CHAPITRE XXX

--MARS 1661--

Résolution que prend Louis XIV à la mort de Mazarin.--La cour ne

croit pas qu'il puisse y persister.--Fouquet espère s'emparer du

ministère.--Portrait du surintendant à cette époque.--Il est trompé

par Louis XIV.--Caractère du jeune roi.--Ses maximes.--Son

application au travail.--Ministres dont il s'entoure et secret

qu'il leur impose.--Surveillance qu'il fait exercer sur Fouquet par

Colbert.--Le surintendant cherche à entourer le roi d'espions et

espère le dominer par ses maîtresses.--Société de madame la

Comtesse.--Appuis que s'y ménage Fouquet.

Le lendemain de la mort de Mazarin, Louis XIV réunit le chancelier

Pierre Séguier, le surintendant Fouquet, et les ministres d'État le

Tellier, de Lyonne, Loménie de Brienne, Duplessis-Guénégaud, Phélypeaux

de la Vrillière; et, s'adressant au chancelier: «Monsieur, lui

dit-il[819], je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes

secrétaires d'État pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu

laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal: il est temps que

je les gouverne moi-même. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous

les demanderai. Hors le courant du sceau[820], auquel je ne prétends

rien changer, je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de

ne rien sceller en commandement que par mes ordres et sans m'en avoir

parlé, à moins qu'un secrétaire d'État ne vous les porte de ma part.»

Ensuite le roi se tourna vers les secrétaires d'État, et leur dit: «Et

vous, messieurs, je vous défends de rien signer, pas même une sauvegarde

ou un passe-port sans mon commandement; de me rendre compte chaque jour

à moi-même, et de ne favoriser personne dans vos rôles du mois. Et vous,

monsieur le surintendant, je vous ai expliqué mes volontés; je vous prie

de vous servir de Colbert, que feu M. le cardinal m'a recommandé[821].»

On crut que le roi, qui s'imposait une si lourde tâche, s'en fatiguerait

bientôt. Un prince de vingt-trois ans, accoutumé à laisser au cardinal

Mazarin et à sa mère le soin des affaires publiques, ne paraissait pas

capable d'une pareille application au travail. On ne connaissait pas

encore Louis XIV; mais peu à peu on vit se développer ses grandes

qualités: il avait une volonté forte et persévérantes[822], un profond

sentiment des devoirs que son rang lui imposait, une dignité majestueuse

en toutes choses[823], enfin un instinct supérieur du bon et du beau

qui suppléait souvent aux défauts de son éducation. Il savait discerner

le mérite et le récompenser. Pénétré de la nécessité du travail, il

voulut tout connaître par lui-même, finances, justice, guerre, politique

extérieure; et il s'y appliqua avec un zèle qui se soutint pendant

cinquante-quatre ans. Au mérite d'un souverain actif et résolu,

intelligent et laborieux, Louis XIV joignait un profond secret. Personne

ne fut plus maître de lui-même, et Fouquet ne tarda pas à éprouver à

quel point le jeune roi savait porter la dissimulation. En même temps

Louis XIV était convaincu de la nécessité de concentrer fortement son

autorité: «On doit demeurer d'accord, disait-il à son fils[824], qu'il

n'est rien qui établisse avec tant de sûreté le bonheur et le repos des

provinces que la parfaite réunion de toute l'autorité dans la personne

du souverain.» Il ne parlait qu'avec indignation des monarchies où le

roi est forcé de se soumettre à la volonté nationale[825]: «Il est

certain que cet assujettissement, qui met le souverain dans la nécessité

de prendre la loi de ses peuples, est la dernière calamité où puisse

tomber un homme de notre rang.»

En 1661, l'orgueil et l'infatuation de la puissance n'avaient pas encore

altéré les qualités de Louis XIV. Les idées que lui-même a exposées sur

les devoirs des souverains méritent d'être rappelées et méditées: «Il

ne faut pas vous imaginer, dit-il à son fils[826], que les affaires

d'État soient comme ces endroits épineux et obscurs des sciences, où

l'esprit tâche avec effort de s'élever au-dessus de lui-même, le plus

souvent pour ne rien faire, et dont l'inutilité, au moins apparente,

nous rebute autant que la difficulté. La fonction des rois consiste

principalement à laisser agir le bon sens, qui agit toujours

naturellement sans peine. Ce qui nous occupe est quelquefois moins

difficile que ce qui nous amuserait seulement. L'utilité suit toujours.

