--NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1664--
Suite et fin du procès de Fouquet.--La Chambre de justice se rend à
l'Arsenal (14 novembre 1664) pour entendre et juger l'accusé.--On
donne lecture des conclusions du procureur général requérant la
peine de mort.--Déclaration du chancelier à l'occasion de lettres
de femmes publiées à l'époque de l'arrestation de Fouquet.--Fouquet
sur la sellette.--Il proteste contre la compétence de la Chambre à
son égard.--Principaux chefs d'accusation.--Premier interrogatoire
de Fouquet sur les pensions.--Second interrogatoire (17 novembre);
discussion entre le chancelier et Fouquet.--Troisième
interrogatoire (18 novembre).--Intérêt qu'inspire le procès de
Fouquet.--Maladie de la reine Marie-Thérèse.--Emplâtre que lui
envoie madame Fouquet la mère.--Quatrième interrogatoire relatif au
mare d'or (20 novembre).--Cinquième interrogatoire (21
novembre).--Impatience que témoigne Fouquet.--Sixième
interrogatoire (22 novembre).--Septième et huitième interrogatoires
(26 et 27 novembre).--Influences que l'on fait agir sur le
chancelier.--Parti nombreux et actif qui s'intéresse au salut de
Fouquet.--Neuvième interrogatoire (28 novembre).--Mort du président
de Nesmond (30 novembre).--Séances des 1, 2 et 3 décembre, où
Fouquet est interrogé sur les avances qu'il avait faites au trésor
public et sur ses dépenses excessives.--Dernier interrogatoire sur
le crime d'État (4 décembre); récriminations de Fouquet contre le
chancelier, auquel il reproche sa conduite pendant la Fronde; il y
oppose les services qu'il avait rendus à la même époque.--Olivier
d'Ormesson opine le premier et parle pendant quatre jours (du 9 au
13 décembre).--Sainte-Hélène prend ensuite la parole (15-16
décembre).--Courage de M. de Massenau.--Folie de Berryer.--Pussort
opine avec beaucoup de force (17 décembre).--Suite de la
délibération (18, 19 et 20 décembre).--L'avis d'Olivier d'Ormesson
est adopté par treize voix contre neuf.--Joie générale.--L'arrêt
est signifié à Fouquet (22 décembre) et commué par le roi en un
emprisonnement perpétuel dans la forteresse de Pignerol.--On sépare
de Fouquet son médecin Pecquet et son valet de chambre la
Vallée.--Exil des parents de Fouquet.--Persécutions dirigées contre
les juges qui avaient sauvé Fouquet: exil de Roquesante, disgrâces
de Pontchartrain et d'Olivier d'Ormesson.--La haine publique
poursuit les juges qui avaient opiné pour la mort de Fouquet; trois
d'entre eux (Hérault, Sainte-Hélène et Ferriol) ne tardent pas à
succomber; on attribue leur mort à la vengeance céleste.
La Chambre de justice subissait le contre-coup de l'émotion profonde
qu'entretenaient les plaintes des poëtes et les écrits de toute nature
où l'on prenait la défense de Fouquet. Plus le procès s'avançait, plus
cette agitation des esprits devenait vive et animée. Les partisans de
Fouquet commençaient à se compter dans la Chambre: ses adversaires
aussi, mais ces derniers se sentaient faiblir en présence de l'opinion
publique et du blâme de leurs amis et de leurs familles. Le chancelier
se montrait toujours docile aux ordres de la cour, et dirigeait le
procès avec partialité; mais tantôt il sommeillait, tantôt il grondait
et se plaignait des lenteurs affectées de la Chambre. Pussort et Voysin,
naturellement emportés, avaient été exaspérés par les requêtes de
récusation de Fouquet, et ils ressemblaient plutôt à des accusateurs
qu'à des juges. Le président de Nesmond, qui, sur la requête de
récusation, avait voté contre Fouquet, ne s'en consolait pas, et il
mourut peu de temps après en maudissant sa faiblesse[1359]. Les autres
membres du parlement de Paris étaient favorables à Fouquet. Il en était
de même des maîtres de la Chambre des comptes. Les membres des
parlements provinciaux et les maîtres des requêtes étaient partagés.
Néanmoins la majorité semblait favorable à Fouquet, lorsque, le 14
novembre, la Chambre se rendit à l'Arsenal pour entendre et juger
l'accusé. Jusqu'alors elle avait tenu ses séances au Palais de Justice,
d'abord dans la salle du conseil, et ensuite dans une pièce où siégeait
ordinairement la Cour des monnaies[1360].
Dès le matin, les mousquetaires, qui avaient toujours été chargés de la
garde de Fouquet, veillaient aux portes de l'Arsenal[1361]. Aussitôt que
la Chambre fut réunie, le chancelier fit donner lecture du réquisitoire
du procureur général; Chamillart n'avait fait qu'apposer sa signature au
bas des conclusions prises par Denis Talon. Elles étaient ainsi conçues:
«Je requiers, pour le roi, Nicolas Fouquet être déclaré atteint et
convaincu du crime de péculat[1362], et autres cas mentionnés au procès,
et pour réparation condamné à être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort
s'en ensuive, en une potence qui, pour cet effet, sera dressée en la
cour du Palais, et à rendre et restituer au profit du seigneur roi
toutes les sommes qui se trouveront avoir été diverties par ledit
Fouquet ou par ses commis, ou par autres personnes, de son aveu et sous
son autorité, pendant le temps de son administration; le surplus de ses
biens déclarés acquis et confisqués, sur iceux préalablement prise la
somme de quatre-vingt mille livres parisis[1363] d'amende envers ledit
seigneur.»
