à se montrer moins bien
disposé envers son compagnon de captivité. Il est inutile de chercher à
approfondir les causes d'une rupture qui devint bientôt éclatante[1512],
et qui porta le rancuneux Lauzun à poursuivre de sa haine la famille de
Fouquet. Il est probable que le séjour de mademoiselle Fouquet au
château de Pignerol n'y fut pas étranger[1513].
Fouquet ne jouit pas longtemps du bonheur d'être réuni à sa famille. Dès
le commencement de l'année 1680, son frère l'abbé était mort[1514].
Épuisé lui-même par une longue captivité, il ne faisait plus que
languir, et il mourut en mars 1680, au moment où il venait de recevoir
l'autorisation de se rendre aux eaux de Bourbon. «Vous savez, je crois,
écrit Bussy à madame de Montjeu[1515], la mort d'apoplexie de M.
Fouquet, dans le temps qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de
Bourbon.» Madame de Sévigné parle également de la mort du surintendant,
sans élever le moindre doute sur la réalité de l'événement[1516]. Le
corps de Fouquet fut déposé provisoirement dans les caveaux de l'église
de Sainte-Claire à Pignerol. Mais l'année suivante, madame Fouquet
obtint l'autorisation de le faire transférer dans l'église du couvent de
la Visitation, rue du Faubourg-Saint-Antoine, où sa famille avait sa
sépulture. Il y fut inhumé le 28 mars 1681, comme l'atteste l'extrait
suivant des registres mortuaires de cette église: «Le 28 mars 1681, fut
inhumé dans notre église en la chapelle de Saint-François-de-Sales,
messire Nicolas Fouquet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la
magistrature, conseiller du parlement, maître des requêtes, procureur
général, surintendant des finances et ministre d'État[1517].» Le comte
de Vaux, fils aîné de Fouquet, avait rapporté de Pignerol les manuscrits
de son père, et on en publia, en 1685, un extrait, sous le titre de
_Conseils de la Sagesse_[1518].
La mère de Fouquet, qui avait vu mourir quatre de ses fils, dont trois
ont figuré dans nos Mémoires, l'archevêque de Narbonne en 1673, l'abbé
et le surintendant en 1680, succomba elle-même en 1681, dans un âge
très-avancé et avec une réputation méritée de vertu et de
sainteté[1519]. L'évêque d'Agde, Louis Fouquet, vécut jusqu'en
1702[1520], sans avoir pu se relever complètement de la disgrâce qui
l'avait frappé en 1661. La veuve de Fouquet trouva un asile dans les
bâtiments extérieurs du Val-de-Grâce, et y mena jusqu'en 1716 une vie
pieuse et retirée[1521]. Madame de Charost, fille du premier mariage de
Fouquet, se distingua également par sa piété et ses vertus. Elle était à
la tête du petit troupeau que Fénelon dirigeait dans les voies du
mysticisme[1522]. Elle s'y rencontra avec mesdames de Chevreuse et de
Beauvilliers, filles de Colbert, et tous les ressentiments de famille
s'effacèrent devant la charité chrétienne.
Fouquet avait laissé de son second mariage trois fils et une fille:
Nicolas Fouquet, comte de Vaux, Charles-Armand Fouquet, Louis Fouquet
marquis de Belle-Île, et Marie-Madeleine Fouquet. Cette dernière épousa
Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès et marquis de Monsalez. Le comte de Vaux
mourut en 1705 sans postérité. Charles-Armand Fouquet entra dans la
congrégation de l'Oratoire, qu'il édifia par ses vertus; enfin le
marquis de Belle-ÃŽle, homme de beaucoup d'esprit et de savoir, dit
Saint-Simon[1523], perpétua la branche masculine de la famille Fouquet
par son mariage avec Catherine de Lévi. Il eut à supporter d'abord les
rigueurs de la fortune: repoussé par la famille de sa femme, qui s'était
opposée de toutes ses forces à son mariage, il vécut longtemps près de
son oncle l'évêque d'Agde. Après la mort de ce dernier, Louis Fouquet
vint demeurer avec sa mère dans les bâtiments extérieurs du
Val-de-Grâce. Madame Fouquet avait été séparée de biens de son mari,
avant sa condamnation, et elle avait obtenu pour ses reprises le
marquisat de Belle-Île, qui passa à ce fils et à sa postérité. Les deux
fils du marquis de Belle-Île eurent le génie hardi, aventureux, fécond
en ressources de leur aïeul le surintendant, et purent l'exercer sur un
théâtre plus vaste et plus brillant, celui de la guerre et de la
diplomatie. Le comte et le chevalier de Belle-Île s'illustrèrent sous le
règne de Louis XV, et l'on vit alors reparaître avec un éclat plus vif,
mais passager, l'illustration un instant éclipsée de la famille Fouquet.
