--OCTOBRE 1660-MARS 1661--
Vie agitée et inquiète du surintendant.--Embarras
pécuniaires.--Lettre adressée par Fouquet à Bruant et réponse de ce
dernier.--Avis donnés à Fouquet sur l'hostilité de Turenne à son
égard.--Craintes du surintendant, qui communique à Gourville son
projet contre Mazarin.--Conseil que lui donne Gourville; Fouquet ne
le suit pas.--Maladie de Mazarin.--Détails sur les derniers temps
de sa vie.--Il se fait transporter à Vincennes.--Conseils qu'il
donne à Louis XIV.--Inquiétude de Fouquet.--Avis qu'il
reçoit.--Mort de Mazarin 9 mars 1661.
Fouquet était lui-même aussi tourmenté que les joueurs passionnés qui
imploraient son secours. Il était obligé de répondre aux exigences de
Mazarin, de payer les créanciers les plus pressés et de se créer sans
cesse de nouvelles ressources. En même temps, il lui fallait veiller sur
ses ennemis et entretenir partout des espions. Mener une vie de plaisirs
et d'intrigues, au milieu des soucis des affaires et des préoccupations
de la politique, tel fut le problème que le surintendant s'efforça de
résoudre. Nous le voyons tantôt au milieu de ses commis, Gourville,
Pellisson, Bruant, Girardin, chercher comment il fera face aux dépenses
imminentes; puis, troublé par les avis souvent contradictoires qui lui
arrivaient de tous côtés, reprenant son plan de résistance et de guerre
civile. Enfin, tourmenté des longs entretiens de Louis XIV avec le
cardinal mourant, il s'efforce d'en pénétrer le mystère et ne reçoit que
des révélations incertaines, parfois même opposées, qui ajoutent à la
perplexité de son esprit. Parvenu presque au comble de la puissance, il
n'en est que plus agité et plus inquiet. Tel est le spectacle que
présente la vie du surintendant depuis le mois d'octobre 1660 jusqu'en
mars 1661, époque de la mort de Mazarin.
Fouquet écrivait, en octobre 1660, à Bruant des Carrières, un de ses
principaux auxiliaires dans l'administration des finances[791]: «Je me
suis trouvé un peu incommodé et n'irai pas à Paris aujourd'hui.
Mandez-moi ce que vous avez fait avec Catelan.
«Voyez ce soir M. de Champlâtreux, de ma part, pour savoir les sûretés
qu'il peut désirer, et que M. Girardin le voie et le fasse visiter.
«Il est nécessaire que vous m'envoyiez le compte de M. Charron à
présent, c'est-à-dire au juste ce qui reste dû de la dernière
ordonnance, et que vous lui mandiez, outre les cent vingt mille livres
de Gourville, que vous le priez de recevoir un billet encore de cent
mille francs de vous pour argent comptant, et donnez-lui pour huitaine.
Entre ci et là, on aura de l'argent; car je l'ai employé dans le compte,
et il est nécessaire qu'il dise l'avoir reçu.
«Son Éminence presse aussi pour cent mille francs à M. Bernard.
«Mandez-moi à quoi se montent par an les appointements payés à M. Rose,
combien à M. de la Rose et combien à M. Roussereau, et en quelles
qualités; ce qui a été payé à M. le premier président pour cette année
et ce qui reste dû tant de ses remboursements que de ses gages et
pensions.
«Mandez-moi quel projet vous faites pour les trois cent mille livres de
l'emprunt des parties casuelles, afin que je ne blesse point M. Girardin
et que je satisfasse Son Éminence.
«Je ne sais plus ce que vous faites pour le taillon, ni si l'affaire de
Caen est finie.
«Mandez-moi d'où provient l'ordonnance du marquis de Richelieu et d'où
venait celle que l'on a payée. Cela presse; car je dois demain donner
ces mémoires à Son Éminence.
«Envoyez-moi l'état de tous les billets des particuliers qui pressent et
demandent payement, en un mot tout ce que vous avez; car demain je dois
régler le tout, et il sera difficile d'y revenir.»