Après la lecture des conclusions du procureur général, le chancelier
consulta la Chambre pour savoir si l'on ferait placer l'accusé sur la
sellette. La réponse fut affirmative. Séguier ajouta qu'avant de faire
entrer M. Fouquet il devait déclarer qu'il s'était plaint avec raison
des lettres infâmes que l'on avait fait courir à l'époque de son
arrestation; qu'elles étaient supposées, et que l'on n'avait publié
aucune de celles qui s'étaient trouvées dans les cassettes du
surintendant, le roi n'ayant pas voulu compromettre la réputation de
dames de qualité[1364].
On introduisit ensuite Fouquet, qui portait le costume des bourgeois de
l'époque, habit de drap noir avec manteau. Il s'excusa de paraître
devant la Chambre sans robe de magistrat, déclarant qu'il en avait
vainement réclamé une depuis un an. Sommé par le chancelier de prêter le
serment qu'on exigeait alors des accusés, il s'y refusa, en renouvelant
les protestations qu'il avait toujours faites contre la compétence de la
Chambre de justice, et déclarant qu'il ne pouvait reconnaître que la
juridiction du Parlement. Il ajouta que, ces réserves faites, il était
disposé à répondre à toutes les questions et à donner les
éclaircissements qu'on lui demanderait[1365]. La Chambre, consultée par
le chancelier, passa outre, et il fut procédé immédiatement à
l'interrogatoire.
Les nombreux chefs d'accusation allégués contre Fouquet peuvent se
réduire à quatre: 1° les pensions qu'il prélevait sur les fermiers des
impôts; 2° les fermes qu'il s'était fait adjuger sous des noms supposés;
3° les avances qu'il avait faites au trésor public; 4° le crime d'État
résultant du projet trouvé à Saint-Mandé. Fouquet ne pouvait nier la
réalité des abus commis dans les finances; il était forcé de reconnaître
que lui et ses créatures avaient reçu des pensions, pris à ferme
différentes taxes, et fait des avances au trésor; mais il rejetait
toutes ces fautes sur le désordre de l'administration financière du
temps de Mazarin. Les pensions n'étaient, à l'entendre, qu'un
remboursement de ses avances autorisé par le cardinal. Il en était de
même des impôts qui lui avaient été adjugés. Sans les prêts qu'il avait
faits à l'État, le gouvernement eût été impossible. Enfin le projet
trouvé à Saint-Mandé n'était qu'une chimère, le produit d'une
imagination exaltée par un moment de colère; ce papier laissé derrière
un miroir était oublié depuis longtemps, et Fouquet croyait l'avoir jeté
au feu. Tel fut le système de défense qu'il adopta et soutint
habilement. Pour le suivre au milieu des questions obscures et
compliquées de l'administration financière, il eût fallu un président
bien instruit de ces matières et capable de démêler la vérité au milieu
des sophismes de la défense. Séguier, affaibli par l'âge et peu au fait
des détails du procès, se faisait instruire chaque matin par Berryer,
Foucault et Chamillart sur les chefs d'accusation qui devaient être
développés à l'audience; mais il était incapable de lutter contre un
adversaire aussi habile que Fouquet et aussi versé dans les matières de
finances. Pussort, qui les connaissait mieux que le chancelier, avait
compromis son autorité dans la Chambre par la violence de son caractère.
Aussi l'interrogatoire de Fouquet tourna-t-il à son avantage.
Les questions portèrent d'abord sûr une pension de cent vingt mille
livres que Fouquet était accusé d'avoir prélevée sur la ferme des
gabelles, adjugée, en 1655, à Girardin sous le nom de Simon le
Noir[1366]. L'accusé ne nia pas le fait, mais il répondit que le
cardinal Mazarin lui avait accordé cette pension pour le rembourser des
avances qu'il avait faites à l'État[1367]. Il fit preuve de modération
et d'habileté dans cette première audience: «La compagnie, dit Olivier
d'Ormesson[1368], paraît l'avoir entendu favorablement, et les zélés
sont mal satisfaits de M. le chancelier.»
La seconde audience eut lieu le lundi 17 novembre[1369]. Fouquet
s'assit, comme la première fois, sur la sellette. Le chancelier lui dit
de lever la main; Fouquet répondit qu'il avait déjà exposé les raisons
qui l'empêchaient de prêter serment. Là-dessus, le chancelier entra
dans de longs discours pour établir le pouvoir légitime de la Chambre,
qui avait été instituée par le roi[1370], et dont un arrêt du Conseil
avait déclaré que Fouquet était justiciable. A cela l'accusé répondit
que les arrêts du Conseil du roi étaient tantôt conformes aux lois,
tantôt opposés, et que dans le dernier cas ce n'étaient pas de
véritables arrêts. «Comment! reprit le chancelier, vous dites que le roi
n'a pas pu juger et qu'il a abusé de sa puissance!--C'est vous qui le
dites, répliqua Fouquet (_a temetipso hoc dicis_)[1371], mais non pas
moi, et j'admire qu'en l'état où je suis, vous me veuillez faire une
affaire avec le roi. Mais, monsieur, vous savez bien vous-même qu'on
peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste; le
lendemain, vous le cassez, ayant reconnu la surprise[1372]. Vous voyez
donc qu'on peut changer d'avis et d'opinion.--Mais cependant, ajouta le
chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la Chambre, vous lui
répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous voilà sur la
sellette; ce qui prouve que vous êtes devant vos juges.--Il est vrai,
monsieur, répondit Fouquet, je suis sur la sellette; mais je n'y suis
pas par ma volonté; on m'y mène; il y a une puissance à laquelle il faut
obéir. C'est une mortification que Dieu me fait souffrir et que je
reçois de sa main. Peut-être pouvait-on bien me l'épargner après les
services que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur
d'exercer[1373].»