Un roi, quelque éclairés et habiles que soient ses ministres, ne porte

point la main à l'ouvrage sans qu'il y paraisse. Le succès, qui plaît en

toutes les choses du monde jusqu'aux moindres, charme en celle-ci comme

on la plus grande de toutes, et nulle satisfaction n'égale celle de

remarquer chaque jour quelque progrès à des entreprises glorieuses et

hautes, et à la félicité des peuples, dont on a formé soi-même le plan

et le dessein. Tout ce qui est le plus nécessaire à ce travail est en

même temps agréable: car c'est, en un mot, mon fils, avoir les yeux

ouverts sur toute la terre, apprendre incessamment des nouvelles de

toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les

cours, l'humeur et le faible de tous les princes et de tous les

ministres étrangers, être informé d'un nombre infini de choses qu'on

croit que nous ignorons, voir autour de nous-mêmes ce qu'on nous cache

avec le plus de soin, et découvrir les vues les plus éloignées de nos

propres courtisans.»

Fouquet et les autres ministres étaient bien loin de croire au zèle

réfléchi et sérieux que le jeune Louis XIV apportait à son _métier de

roi_, pour me servir de ses propres expressions. La persévérance dans

cette application aux affaires leur paraissait surtout impossible pour

un prince entouré de tant de séductions. Le surintendant résolut de

laisser s'épuiser cette première ardeur. Il espérait entraîner ensuite

Louis XIV dans un tourbillon de plaisirs qui lui feraient oublier le

soin du gouvernement, et alors, déployant cette grâce naturelle qui

charmait tous ceux qui l'approchaient, il comptait s'emparer de l'esprit

du prince et le décharger du fardeau des affaires. Tel fut son but et

son plan de conduite pendant les six mois qui s'écoulèrent de la mort de

Mazarin jusqu'à son arrestation, du 9 mars au 5 septembre 1661. C'est à

démêler cette intrigue, où le surintendant mit tout en Å“uvre pour

s'emparer du pouvoir, que nous devons nous attacher. D'un côté un

ministre astucieux, servi par d'innombrables espions, secondé par Olympe

Mancini et par la foule des courtisans, semble marcher à la souveraine

puissance; de l'autre, un jeune roi, que l'on croyait incapable de

diriger l'État, mais qui, plein du sentiment de ses devoirs et des plus

hautes pensées, aspirait à élever l'autorité royale et la France avec

elle, surveille avec vigilance toutes les démarches de ses ministres,

découvre les fraudes du surintendant, déjoue ses projets ambitieux et

triomphe de ses intrigues. Ce spectacle, où se montre le génie de Louis

XIV, avec sa finesse et sa force, mérite d'être étudié dans ses moindres

détails.

Louis XIV commença par former son conseil de trois ministres

exclusivement, afin de donner aux actes de son gouvernement ce secret

profond dont il aimait à s'envelopper. Il n'y appela que le Tellier, de

Lyonne et Fouquet: le premier avait une longue expérience des affaires,

et sa fidélité avait été éprouvée pendant les troubles de la

minorité[827]. De Lyonne était instruit à fond des affaires étrangères,

et le cardinal mourant l'avait recommandé au roi. Quant à Fouquet, «l'on

pourra trouver étrange, dit Louis XIV dans ses _Mémoires_[828], que

j'aie voulu me servir de lui, quand on saura que dès ce temps-là ses

voleries m'étaient connues; mais je savais qu'il avait de l'esprit et

une grande connaissance du dedans de l'État, ce qui me faisait imaginer

que, pourvu qu'il avouât ses fautes passées et promit de se corriger, il

pourrait me rendre de bons services.»