Bruant répondait sur la marge aux questions de Fouquet: «Je n'ai point
rendu compte à monseigneur de toutes choses, parce que j'ai attendu
jusqu'à midi sans sortir. Je vis hier soir M. Catelan, auquel je
proposai de se conserver eux quatre, et de payer dix-huit cent mille
livres à la déduction de trente mille livres de gages et droits. Il
goûta fort cela; mais il me parla de l'impuissance de MM. Galand et
Chastelain, qui ont des emportements extraordinaires et ne peuvent pas
payer un sol. Ce qui a fait que nous avons repris la proposition de
faire huit offices pour servir deux par quartier, l'un au conseil et
l'autre à la direction[792], de faire payer les deux millions au roi par
les quatre nouveaux, et deux cent mille livres aux quatre anciens, en
sorte qu'elles ne seront plus que de sept cent mille, anciennes et
nouvelles. J'en ai dit un mot à M. Bechameil, qui ne s'en est pas
éloigné, et je crois que monseigneur trouvera la chose fort juste et
fort faisable, et, si ces messieurs n'en veulent pas, on trouvera
d'autre monde.»
Bruant entre ensuite dans de longues explications sur ses relations avec
le président de Champlâtreux, fils de Mathieu Molé. Il s'agissait de
l'acquisition, par le surintendant, d'une terre qui appartenait à M. de
Champlâtreux, et dont Bruant était chargé de négocier l'acquisition.
Puis viennent les comptes relatifs à Charron. Après les avoir établis,
Bruant parle du billet de cent mille francs que ce financier doit
recevoir comme argent comptant: «Je prierai, ajoute-t-il, le sieur
Charron de dire qu'il a reçu cette somme, et je crois qu'il le fera,
c'est-à-dire son commis, car il est aux champs.
«Les appointements de M. Rose et ceux de M. Roussereau[793] sont de
dix-sept mille trois cents livres chacun; je l'ai pris sur leurs
billets.
«Il reste dû à M. le premier président quinze mille livres des trente
mille livres de son second remboursement. Il n'a reçu, sur les seize
mille livres de l'année courante, que quatre mille livres du premier
quartier. Reste à lui payer quinze mille livres d'une part et huit mille
pour les quartiers échus[794].» Suivent des détails sur d'autres
affaires de finances, dont le surintendant devait rendre compte au
cardinal.
Au milieu de ces travaux financiers, Fouquet recevait des avis qui
excitaient son inquiétude et réveillaient en lui les soucis de
l'ambition. Il entretenait des espions dans les classes les plus élevées
et parmi les créatures les plus viles. Ses papiers sont remplis de
lettres honteuses, dont nous ne parlerons qu'en passant. La femme d'un
sieur de la Loy, qui habitait le Palais-Royal et avait une maison à
Saint-Mandé, servait d'espion à Fouquet, en même temps que
d'entremetteuse. Elle lui écrivait, le 19 octobre 1660[795]:
«Monseigneur,
«J'ai cru être obligée de vous donner avis que, hier, j'ai su de
personnes de condition, et qui disaient le savoir de bonne part, que M.
le maréchal de Turenne portait fort M. Delorme contre vous envers M. le
cardinal, et que même M. l'abbé (Fouquet) appuyait fort cela. Je vous
demande pardon si je prends la liberté de vous mander ces choses; mais
j'ai cru y être obligée, étant une créature aussi à vous que j'y suis.»
Et, à la fin de la lettre, elle ajoute: «Je vous conjure, monseigneur,
de me continuer l'honneur de votre bienveillance et de me croire la
personne du monde la plus à vous, et en qualité de votre très-humble et
très-obéissante et obligée servante.» Ainsi, d'un côté, bassesse et
platitude; de l'autre, inimitiés ardentes et ambition inquiète, tracas
des affaires, poursuite insensée des plaisirs, âpreté au gain et folles
prodigalités, telle était la vie de Fouquet.
Le surintendant avait partout des créatures qui recevaient son argent,
mais il se trompait en croyant pouvoir compter sur leur dévouement en
cas de danger. C'est ce que Gourville lui représenta avec raison,
lorsque Fouquet lui montra le plan qu'il avait rédigé pour sa défense,
et dont nous avons parlé plus haut[796]. Le surintendant l'avait
conservé à Saint-Mandé et n'en avait jamais abandonné l'exécution. Il le
lut à Gourville vers cette époque, dans les derniers mois de 1660.