Le chancelier continua ensuite l'interrogatoire sur la pension que
Fouquet recevait des fermiers des gabelles, sans que l'accusé se
déconcertât et lui laissât prendre aucun avantage sur lui.
Le lendemain, 18 novembre, Fouquet comparut encore devant la Chambre et
refusa de s'asseoir sur la sellette; il allégua, pour expliquer sa
conduite, que, la veille, le chancelier lui avait dit qu'étant sur la
sellette il reconnaissait la Chambre de justice, et, comme il ne voulait
rien faire qui pût préjudicier à son privilège, il priait la Chambre de
trouver bon qu'il ne se mît pas sur la sellette[1374]. Le chancelier,
surpris de ce refus, lui dit qu'il pouvait se retirer et que la Chambre
en délibérerait. Fouquet fit un pas comme pour se retirer, mais revenant
aussitôt: «Je ne prétends point, dit-il, faire un incident nouveau pour
gagner du temps; je veux seulement renouveler mes protestations et vous
prier d'en prendre acte. Après quoi je répondrai.»
Le chancelier répliqua qu'il ferait toutes les protestations qu'il
voudrait, mais que la Chambre ne pouvait pas douter de son pouvoir. Puis
il passa à l'interrogatoire, qui porta sur les pensions que Fouquet
recevait des fermiers des aides[1375] et du convoi de Bordeaux[1376]. La
première, qui était inscrite au nom de Gourville et de Bruant, était de
cent quarante mille livres. La seconde était de cent dix mille livres,
qui devaient être payées annuellement à Fouquet, à madame
Duplessis-Bellière, au marquis de Créqui, à la marquise de Charost, à
MM. de la Rochefoucauld, de Brancas, etc. Fouquet se tira de cet
interrogatoire avec autant d'habileté et de présence d'esprit que des
précédents.
L'intérêt qu'inspirait le prisonnier s'accroissait avec le danger, et,
malgré les gardiens, ses communications avec le dehors continuaient. «On
parle fort à Paris, écrivait madame de Sévigné[1377], de son admirable
esprit et de sa fermeté. Il a demandé une chose qui me fait frissonner;
il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une
certaine voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra,
sans préambule, afin qu'il ait le temps de se préparer à en recevoir la
nouvelle par ceux qui viendront la lui dire, ajoutant que, pourvu qu'il
ait une demi-heure à se préparer, il est capable de recevoir sans
émotion tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait
pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre le cÅ“ur.»
La Chambre ne se réunit pas le 19 novembre, à cause de la gravité de la
maladie de la reine Marie-Thérèse. Le roi avait fait dire au chancelier
qu'il désirait que la Chambre suspendit ses travaux pendant que tout le
royaume était en prières pour cette princesse[1378]. On prétendit que
ces délais n'avaient été imaginés que pour interrompre le cours des
admirations[1379] qu'inspiraient les réponses de Fouquet, et avoir le
loisir de reprendre haleine des mauvais succès. Ainsi tout était
interprété en faveur de Fouquet et contre ses ennemis. L'emplâtre
composé par madame Fouquet la mère pour la jeune reine fit grand bruit.
Ce fut la marquise de Charost, fille de Fouquet, qui le porta à la reine
mère pour le donner à Marie-Thérèse[1380]. L'effet en fut
merveilleux[1381], et la reine déclara que c'était madame Fouquet qui
l'avait guérie. «La plupart, suivant leur désir, ajoute madame de
Sévigné, se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour
demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier; mais pour moi, qui
entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en crois rien
du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de
cet emplâtre, disant que c'est une sainte que madame Fouquet et qu'elle
peut faire des miracles.»
La séance du jeudi 20 novembre ne présenta de remarquable que la rude
apostrophe du chancelier à un des juges les plus inoffensifs, M.
Hérault, conseiller au parlement de Bretagne. Fouquet était dans
l'usage, à son entrée dans la salle où était réunie la Chambre, de
saluer le chancelier et ensuite les commissaires. Quelques-uns lui
rendaient son salut; d'autres, à l'exemple du chancelier, ne
paraissaient pas s'en apercevoir. Séguier, voulant donner une leçon aux
premiers, s'en prit au conseiller Hérault. Au moment où il portait la
main à son bonnet: «C'est à cause que vous êtes de Bretagne, lui
dit-il[1382], que vous saluez si bas M. Fouquet.» Le pauvre Hérault
n'osa répliquer, et les autres commissaires se tinrent pour avertis. «Je
n'avais pas touché à mon bonnet, ajoute d'Ormesson, et je ne l'ai fait
qu'une fois à l'imitation de quelques-uns.»