Quant au surintendant Nicolas Fouquet, son nom resta entouré, même pour
les contemporains, d'une mystérieuse célébrité. On ne se contenta pas
des qualités et des défauts que signale dans sa vie l'histoire
véridique: on lui créa une légende. La Brinvilliers voulut l'associer à
ce procès des empoisonnements, où elle enveloppait les plus illustres
personnages de la cour[1524]. Les étranges Mémoires de l'abbé
Blache[1525] font planer les mêmes soupçons sur la marquise d'Asserac,
qui avait été étroitement liée avec Fouquet. Enfin, de nos jours même,
ou a voulu voir dans le surintendant le héros de cette histoire du
_masque de fer_, qui depuis près de deux siècles attire et amuse la
crédulité publique[1526]. Sans nous arrêter à ces légendes, nous avons
cherché à montrer dans Fouquet le magistrat habile et zélé, qui fut
pendant la Fronde un des soutiens du trône, puis le surintendant
prodigue et voluptueux qu'égarèrent ses passions et que perdirent ses
vues ambitieuses.
* * * * *
Après avoir raconté aussi exactement qu'il nous a été possible la vie et
la mort de Nicolas Fouquet, il nous reste à dire quelques mots de ses
qualités physiques et morales. Si l'on en juge par les portraits du
surintendant que l'on doit au talent de le Brun et de Nanteuil[1527], sa
figure, sans être belle, était loin de manquer d'expression. L'Å“il est
vif et intelligent. L'ensemble du visage dénote plus de finesse que
d'élévation, plus de pénétration et d'astuce que de noblesse et de
grandeur. Mais dire, comme Bussy-Rabutin[1528], que Fouquet avait la
mine basse, me paraît injuste. N'oublions pas que le surintendant n'a
pas été aimé seulement pour l'or qu'il prodiguait, mais que des femmes
qui ont su lui résister, comme madame de Sévigné, parlent du son air
aimable, ouvert et riant; et certes rien n'aurait été plus antipathique
à un noble cÅ“ur, comme madame de Sévigné, que la dégradation de l'âme se
reflétant dans les traits et l'expression du visage.
Quant au moral, les qualités comme les défauts de Fouquet éclatent dans
sa vie privée et publique. Il suffit de les résumer en quelques mots.
Fouquet était doué d'un esprit délicat, vif et pénétrant. Il comprenait
les matières les plus diverses; questions financières et diplomatiques,
matières juridiques et affaires de police, rien ne lui était étranger.
Il avait le travail prompt et facile; il trouvait moyen de suppléer au
temps que lui dérobaient les plaisirs. Est-il nécessaire du rappeler
avec quel tact et quel goût il appréciait et récompensait les
productions des lettres et des arts? C'est le plus beau titre de son
administration. Fouquet possédait encore à un haut degré le talent de
juger et de gagner les hommes. La plupart de ceux ou de celles qui
rapprochèrent lui restèrent attachés dans la mauvaise fortune comme aux
jours de sa prospérité. Son abord était facile et engageant, et lors
même qu'il était contraint à un refus, il savait l'adoucir par des
formes aimables et renvoyer presque contents ceux dont il ne pouvait
satisfaire les désirs.
Malheureusement ce caractère, qui avait des charmes si puissants, était
gâté par des défauts, et surtout par la vanité, la faiblesse et un
entraînement funeste vers les plaisirs. C'est la vanité qui lui fit
rechercher les honneurs, les palais, les fêtes somptueuses et créer ces
merveilles de Vaux qui éclipsaient les demeures royales et annonçaient
les splendeurs de Versailles. Fouquet n'avait pas une de ces ambitions
profondes et criminelles, qui marchent à leur but avec une implacable
résolution et brisent tous les obstacles. Il souhaitait le pouvoir
plutôt pour la satisfaction d'une puérile vanité que par esprit
d'orgueil et de domination. De là sa facilité à prodiguer l'or au lieu
de le garder comme un moyen de puissance et de gouvernement. De là aussi
sa crédulité si souvent trompée, et sa promptitude à prendre pour des
amis tous ceux qui sollicitaient ses faveurs. Cet esprit brillant était
plein de chimères et d'illusions; témoin son trop fameux projet de
Saint-Mandé. Que dire de cette soif insatiable de plaisirs, qui dénote
dans Fouquet une si étrange faiblesse de caractère? Il était, il est
vrai, environné de séductions; mais ni le sentiment du devoir, ni l'âge,
ni même l'intérêt de son ambition et de sa famille, ne purent l'arrêter
sur la pente qui l'entraînait à l'abîme. Toutefois, il faut le
reconnaître, ces passions, qui furent le fléau de sa vie et qui le
poussèrent à des actes criminels, provenaient moins d'une nature
pervertie que de la faiblesse de caractère et de l'absence de principes.
Une prison de dix-neuf ans en a été la rude expiation. Ramené par le
malheur à des sentiments plus élevés, Fouquet supporta mieux l'infortune
que la prospérité. Après avoir habilement défendu devant la Chambre de
justice une vie qu'il était prêt à sacrifier avec courage[1529], il sut
trouver des consolations dans la religion et l'étude, et terminer
chrétiennement une existence qu'avaient troublée les enivrements de la
fortune et des passions. Les contemporains du surintendant, témoins de
sa catastrophe et de son courage, furent plus touchés de ses malheurs
que de ses fautes, et jugèrent que ces tortures morales et physiques,
prolongées pendant dix-neuf ans, avaient dépassé et effacé ses erreurs.
Il est difficile que la postérité ne partage pas ces sentiments de pitié
et de sympathie, et que, malgré les justes sévérités de l'histoire, elle
ne prenne pas parti pour la victime contre les bourreaux.