Les contemporains nous ont peint les trois ministres que Louis XIV

appelait à son conseil[829]. Michel le Tellier, secrétaire d'État depuis

1643, avait toutes les grâces de l'extérieur, que retracent fidèlement

ses portraits: un visage agréable, les yeux brillants, les couleurs du

teint vives, un sourire spirituel. Son esprit était doux, facile,

insinuant. Il parlait avec tant de mesure et de circonspection, qu'on le

croyait toujours plus habile qu'il n'était; souvent sa réserve, qui

venait de l'ignorance, passait pour sagesse. Modeste sans affectation,

cachant sa faveur avec autant de soin que ses richesses, il n'avait

point oublié que son grand-père avait été simple conseiller à la cour

des aides. Il ne fit jamais vanité d'une pompeuse et fausse généalogie,

et, bien loin d'exciter l'envie par son faste, comme Fouquet, il vivait

avec simplicité et se contentait d'une modeste campagne à Chaville. Le

Tellier se connaissait assez lui-même et était assez maître de ses

passions pour ne pas aspirer au premier rang; mais il remplissait avec

exactitude les fonctions de sa charge, et ne s'en laissait jamais

distraire par les plaisirs. Facile et poli dans le commerce ordinaire de

la vie, il était ennemi dangereux, et attendait avec patience l'occasion

de frapper ceux qui l'avaient offensé. Sa réconciliation avec Fouquet,

pendant le séjour de la cour à Toulouse, avait été plus apparente que

réelle. Il redoutait les intrigues du surintendant et était scandalisé

de ses folles prodigalités. Ainsi Fouquet ne pouvait compter sur lui

pour la réalisation de ses vues ambitieuses.

Il n'en était pas de même d'Hugues de Lyonne. Nous avons déjà vu par

quels liens ce ministre était enchaîné à Fouquet[830]. Joueur et

dissipateur, entraîné par les plaisirs et n'épargnant rien pour

satisfaire ses goûts, de Lyonne présentait un mélange de vertus et de

vices: ardent au travail et infatigable quand la nécessité l'exigeait,

mais d'ordinaire distrait par les plaisirs et ne donnant que quelques

heures aux affaires publiques, il regagnait par la vivacité de son

esprit le temps que ses passions lui faisaient perdre. Son génie vif et

perçant s'était encore aiguisé par la pratique des affaires et son

commerce habituel avec le cardinal Mazarin. Louis XIV, qui connaissait

bien de Lyonne, ses faiblesses comme ses qualités, s'en servait pour les

affaires étrangères, auxquelles il était éminemment propre. Mais il ne

lui laissait aucune influence sur le gouvernement intérieur. Les deux

Brienne, père et fils, qui possédaient la charge de secrétaires d'État

pour les affaires étrangères, ne faisaient que signer les dépêches

rédigées par de Lyonne, quoique ce dernier n'eût encore que le titre de

ministre d'État.

Fouquet était évidemment le seul des trois ministres appelés au conseil

secret que l'on pût considérer comme le successeur de Mazarin. Le

Tellier n'aspirait pas à une si haute fortune, et de Lyonne était

renfermé dans des attributions spéciales. Le surintendant seul, par le

nombre de ses créatures, l'éclat de son nom, la magnificence qu'il

étalait, semblait destiné au rang de premier ministre. Il avait

l'intelligence rapide, le travail prompt et facile. Sa conversation

était vive et légère, ses manières aisées et nobles. Son esprit cultivé

charmait tous ceux qui l'entretenaient. Il avait l'abord facile et

répondait toujours des choses agréables, de telle sorte qu'il renvoyait

à demi contents tous ceux qui venaient à son audience, lors même qu'il

ne leur ouvrait pas sa bourse. Pour suffire aux occupations de ses deux

charges et aux plaisirs d'une vie dissipée, Fouquet passait une partie

des nuits à écrire, dans son lit, les rideaux fermés[831]; il disait que

le grand jour lui donnait de perpétuelles distractions. Ce mélange de

plaisirs et de travaux ne tarda pas à altérer sa santé. Il était sujet,

en 1661, à des accès de fièvre intermittente; mais ni les conseils de

ses amis, ni le soin de sa santé, ni les avertissements de sa

conscience, ne purent prévaloir sur ses passions et l'arrêter dans la

voie fatale où il était entraîné.

Louis XIV, qui était décidé à mettre un terme aux dilapidations de

Fouquet, n'avait pas encore résolu de le perdre. Il le prit en

particulier et lui déclara qu'il voulait être roi et avoir une

connaissance exacte et complète des affaires[832]; qu'il commencerait

par les finances, comme la partie la plus importante de

l'administration, et s'efforcerait d'y rétablir l'ordre et la

régularité. Il demanda au surintendant de l'instruire exactement de tous

les détails, et le conjura de ne lui rien cacher, déclarant qu'il se

servirait toujours de lui, pourvu qu'il le reconnût sincère. Quant au

passé, il était disposé à l'oublier; mais il voulait qu'à l'avenir le

surintendant lui fit connaître avec vérité l'état des finances. Fouquet

protesta de son dévouement et de sa bonne foi; mais, au lieu de profiter

de l'occasion que lui offrait le roi pour sortir des voies tortueuses et

criminelles où il s'était engagé, il s'y plongea de plus en plus.