L'interrogatoire roula pendant cette séance sur le marc d'or, que
Fouquet s'était fait adjuger sous le nom de Duché. On lui reprochait
d'avoir détourné à son profit les fonds provenant de cette taxe, que les
nouveaux titulaires d'un office payaient au roi avant d'en obtenir les
provisions. A en croire ses partisans, il sortit encore à son honneur
de cette accusation. Mais ce qui résulte surtout des pièces du procès,
c'est que Fouquet avait eu soin de faire disparaître toutes les preuves
qui pouvaient établir sa culpabilité dans cette affaire.
Le 21 novembre, il fut interrogé sur les sucres et les cires de Rouen.
Il était accusé d'avoir pris cette ferme sous des noms supposés, et
d'avoir donné en payement au trésor des billets sans valeur[1383],
tandis que lui-même prélevait des droits considérables. Cet
interrogatoire fut moins avantageux à l'accusé, de l'aveu même de madame
de Sévigné: «Il s'est impatienté, écrit-elle à Pomponne, sur certaines
objections qu'on lui faisait et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un
peu trop témoigné, et a répondu avec un air et une hauteur qui ont
déplu. Il se corrigera; car cette manière n'est pas bonne; mais en
vérité la patience échappe. Il me semble que je ferais tout comme lui.»
Fouquet se corrigea à la séance suivante, celle du 22 novembre. Il y fut
interrogé sur les octrois. C'était encore un impôt que Fouquet s'était
fait adjuger à vil prix sous des noms supposés. Heureusement pour lui,
le chancelier, dont l'âge avait affaibli les facultés, ne comprenait pas
bien ces questions de finances[1384]. Pussort, qui aurait pu le diriger,
était tellement emporté, que la majorité de la Chambre ne l'écoutait
qu'avec défiance. Fouquet, bien mieux instruit sur toutes ces matières
que le chancelier et que la plupart de ses juges, parvint encore à se
tirer de ce mauvais pas, quoique ce fût un des plus glissants de son
affaire. En même temps, il avait adouci son ton. «Je ne sais quel bon
ange, dit madame de Sévigné, l'a averti qu'il avait été trop fier.»
Les séances du 26 et du 27 novembre furent encore consacrées aux
octrois, et les amis de Fouquet convinrent qu'il s'embrouilla sur des
points importants, et qu'il aurait pu être poussé par un juge qui eût
été habile et bien éveillé; mais le chancelier sommeillait doucement.
«On se regardait, dit madame de Sévigné[1385], et je pense que notre ami
en aurait ri, s'il avait osé.»
Il semble que les hésitations et la faiblesse de Séguier ne venaient pas
seulement de la vieillesse. Il était circonvenu par des influences
qu'Olivier d'Ormesson laisse entrevoir et sur lesquelles insiste madame
de Sévigné. Le premier écrit dans son journal, à la date du 22
novembre[1386]: «J'ai su la dévotion de M. le chancelier à M. de
Genève[1387] et les quatre visites faites au couvent de Sainte-Marie du
faubourg[1388], auxquelles il porta mille écus, et les réponses honnêtes
qu'il a faites sur l'affaire de M. Fouquet.» Il faut voir dans madame de
Sévigné comment la supérieure de la Visitation, qu'elle connaissait et
sur laquelle son nom de Chantal[1389] aurait suffi pour lui donner de
l'autorité, profita des visites de Séguier pour lui parler en faveur de
Fouquet. Ce fut alors que le chancelier fit entendre ces paroles
honnêtes dont parle Olivier d'Ormesson. Ainsi chaque parti s'agitait
avec une ardeur qu'il ne faut pas oublier en étudiant ce procès. Si
Colbert, Pussort et Voysin cherchaient à gagner ou à intimider les
juges, il y avait une ligue fort active de dames, de religieuses, de
dévots et dévotes, qui travaillaient à représenter Fouquet comme la
victime innocente d'une odieuse persécution. Entre ces deux partis, il
était difficile de garder l'impartialité d'un juge.
D'Ormesson inclinait de plus en plus vers ceux qui voulaient sauver
Fouquet. Lorsque le chancelier, ou Pussort, alléguait un grief contre
l'accusé, il opposait immédiatement une réponse. Le chancelier lui ayant
dit, après avoir cité une des charges les plus fortes: «Que peut
répondre M. Fouquet à cela?--Voici l'emplâtre qui le guérit,» répliqua
d'Ormesson[1390]. On rit de cette allusion à l'emplâtre de madame
Fouquet, qui avait fait tant de bruit.
L'engouement des dames pour Fouquet devenait tel, qu'elles allaient se
placer dans une maison qui avait vue sur l'Arsenal, pour apercevoir
l'accusé au moment où on le ramenait à la Bastille. Madame de Sévigné
s'y rendit masquée[1391]. «Quand je l'ai aperçu, dit-elle, les jambes
m'ont tremblé, et le cÅ“ur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus.
En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a
poussé et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc
saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois
pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement
saisie quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez
combien on est malheureuse quand on a le cœur fait comme je l'ai, je
suis assurée que vous auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en
êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais.
J'ai été voir votre chère voisine; je vous plains autant de ne l'avoir
plus que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de
notre cher ami; elle a vu Sapho (mademoiselle de Scudéry), qui lui a
redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car
de temps en temps je sens que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que
l'on ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon
Dieu! j'ai l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait
mourir.»