Gourville lui représenta qu'il était dupe d'une dangereuse illusion et
l'engagea à renoncer à ce plan chimérique. «Il faut donc le brûler?» lui
dit Fouquet, et, sur la réponse affirmative de Gourville, il déclara
qu'il suivrait son conseil[797]. Le surintendant se rendit alors dans un
cabinet qui communiquait par un souterrain avec son château, et qui
avait une sortie particulière dans le parc de Vincennes; mais, au lieu
de brûler ce projet, qui formait un cahier assez volumineux, il le mit
derrière une glace, où le trouvèrent dans la suite les commissaires
chargés de faire l'inventaire de ses papiers.
Dès le mois d'août, Mazarin, contre lequel Fouquet songeait encore à se
défendre, avait commencé à ressentir les effets du mal qui devait le
conduire au tombeau. Gui-Patin, qui n'aimait pas le cardinal, annonçait
à son ami Falconnet qu'on s'occupait de son successeur[798]: «Un honnête
homme des premiers de sa robe m'a dit aujourd'hui (ce mardi 17 août)
que, dans peu de temps, nous aurons de bonnes nouvelles; quelques-uns
croient que c'est qu'on parle du cardinal de Retz. Bien que le cardinal
Mazarin se porte mieux, on ne laisse pas de songer qui serait celui qui
pourra attraper sa place. On parle fort de quatre, savoir: le maréchal
de Villeroi, M. le Tellier, M. Fouquet, surintendant des finances, et le
seigneur Ondedei, évêque de Fréjus[799]. J'aimerais mieux le cardinal de
Retz que tout cela; mais je n'en serai pas cru.» Le frondeur Gui-Patin
est très-libre de faire des vÅ“ux pour son patron, et il ne s'en fait pas
faute dans maint passage de ses lettres, en même temps qu'il se plaît à
peindre la pâleur et l'abattement de Mazarin[800].
A ces attaques renouvelées de la Fronde il faut opposer le récit d'un
témoin oculaire, qui nous montre le cardinal conservant jusqu'au
dernier moment la puissance de son esprit. Mazarin contribua encore à
cette époque à accroître l'influence de la France, que le dernier traité
avait portée si haut. Médiateur entre les États du nord de l'Europe, il
prépara leur pacification à Oliva. En même temps, il négociait avec le
pape pour l'engager à restituer aux souverains de Parme et de Modène les
villes qu'il leur avait enlevées et maintenir l'équilibre des puissances
italiennes. Ainsi, jusqu'aux derniers temps de sa vie, le cardinal ne
cessa de s'occuper de la grandeur de la France.
On peut lui reprocher d'avoir négligé l'administration intérieure, et, à
ce point de vue, il est inférieur au cardinal de Richelieu. Cependant
une lettre écrite par l'abbé Viole, qui paraît avoir été attaché à
Mazarin, quoique son nom rappelât un ardent frondeur, indique que, sur
son lit de mort, le cardinal nourrissait de grandes pensées. Il voulait
achever le Louvre; mais il n'en eut pas le temps, et le palais des rois
de France a attendu pendant deux siècles un complément indispensable, et
a présenté, au milieu de ses splendeurs, l'aspect d'un monument en
ruine. Mazarin songeait aussi à substituer une vaste place à l'ancien
marché aux chevaux; ce projet fut exécuté quelques années plus tard, et
donna naissance à la place Louis-le-Grand (aujourd'hui place Vendôme),
qui est restée un des ornements de Paris. La même lettre, qui porte la
date du 4 février 1661, parle des projets formés pour soulager le
cardinal des détails de l'administration. La copie, qui se trouve dans
les papiers de Fouquet conservés à la Bibliothèque impériale[801],
semble avoir été faite par des agents de la poste vendus au
surintendant. Cette circonstance prouve avec quel soin il se faisait
informer de tous les détails de la santé du ministre. On a écrit au dos
de la lettre cette note, probablement destinée à Fouquet: _Quelque chose
à lire_.
«Il y a près de quinze jours, écrit l'abbé Viole, que M. le
président[802] est malade et que je ne le quitte point. Difficilement
puis-je savoir de grandes nouvelles; ce n'est pas que, dans les ruelles,
il ne s'en débite beaucoup, et que mon frère n'ait vu grand monde, mais
en vérité j'ai plus songé à son mal qu'à toutes choses. Il est mieux,
Dieu merci! et commencera à sortir demain, et ses affaires seraient en
bon état si M. le cardinal avait une meilleure santé. Toute la semaine
lui a été assez mauvaise, et mercredi il se leva en rochet et put faire
ses dévotions à la messe, dont il fut si fatigué, que l'on le recoucha,
et toutes les nuits un médecin le veille. Dieu lui en ôte le danger!