Cependant, si l'on en croit un contemporain qui se dit bien

informé[833], les sages avis ne manquèrent pas au surintendant. Il avait

réuni ses commis, Bruant, Pellisson, Girardin[834], et leur avait fait

part des paroles du roi. Ils lui firent remarquer qu'il y avait autant

de bonté que de fermeté dans les demandes du prince, et qu'il serait

dangereux de ne pas déférer à ses ordres. Mais Fouquet se moqua d'eux et

prétendit qu'un jeune roi, livré à ses passions, ne serait pas longtemps

fidèle à ses projets de travail. Il lui faudrait, disait-il, consacrer

au moins huit heures par jour à des détails fastidieux. Comment supposer

qu'il s'y appliquerait avec persévérance, pendant que les plaisirs

l'appelaient de toutes parts? Confiant dans cette pensée, Fouquet

présenta à Louis XIV des états falsifiés. Pendant cinq mois le

surintendant tenta de tromper ainsi le roi, sans que la patience du

prince se lassât. Chaque jour Fouquet exposait à Louis XIV les dépenses

en grand détail; il les exagérait, et au contraire diminuait les

recettes. Le roi remettait tous les soirs ces états à Colbert, qu'il

avait nommé intendant des finances, avec mission spéciale de surveiller

Fouquet. Colbert indiquait au roi les faussetés de ces états, et le

lendemain Louis XIV insistait auprès de Fouquet pour obtenir la

rectification des erreurs, sans cependant lui découvrir qu'il était

instruit de ses fraudes. Fouquet persistait dans ses mensonges et

croyait que le roi en était dupe.

Ce qui contribuait à entretenir l'illusion du surintendant, c'est qu'il

avait gagné la plupart de ceux qui entouraient Louis XIV, et il se

croyait parfaitement instruit de toutes ses pensées. Langlade et

Bartet, deux des secrétaires du cabinet, lui étaient vendus. Les jeunes

courtisans qui paraissaient les compagnons assidus du roi, les

Marsillac, les Guiche, les Vardes, recevaient et souvent sollicitaient

du surintendant des pensions ou gratifications. Marsillac surtout, que

les contemporains représentent comme l'ami du roi, était (du moins

Fouquet le croyait) complètement dans ses intérêts[835]. C'était à ce

courtisan que Louis XIV écrivait, après l'avoir nommé grand maître de la

garde-robe: «Je me réjouis comme votre ami du présent que je vous ai

fait comme votre maître[836].»

Fouquet se croyait également sûr des femmes au milieu desquelles vivait

le roi. Louis XIV semblait alors dominé par la comtesse de Soissons,

dont nous avons déjà parlé antérieurement[837]. Olympe Mancini avait

repris sur ce prince l'ascendant qu'elle avait jadis exercé. Mariée

depuis deux ans au prince Eugène de Savoie-Carignan, comte de Soissons,

elle n'était plus désignée que sous le nom de madame la Comtesse. Sa

charge de surintendante de la maison de la reine, l'éclat de sa beauté,

celle des jeunes femmes dont elle savait s'entourer, leur esprit

d'intrigue et de galanterie, tout contribuait à faire de madame la

Comtesse l'arbitre de la mode et de l'opinion. Son règne fut court, mais

brillant. La reine mère avait d'abord vu avec plaisir l'ascendant

d'Olympe Mancini sur le roi[838]. C'était un moyen de faire oublier

Marie Mancini, dont la passion tout autrement profonde aspirait au

trône. Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir des dangers que présentait

cette cabale.

La société de madame la Comtesse était trop avide et trop peu

scrupuleuse pour que le surintendant n'y fit pas de faciles conquêtes.