A la séance du 28 novembre, le chancelier fit lire l'article des quatre
prêts[1392]; on désignait ainsi les prêts faits à l'État par Fouquet
sous le nom de quatre traitants, le Blanc, du Tot, Francfort et
Ancillon. Ce grief ne parut pas assez important pour qu'on s'y
appesantît; tel était l'avis d'Olivier d'Ormesson, et la Chambre
l'adopta, malgré l'opposition de Pussort. Lorsque Fouquet eut été
introduit, on revint à l'article des octrois, sur lequel il donna de
nouvelles explications et prit sur le chancelier un avantage signalé
par l'à-propos avec lequel il lui répondit. Comme Séguier lui demandait
s'il avait eu la décharge d'une somme dont il parlait, Fouquet répondit
qu'il l'avait eue conjointement avec d'autres. «Mais, reprit le
chancelier, quand vous avez eu vos décharges, vous n'aviez pas encore
fait la dépense.--Il est vrai, répondit Fouquet, mais les sommes étaient
destinées.--Ce n'est pas assez, répliqua le chancelier.--Mais, monsieur,
dit alors Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quelquefois
j'en avais la décharge un mois auparavant, et, comme cette somme était
destinée, c'était comme si elle eût été donnée.» Le chancelier dit que
cela était vrai et qu'il lui avait obligation de l'avoir ainsi fait
payer par avance.
Dans le même temps arriva la mort du président de Nesmond (30 novembre),
qui fit une vive impression sur la Chambre. On racontait qu'à ses
derniers moments il avait chargé ses héritiers de demander pardon à la
famille de Fouquet de ce qu'il avait contribué à faire rejeter la
requête de récusation présentée contre Pussort et Voysin[1393].
La Chambre ne rentra en séance que le 1er décembre. Le chancelier
s'efforça de presser l'interrogatoire, sans laisser à Fouquet le temps
de s'expliquer[1394]. Il espérait ainsi lui enlever l'avantage que lui
donnaient une parole vive et facile, la présence d'esprit et la
connaissance approfondie du procès. Fouquet insista pour qu'on le
pressât moins. «Monsieur, dit-il au chancelier, je vous supplie de me
donner le loisir de répondre. Vous m'interrogez, et il semble que vous
ne vouliez pas écouter ma réponse; il m'est important que je parle: il y
a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que
je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès.» Comme la Chambre
parut approuver la réclamation de Fouquet, Séguier le laissa développer
tous ses moyens de défense. Il en fut de même à la séance du 2 décembre,
où Fouquet parla pendant deux heures et un quart avec beaucoup de
sang-froid et d'habileté[1395]. Il s'agissait d'un point délicat, d'un
prêt de six millions que l'on prétendait fait à l'État, et qui était en
grande partie supposé. Fouquet se rejeta, comme toujours, pour expliquer
les avances qu'on lui reprochait, sur les nécessités de la guerre et sur
les ordres pressants de Mazarin. Madame de Sévigné se hâta d'avertir
Pomponne du résultat favorable de cette séance: «Notre cher et
malheureux ami, lui écrivait-elle, a parlé deux heures ce matin, mais si
admirablement bien, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M.
Regnard entre autres a dit: _Il faut avouer que cet homme est
incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le parlement; il se
possède mieux qu'il n'a jamais fait_.»
La séance du 3 décembre fut encore en partie consacrée à
l'interrogatoire de Fouquet sur les prêts faits au trésor public et sur
ses dépenses excessives. On lui reprochait, d'après les états que l'on
avait trouvés dans ses maisons, d'avoir dépensé jusqu'à quatre cent
mille livres par mois, seulement pour sa table[1396]. Fouquet avoua
qu'il y avait eu excès et prodigalité, mais il prétendit que ce n'était
pas aux dépens du trésor public, et se rejeta sur son désir d'être
agréable à tous[1397]. Il n'était pas, disait-il, de l'humeur de ses
ennemis, qui étaient durs et n'obligeaient jamais personne. Ces raisons
habilement développées et commentées touchaient la Chambre et le public,
surtout au moment où les réformes de Colbert blessaient un grand nombre
d'intérêts.
Il ne restait plus que le crime d'État. L'interrogatoire roula sur ce
grief le jeudi 4 décembre. Le chancelier fit d'abord lire par le
greffier le projet trouvé à Saint-Mandé[1398]; puis il demanda à Fouquet
comment il pouvait se justifier des desseins criminels développés dans
cet écrit. L'accusé répondit que ce n'était qu'une pensée extravagante,
laissée imparfaite, et qu'il avait désavouée aussitôt qu'elle était
sortie de son esprit[1399]. Une pièce aussi ridicule ne pouvait servir,
disait-il, qu'à lui donner de la honte et de la confusion, mais on ne
pouvait en faire un chef d'accusation contre lui[1400]. Comme le
chancelier le pressait et lui disait: «Vous ne pouvez pas méconnaître
que ce soit là un crime d'État», il répondit: «Je confesse, monsieur,
que c'est une extravagance; mais ce n'est pas un crime d'État. Je
supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver
bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État: c'est quand on est
dans une charge principale, qu'on a le secret du prince, et que tout
d'un coup on se met du côté de ses ennemis, qu'on engage toute sa
famille dans les mêmes intérêts, qu'on fait livrer les passages par son
gendre[1401] et ouvrir les portes à une armée étrangère pour
l'introduire dans l'intérieur du royaume. Voilà, messieurs, ce qu'on
appelle un crime d'État.» Le chancelier, dont tout le monde se rappelait
la conduite pendant la Fronde, ne savait où se mettre, et les juges
avaient fort envie de rire[1402].