Jamais on ne vit une fermeté égale à la sienne. Son infirmité, qui est
dangereuse, ne lui donne aucun chagrin et ne l'empêche point de former
des desseins qui ne se peuvent exécuter qu'avec dix ans de vie; il veut
vendre sa maison à M. de Longueville, dont l'on veut abattre
l'hôtel[803] à cause du Louvre, et, si Son Éminence faisait cette
affaire, il prétend bâtir un palais à la place du marché aux chevaux au
même endroit, y faire une grande place comme celle que nous appelons la
Royale. L'on ne lui parle point d'affaires, et il en arrive toujours à
régler dans un si grand État qu'est le nôtre. L'on dit que l'on va faire
un conseil, composé de MM. de Turenne, le chancelier, Villeroy, le
surintendant, le Tellier, de Lyonne, qui décidera des affaires
ordinaires; mais les importantes, Son Éminence les déterminera. Ce n'est
seulement que pour le soulager de la bagatelle. Nous sommes fort mal
avec le pape, qui n'a fait aucune considération des instances que les
deux couronnes lui ont faites pour la restitution de Castro au duc de
Parme et de Comacchio au duc de Modène, et, quoique l'ambassadeur
d'Espagne à Rome eût ordre de presser cette affaire, il ne l'a fait
qu'avec langueur, ménageant le pape à cause du Portugal[804]. Cependant
ces terres se trouvent réunies à l'État ecclésiastique: et, sur ce que
l'on a remontré à Sa Sainteté qu'elle aurait eu raison d'en faire part
aux couronnes, il a reparti que, comme les couronnes ne lui avaient
donné aucune participation de cette grande paix, il faisait aussi les
affaires tout seul.
«L'on a volé M. d'Anjou dans le cabinet des bains du roi, et lui a-t-on
pris dans une armoire qu'il y a six mille quatre cents louis d'or avec
deux bagues. Dans ce même endroit étaient toutes les bagues de la
couronne, sans que l'on y ait touché. L'on ne sait point encore ce que
c'est; il est important d'en faire une exacte recherche, pour les suites
qu'une insolence impunie pourrait produire. L'on dit que c'est une
personne de la cour que l'on veut cacher; car le roi a rendu la somme
volée, et l'on n'en parle plus.»
Mazarin ne se montra pas toujours aussi ferme envers la mort, si l'on en
croit les écrivains contemporains. Le jeune Brienne, qui vivait à la
cour et presque dans l'intimité du cardinal, rappelle plusieurs scènes
caractéristiques. Pendant la maladie de Mazarin, le feu prit au Louvre
(6 février 1661). «Je courus, dit Brienne[805], à l'appartement du
cardinal. Je le rencontrai comme il sortait de sa chambre, soutenu sous
les bras par son capitaine des gardes. Il était tremblant, abattu, et la
mort paraissait peinte dans ses yeux, soit que la peur qu'il avait eue
d'être brûlé dans son lit l'eût mis en cet état, soit qu'il regardât ce
grand embrasement comme un avertissement que le ciel lui donnait de sa
fin prochaine. Jamais je ne vis homme si pâle ni si défait. Je ne
laissai pas de m'approcher de lui comme les autres; mais, quand je vis
qu'il ne répondait à personne, je ne lui dis mot, et me contentai de me
faire voir à lui. Il monta dans sa chaise sur le haut du degré et le
descendit ainsi à l'aide de quatre porteurs et de ses gardes, tandis que
les Suisses, rangés sur les marches à droite et à gauche, se passaient
de main en main les seaux d'eau ou couraient les jeter sur les flammes,
qui dévoraient déjà l'appartement dont le cardinal venait de sortir.»