Parmi les femmes qui y brillaient du plus vif éclat, on remarquait

madame de Valentinois, fille du maréchal de Gramont et sÅ“ur du comte de

Guiche. Si l'on en croit Conrart et Valant[839], qui ont transcrit dans

leurs recueils de prétendues lettres trouvées dans la cassette de

Fouquet, madame de Valentinois aurait été une des maîtresses du galant

surintendant. Mais la lettre qu'ils lui attribuent paraît venir d'une

entremetteuse vulgaire. D'ailleurs, j'ai déjà fait remarquer que ces

lettres n'avaient aucune authenticité. Toutefois d'autres documents, qui

méritent plus de confiance, prouvent que madame de Valentinois était, en

effet, signalée par la chronique scandaleuse comme entretenant des

intrigues avec Fouquet. Il a déjà été question des lettres d'une

entremetteuse, nommée la Loy, lettres qui forment la plus grande partie

des papiers saisis dans la cassette de Fouquet et conservés par Baluze.

Cette femme fait plusieurs fois allusion aux bruits qui avaient couru

sur les relations de Fouquet avec madame de Valentinois. Racontant une

conversation des filles de la reine, elle écrit à Fouquet[840]: «Comme

l'on parla de choses et d'autres, et que l'on vint à tomber sur votre

chapitre, mademoiselle de Fouilloux nous dit qu'elle savait de bonne

part que vous étiez passionnément amoureux de mademoiselle de

Valentinois, et que mademoiselle de Beaulieu[841] faisait l'intrigue. Je

vis que mademoiselle de Menneville[842] changea de couleur, et devint

rouge et les yeux étincelants. Les larmes lui tombèrent. En même temps,

comme elle vit cela, elle se leva et s'en alla vers la fenêtre, feignant

d'avoir mal à la tête et aux yeux. J'ai peur que mademoiselle de

Fouilloux n'ait pris garde à cela; car elle la regarda fort, et, après

qu'elle fut sortie, je fis ce que je pus pour lui remettre l'esprit,

disant qu'assurément c'était une même plaisanterie que celle qu'on avait

voulu faire de mademoiselle de Pons; mais, quelque chose que je lui

pusse dire, je ne pus lui ôter l'inquiétude.»

Comment s'étonner d'ailleurs que madame de Valentinois ait été en butte

à la médisance ou à la calomnie, lorsqu'on la voit, dans les _Mémoires_

de Saint-Simon, jouer un si étrange personnage? Lauzun en était épris et

se crut trompé par cette belle et galante dame. Il s'en vengea avec une

audace inouïe. «Une après-dînée d'été qu'il était allé à Saint-Cloud,

il trouva Madame[843] et sa cour assises à terre sur le parquet pour se

rafraîchir, et madame de Monaco[844], à demi couchée, une main renversée

par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames et tourne si bien,

qu'il appuie son talon dans le creux de la main de madame de Monaco, y

fait la pirouette et s'en va. Madame de Monaco eut la force de ne point

crier et de s'en taire[845].» Une autre anecdote, également racontée par

Saint-Simon, prouverait, si l'on en croyait le Gascon Lauzun, que madame

de Valentinois entretenait avec Louis XIV un commerce régulier de

galanterie. Il ne serait pas étonnant que cette beauté fragile n'eût pas

résisté aux séductions du surintendant.

Ce qui est certain, c'est que plusieurs des filles d'honneur de la reine

qui brillaient dans la société d'Olympe Mancini recevaient des pensions

de Fouquet. Une chanson de l'époque énumère ces filles d'honneur, en

caractérisant leur esprit et leur beauté[846]. En voici deux couplets

qui s'appliquent à celles qui figureront dans l'histoire du

surintendant:

FOUILLOUX, sans songer à plaire,

Plaît pourtant infiniment

Par un air libre et charmant.

C'est un dessein téméraire

Que d'attaquer sa rigueur.

Si j'eusse été sans affaires,

La belle aurait eu mon cœur.

. . . . . . . . . . . . . .

Toute la cour est éprise

De ces attraits glorieux

Dont vous enchantez les yeux,

MENNEVILLE; ma franchise

S'y devrait bien engager;

Mais mon cœur est place prise,

Et vous n'y sauriez loger.

. . . . . . . . . . . . . .

Bénigne de Meaux du Fouilloux, dont il est question dans le premier

couplet, était amie intime de la comtesse de Soissons; elle recevait une

pension de Fouquet, le servait avec zèle dans toutes les intrigues de

cour, et l'instruisait des mystères de cette cabale où des dehors légers

couvraient de dangereuses passions. C'est ce qui résulte de documents

parfaitement authentiques. On y voit assez clairement les efforts de

cette cabale pour enchaîner Louis XIV et l'endormir dans les plaisirs.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 145 / 211 题