Jamais Fouquet n'avait montré autant de véhémence. Il continua en
rappelant les services qu'il avait rendus au cardinal Mazarin et que
nous avons retracés[1403]. C'était lui, disait-il, qui lui avait
conseillé, contre l'avis des ministres, de se retirer, qui s'était
engagé à le faire revenir et y avait réussi: il en avait la preuve
écrite dans les lettres du cardinal, et même un certificat signé de la
reine mère[1404]. Le chancelier, étourdi de l'attaque si vive et si
directe qu'il venait de recevoir, laissa Fouquet s'étendre autant qu'il
le voulut. Il négligea même de l'interroger sur les moyens d'exécution
du projet trouvé à Saint-Mandé, et, lorsqu'on lui rappela cette
omission, il répondit avec humeur: «De quoi parlez-vous? de
l'engagement de Deslandes, de Maridor[1405], de cette négociation de
Rome[1406]? Voilà de belles preuves!» Et il marqua par son geste qu'il
les trouvait ridicules[1407]. Sur cela, Pussort dit à demi-voix: «Tout
le monde n'est pas de votre sentiment.» On avait, du reste, remarqué
que, pendant cet interrogatoire, où Fouquet profita si habilement de la
faiblesse du chancelier, Pussort n'avait pu se contenir et qu'il
indiquait son improbation par des sourires et des mouvements de
tête[1408].
L'interrogatoire terminé, la Chambre avait à entendre l'avis motivé des
rapporteurs et à prononcer sa sentence. Olivier d'Ormesson devait parler
le premier, et on voit dans son Journal[1409] avec quel soin religieux
il se prépara à l'accomplissement de ce devoir. Madame de Sévigné, sa
parente, qui le voyait souvent et avait de l'influence sur ses avis,
nous apprend elle-même qu'il se condamna à une solitude complète pour
méditer à loisir et préparer son rapport: «M. d'Ormesson, écrit-elle à
M. de Pomponne[1410], m'a priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit
jugée; il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le
monde. Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute,
et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je
pense.»
Ce fut le 9 décembre qu'Olivier d'Ormesson commença la récapitulation
du procès[1411]. Il parla cinq jours de suite, les mardi, mercredi,
jeudi, vendredi et samedi, et, malgré les interruptions fréquentes du
chancelier et de Pussort, il parla avec clarté et netteté. Il conclut au
bannissement à perpétuité et à la confiscation des biens, avec amende de
cent mille livres, dont une moitié serait versée au trésor public, et
l'autre employée en Å“uvres pies[1412]. L'avis d'Olivier d'Ormesson fut
généralement approuvé. Il ne faut en juger ni par les lettres de madame
de Sévigné, qui l'admire[1413], ni même par le Journal de ce magistrat.
Mais Gui-Patin, qu'on n'accusera pas d'avoir été favorable aux
financiers, écrivait à Falconnet, le 16 décembre 1664: «M. d'Ormesson a
dit son avis, et après de belles choses a conclu au bannissement
perpétuel et à la confiscation de tous les biens.» Et quelques jours
plus tard: «On dit que M. Fouquet est sauvé. On en donne le premier
honneur à celui qui a parlé le premier, M. d'Ormesson, qui est un homme
d'une intégrité parfaite.»
Sainte-Hélène, qui prit la parole après Olivier d'Ormesson, n'effaça pas
l'impression qu'il avait produite. Il parla pendant les séances des 15
et 16 décembre, et opina à la peine de mort[1414]. On remarqua à
l'audience du 15 le courage d'un des juges, nommé Massenau. Il
souffrait depuis huit jours d'une colique néphrétique. Il se fit traîner
à l'Arsenal, où il éprouva d'horribles douleurs. Le chancelier, le
voyant pâlir, lui dit: «Monsieur, retirez-vous.--Non, lui répondit le
juge, il faut mourir ici.» Cependant, comme M. de Massenau était près de
s'évanouir, le chancelier suspendit l'audience. Massenau sortit, rendit
deux pierres, et revint au bout d'un quart d'heure[1415]. Cette histoire
fut aussitôt répandue et redite partout avec admiration. On parla en
même temps de la folie de Berryer[1416], que l'on accusait des fraudes
principales commises dans l'inventaire des papiers de Fouquet. «Après
avoir été saigné excessivement, écrit madame de Sévigné, il ne laisse
pas d'être en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des
arbres exprès; il dit qu'on le veut pendre; il fait un bruit si
épouvantable, qu'il le faut tenir et lier.» Ainsi tout se réunissait
pour exciter de plus en plus la pitié et la sympathie publiques en
faveur de l'accusé, et la haine contre ses adversaires.
Ce fut en vain que Pussort parla pendant cinq heures avec beaucoup de
force[1417]. Son discours résumait toutes les accusations et les faisait
ressortir nettement et vigoureusement, mais avec trop de passion. Il
conclut, comme Sainte-Hélène, à la peine de mort. Son argumentation,
quoique serrée et énergique, fit peu d'effet dans la Chambre, et au
dehors, on l'accusa d'_emportement_, de _rage_, de _furie_[1418].
Gisaucourt, Ferriol, Noguès, Hérault, qui n'avaient pas d'autorité dans
la Chambre, opinèrent le 18 décembre, et conclurent tous quatre à la
mort. Roquesante, qui les suivit, reprit l'avis d'Olivier
d'Ormesson[1419].