Mazarin se retira dans son palais, qui est aujourd'hui la bibliothèque
impériale[806], et là, au milieu de toutes les richesses qu'il avait
entassées, il voyait avec terreur s'avancer la mort, «Je me promenais à
quelques jours de là, dit le jeune Brienne[807], dans les appartements
neufs de son palais; j'étais dans la petite galerie où l'on voyait une
tapisserie tout en laine, qui représentait Scipion, exécutée sur les
dessins de Jules Romain. Elle avait appartenu au maréchal de
Saint-André; le cardinal n'en avait pas de plus belle. Je l'entendis
venir au bruit que faisaient ses pantoufles, qu'il traînait comme un
homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai
derrière la tapisserie, et je l'entendis qui disait: «_Il faut quitter
tout cela_!» Il s'arrêtait à chaque pas; car il était très-faible et se
tenait tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et, jetant les yeux sur
l'objet qui lui frappait la vue, il disait: «_Il faut quitter tout
cela_!» Et, se tournant, il ajoutait: «_Et encore cela! Que j'ai eu de
peine à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret?... Je
ne les verrai plus où je vais_.» J'entendis ces paroles
très-distinctement; elles me touchèrent peut-être plus qu'il n'en était
touché lui-même.» Le jeune Brienne raconte encore plusieurs anecdotes où
se peint la terreur de Mazarin à l'approche de la mort[808].
Ces regrets et ces sentiments d'effroi n'empechèrent pas Mazarin de
s'occuper sérieusement des affaires publiques jusqu'à sa dernière heure.
Il s'était fait transporter à Vincennes, dont il était gouverneur; ce
fut là qu'il eut avec le jeune Louis XIV ces entretiens prolongés, où il
lui donna les plus sages conseils et lui signala avec une intelligence
supérieure les qualités et les défauts de chacun des ministres. Fouquet
était justement inquiet du mystère qui couvrait ces entretiens du
cardinal et du roi. Ses papiers prouvent qu'il s'efforçait d'en pénétrer
le secret; mais les avis qu'il recevait étaient souvent contradictoires
et le laissaient de plus en plus perplexe.
Ce fut vers cette époque, en janvier 1661, que le surintendant eut avec
son frère une querelle très-vive dans l'antichambre même du cardinal, et
les reproches qu'ils s'adressèrent devant un grand nombre de courtisans
n'étaient pas de nature à relever leur crédit et leur réputation[809].
L'abbé dit au surintendant qu'il était un voleur, qu'il avait dépensé
dix-huit millions en bâtiments, que sa table lui coûtait autant que
celle du roi, et qu'il entretenait un grand nombre de femmes qu'il lui
nomma. De son côté, le surintendant reprocha à son frère ses ridicules
amours avec madame de Châtillon. Cette scène scandaleuse parvint au
cardinal. L'abbé Fouquet, si l'on en croit Gui-Patin, chargea tellement
son frère, «qu'on tenait le surintendant en état d'être pendu.»
Gui-Patin, qui n'aimait pas les financiers, est suspect dans ses
assertions contre Fouquet. Celui-ci crut cependant nécessaire de se
justifier dans un entretien avec le cardinal et de faire agir auprès de
lui quelques-uns de ses confidents. Il se servit surtout d'Hugues de
Lyonne, qui avait été longtemps secrétaire de Mazarin et qui était resté
un de ses familiers. De Lyonne écrivait à Fouquet, le 16 février[810]:
«Je vous avertirai que Son Éminence m'a dit que vous lui aviez tenu un
discours qui l'avait infiniment satisfait. Je suis au désespoir que,
quand il me disait cela, M. le chancelier est entré, qui a rompu cet
entretien, dans lequel, s'il fût entré dans le détail, j'avais la plus
belle occasion du monde de pousser la chose et de dire peut-être ce que
vous n'aviez pas dit. Je compte néanmoins pour beaucoup que votre
discours lui ait plu, et il me semble qu'il y a à en tirer des
conjectures fort avantageuses.»
D'autres avis étaient moins favorables. Une personne de la cour, dont
l'écriture ne nous est pas connue, révélait nettement au surintendant
les dispositions hostiles de Mazarin. Elle lui écrivait, le 4 mars:
«Quelqu'un de chez le maréchal[811] dit hier soir que vous lui aviez
rendu de fort mauvais offices auprès de M. le cardinal, lequel n'a pas
tant témoigné de considération pour lui au roi qu'il espérait. On dit
que le cardinal ne lui a parlé avantageusement que de MM. de Lyonne et
le Tellier; que, s'il ne meurt point, vous êtes perdu, et que vous avez
donné quantité d'argent chez la reine pour vous y faire des créatures.
Dans l'état où sont les choses, ne pensez point, s'il vous plaît, à me
voir. Il ne faut point vous divertir de vos affaires, et, quand je
n'aurai plus rien qui vous regarde à vous apprendre, je plaindrai fort
le temps que vous perdriez à un entretien aussi peu agréable que le
mien.»