Le lendemain, 19, MM. de la Toison, du Verdier, de la Baume, de
Massenau, adoptèrent les mêmes conclusions[1420]. Le maître des requêtes
Poncet opina à la mort (séance du 20 décembre)[1421]; il le fit avec une
apparence de modération qui est assez bien caractérisée dans des
couplets satiriques qui coururent à cette époque:
Poncet ne montra point de fiel
Comme avoit fait Pussort;
Mais par un discours tout de miel
Conclut doucement à la mort.
Après Poncet, le Féron, de Moussy, Brillac, Regnard et Besnard furent
tous de l'avis le plus doux et lui assurèrent la majorité[1422]. Voysin
n'en parla pas moins avec beaucoup de véhémence pour appuyer l'opinion
de Sainte-Hélène[1423]. Le président de Pontchartrain se déclara pour
l'avis d'Olivier d'Ormesson. Enfin le chancelier, opinant le dernier,
vota la peine de mort. Ainsi treize des juges s'étaient prononcés pour
le bannissement, et neuf pour la mort. L'arrêt fut rédigé immédiatement
et signé par les rapporteurs et par le chancelier (20 décembre)[1424].
«Tout Paris, dit Olivier d'Ormesson[1425] attendait cette nouvelle avec
impatience; elle fut répandue en même temps partout et reçue avec une
joie extrême, même parmi les plus petites gens des boutiques: chacun
donnait mille bénédictions à mon nom sans me connaître. Ainsi M.
Fouquet, qui avait été en horreur lors de son emprisonnement, et que
tout Paris eût vu exécuter avec joie incontinent après son procès
commencé, est devenu le sujet de la douleur et de la commisération
publiques par la haine que tout le monde a dans le cœur contre le
gouvernement présent, et c'est la véritable cause de l'applaudissement
général pour mon avis.» Il fallut qu'Olivier d'Ormesson fit fermer sa
porte pour échapper aux félicitations que l'on venait lui adresser de
toutes parts[1426]. Il évita, le dimanche 21 décembre, d'aller au sermon
de son curé Claude Joly, afin de se soustraire à des manifestations trop
vives. Il entendit la messe à Sainte-Geneviève, et de là il se rendit à
la maison des jésuites[1427], où il reçut les félicitations d'un grand
nombre de pères et entre autres du père de Champneuf[1428]. Il est
très-probable que ce jésuite est le même que Fouquet cite, dans son trop
fameux projet[1429], comme plein de zèle pour son parti et pouvant
faire porter des lettres par les jésuites de maison en maison.
Le lendemain, 22 décembre, le rapporteur se rendit à la Bastille[1430]
pour donner à d'Artagnan décharge des registres de l'Épargne. Dès que
d'Artagnan le vit, il l'embrassa et lui dit à l'oreille qu'il était _un
illustre_; tant la pitié pour Fouquet avait gagné jusqu'à ses gardiens!
Pendant ce temps le greffier de la Chambre, Foucault, était allé
signifier l'arrêt à Fouquet. Après l'avoir fait descendre à la chapelle,
il lui demanda son nom. Fouquet lui répondit: «Vous savez bien qui je
suis, et pour mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai dit à
la Chambre, et pour suivre le même ordre je fais mes protestations
contre l'arrêt que vous m'allez lire.» On écrivit ses protestations, et
ensuite Foucault s'étant couvert lui donna lecture de l'arrêt, que
Fouquet entendit tête nue. Immédiatement après on conduisit Fouquet dans
la chambre de d'Artagnan, et le gouverneur de la Bastille, Bessemaux,
fit sortir son médecin Pecquet et son valet de chambre la Vallée de
l'appartement qu'il avait occupé. Ils fondaient en larmes de douleur de
se voir séparés de leur maître, ne sachant pas d'ailleurs ce qu'on
allait faire de lui et redoutant sa mort. Leurs cris attendrirent
d'Artagnan: il envoya leur dire qu'il n'était question que du
bannissement.
Fouquet, qui était à la fenêtre de la chambre de d'Artagnan, aperçut
Olivier d'Ormesson, au moment où il se retirait après avoir rédigé son
procès-verbal. Il le salua avec un visage plein de joie et de
reconnaissance, et lui cria par la fenêtre qu'il était son serviteur.
D'Ormesson lui rendît son salut sans rien dire, et s'en alla le cÅ“ur
serré conter ce qu'il avait vu à Turenne et à madame de Sévigné[1431].
Le soir même, Turenne vint chez d'Ormesson pour le féliciter de sa noble
conduite. «Il est incroyable, ajoute ce magistrat[1432], jusqu'où va la
folie du peuple sur cela; tous ceux de la maison qui vont par la ville
disent que parmi les moindres gens l'on me donne des bénédictions.»
La sentence, quoique rigoureuse, ne satisfit pas les ennemis de Fouquet,
et on la fit commuer par le roi en un emprisonnement perpétuel dans la
forteresse de Pignerol. Madame Fouquet la mère et sa belle-fille
reçurent l'ordre de se rendre à Montluçon[1433]; Gilles Fouquet, qui
avait été privé de sa charge de premier écuyer du roi, fut relégué à
Joinville; M. et madame de Charost, à Ancenis. Ce ne fut pas sans peine
que la mère de Fouquet, âgée de soixante-douze ans, obtint de garder
avec elle le plus jeune de ses fils, celui que l'on avait voulu exiler à
Joinville. Quant aux enfants de Fouquet, ils avaient été amenés,
aussitôt après l'arrestation de leur père (septembre 1661)[1434], par M.
de Brancas, de Fontainebleau à Paris, et remis à leur aïeule. Nous les
retrouverons dans la suite.
Ces rigueurs contre la famille de Fouquet, et surtout celles qui
frappèrent les juges coupables seulement d'avoir préféré leur conscience
aux faveurs de la cour, n'étaient pas propres à calmer et à ramener
l'opinion publique. Roquesante, conseiller au parlement de Provence,
avait adopté l'avis d'Olivier d'Ormesson: il fut une des premières
victimes de la colère des ennemis de Fouquet; on l'exila à
Quimper-Corentin[1435], sous prétexte qu'il avait demandé aux fermiers
des gabelles une pension pour une dame de sa connaissance. Cette
accusation fut traitée de fable, et on n'imputa la disgrâce de ce juge
qu'à la résistance qu'il avait opposée aux sollicitations de Berryer et
de Chamillart[1436]. Gui-Patin écrivait à cette occasion[1437]: «Voilà
ce qui ne s'est jamais vu, un commissaire exilé.» L'estime publique
vengea Roquesante de cette injustice. Pendant que l'on déchirait, dans
des pièces satiriques, les juges courtisans, on célébrait le courage de
ce membre du parlement d'Aix[1438]. Sept ans plus tard, madame de
Sévigné, qui avait la mémoire du cÅ“ur, écrivait à sa fille[1439]: «Vous
savez ce que m'est le nom de Roquesante, et quelle vénération j'ai pour
sa vertu. Vous pouvez croire que sa recommandation et la vôtre me sont
fort considérables.» Et, plus loin: «Pour M. de Roquesante, si vous ne
lui faites mes compliments en particulier, vous êtes brouillée avec
moi.»
Bailly, avocat général au grand Conseil, fut exilé pour avoir dit à
Gisaucourt, un des juges, qu'il devrait bien remettre le grand Conseil
en honneur, et qu'il serait déshonoré s'il suivait l'exemple de
Chamillart et de Pussort[1440]. Le président de Pontchartrain avait
courageusement résisté aux instances du chancelier et du secrétaire
d'État la Vrillière, son parent: il en fut puni dans la personne de son
fils. Saint-Simon l'affirme, et, malgré quelques erreurs de détail, son
récit paraît véridique[1441]. «Pontchartrain, dit-il, fut un des juges
de M. Fouquet; sa probité fut inflexible aux caresses et aux menaces de
MM. Colbert, le Tellier[1442] et de Louvois[1443], réunis pour la perte
du surintendant. Il ne put trouver matière à sa condamnation, et par
cette grande action se perdit sans ressource. Il était pauvre, tout son
désir et celui de son fils était de faire tomber sa charge sur sa tête
en s'en démettant. La vengeance des ministres fut inflexible à son tour;
il n'en put jamais avoir l'agrément; tellement que ce fils demeura
dix-huit ans conseiller aux requêtes du Palais, sans espérance d'aucune
autre fortune. Je le lui ai ouï dire souvent, et combien il était
affligé d'être exclu d'avoir la charge de son père.»
De toutes les persécutions dirigées contre les juges intègres, la plus
odieuse fut celle qui frappa Olivier d'Ormesson, lui enleva, à la mort
de son père, la place de conseiller d'État qui lui avait été promise, le
priva de toutes les places qui devinrent successivement vacantes, et le
condamna à une retraite prématurée[1444]. Mais, plus encore que
Roquesante et Pontchartrain, Olivier d'Ormesson fut vengé par l'opinion
publique. Le Brun, qui avait conservé un vif attachement pour
Fouquet[1445], voulut faire le portrait du rapporteur, qui avait
contribué à le sauver[1446]. Pellisson, à peine sorti de la Bastille, se
hâta de venir témoigner sa reconnaissance à Olivier d'Ormesson[1447].
Enfin, cette honorable disgrâce a assuré au rapporteur du procès, dans
le souvenir de la postérité, une place que ses vertus seules n'auraient
pu lui donner.
Quant aux juges qui avaient cédé aux instances de la cour, ils furent
exposés à une haine si violente et à un mépris si universel[1448], que
plusieurs en moururent de désespoir. Nous avons déjà vu quels remords
avaient troublé les derniers moments du président de Nesmond. Dès le
mois d'octobre 1665, Hérault, conseiller au parlement de Bretagne,
succomba[1449]. «On parlait de sa mort comme d'un coup du ciel, dit
Olivier d'Ormesson[1450].» Sainte-Hélène ne tarda pas à le suivre; il
mourut subitement. «Plusieurs personnes dignes de foi m'ont dit, ajoute
Olivier d'Ormesson en racontant cet événement[1451], que, plus de trois
mois auparavant, il se justifiait à tous ceux qui le voyaient du procès
de M. Fouquet; il ne parlait d'autre chose. L'on prétendait qu'il était
mort de chagrin d'avoir été trompé dans les récompenses qui lui avaient
été promises.» On ne manqua pas de rappeler que c'était en face de la
Bastille qu'il avait été atteint du mal qui l'avait enlevé brusquement.
Presque dans le même temps, Ferriol, conseiller au parlement de Metz,
succomba à une maladie de langueur. On imputa également à la vengeance
céleste la mort de ce magistrat frappé dans la force de l'âge. Il avait
désiré et espéré la charge de lieutenant criminel, et, comme
Sainte-Hélène, il avait été trompé dans son attente[1452].