D'autres tenaient Fouquet au courant des progrès de la maladie.
«Pellisson me dit l'autre jour, écrit au surintendant une dame de la
cour[812], que vous ne seriez pas fâché de savoir ce que l'abbé de Maure
avait jugé du mal de M. le cardinal. Si M. d'Épernon vous a vu depuis,
je suis persuadée qu'il ne vous en aura rien celé; mais, comme je n'en
suis pas assurée, je vous dirai que, de la manière dont on le traite, il
ne croit pas qu'il en puisse réchapper ni même qu'il puisse longtemps
continuer les remèdes qu'on lui donne.» La même personne, qui paraît
sincèrement dévouée à Fouquet, lui écrivait encore, le 2 mars[813]: «Je
ne sais rien de nouveau aujourd'hui, qu'une chose qui me déplairait
infiniment si elle se trouvait véritable: c'est que la parole est donnée
du mariage de mademoiselle Marianne[814] avec le marquis de Villeroi.
J'en craindrais les suites avantageuses pour lui, et je ne puis
m'empêcher de le haïr depuis que je sais qu'il n'est pas de vos amis.»
Ces bruits n'étaient pas fondés; mais il n'est pas sans intérêt de voir
l'agitation qui régnait à la cour, les nouvelles qui y circulaient, les
partis qui se dessinaient, les noms des candidats désignés comme
successeurs de Mazarin. Le maréchal de Villeroi, ancien gouverneur de
Louis XIV, était un des prétendants à la place de premier ministre, et
le crédit qu'un mariage avec une nièce du cardinal aurait donné à son
fils semblait en faire un compétiteur redoutable pour Fouquet. Ainsi
raisonnaient les courtisans, qui ne connaissaient guère mieux la vérité
que le bourgeois Gui-Patin, dont les lettres répètent à peu près les
mêmes nouvelles, avec assaisonnement de remarques satiriques.
Ce qui paraît certain, au milieu de ces bruits souvent contradictoires,
c'est que Mazarin révéla au roi les dilapidations et les vues
ambitieuses de Fouquet, tout en reconnaissant qu'il avait de grands
talents, et qu'il serait capable de bien servir l'État si on pouvait le
guérir de sa passion pour les femmes et mettre un terme à ses
prodigalités dans la construction des bâtiments. C'est ce qui résulte
d'une déclaration de la reine mère, révélée par son confesseur[815].
Outre de Lyonne et le Tellier, Mazarin recommanda à Louis XIV son
intendant Colbert. Les paroles du cardinal méritent d'être conservées.
«Sire, je vous dois tout, dit-il au roi, mais je crois m'acquitter en
quelque manière en vous donnant Colbert[816].»
Peu de temps avant sa mort, Mazarin conclut un mariage qui semblait
assurer un brillant avenir à une de ses nièces, Hortense Mancini. Elle
épousa Jean-Armand de la Porte, fils du maréchal de la Meilleraye, qui
prit le nom de duc de Mazarin. Hortense Mancini lui apporta en dot trois
millions six cent mille livres d'argent comptant, les gouvernements de
la Fère, de Vincennes, et les duchés de Ponthieu et de Mayenne[817].
Mazarin mourut le 9 mars 1661. Ce fut le jeune Brienne qui l'annonça le
premier à Fouquet[818]. Il rencontra le surintendant, qui se rendait à
pied de sa maison de Saint-Mandé au château de Vincennes, en traversant
les jardins. Brienne fit aussitôt arrêter son carrosse, en descendit et
prévint Fouquet. «Le cardinal est donc mort? répliqua celui-ci avec
quelque surprise. Je ne sais plus à qui me fier; les gens ne font jamais
les choses qu'à demi. Ah! que cela est fâcheux! Le roi m'attend, et je
devrais être là des premiers. Mon Dieu! monsieur de Brienne, dites-moi
ce qui s'est passé, afin que je ne fasse pas de fautes par ignorance.»
Le jeune secrétaire d'État lui conta tout en peu de mots, et continua sa
route vers Paris pour avertir le chancelier. Quant à Fouquet, lorsqu'il
arriva à Vincennes, il trouva déjà le roi en conférence avec les
secrétaires d'État de Lyonne et le Tellier.