IV

PROJET DE MAZARIN DE FAIRE ROI DE NAPLES UN PRINCE DE LA MAISON DE

SAVOIE ET D'ASSURER À LA FRANCE LA FRONTIÈRE DES ALPES. (1646.)

Le Cardinal Mazarin est surtout remarquable par la supériorité de son

génie diplomatique; pendant dix-huit ans, à travers toutes les

vicissitudes de la fortune, il poursuit les projets de Richelieu pour

réunir à la France l'Alsace et le Roussillon. Les traités de Westphalie

et des Pyrénées, qui donnèrent à la France sa frontière naturelle au

nord et au sud, sont trop connus pour y insister. On sait aussi que

Mazarin, dépassant la pensée même de Richelieu, voulut faire de la

Belgique une province française. «L'acquisition des Pays-Bas[632],

écrivait-il aux plénipotentiaires français de Munster[633], formerait à

la ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce seroit alors

véritablement que l'on pourroit l'appeler le cÅ“ur de la France, et qu'il

seroit placé dans l'endroit le plus sûr du royaume. L'on en auroit

étendu la frontière jusqu'à la Hollande, et du côté de l'Allemagne, qui

est celui d'où l'on peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la

rétention de la Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du

Luxembourg et de la comté de Bourgogne (Franche-Comté).»

Ce que l'on sait moins, c'est que Mazarin voulut aussi donner à la

France la barrière des Alpes, et que ce projet se rattachait à sa

politique générale sur l'Italie. Ce pays était depuis Charles-Quint sous

la domination de la maison d'Autriche. Les Deux-Siciles et le Milanais

étaient gouvernés par des vice-rois espagnols, et la plupart des petits

souverains d'Italie, Toscane, Parme et Plaisance, Modène, les papes

eux-mêmes, recevaient le mot d'ordre de Madrid. Henri IV et Richelieu

avaient lutté contre cette prépondérance de l'Espagne en Italie. Ils

avaient gagné la maison de Savoie, et c'était une princesse française,

Christine, fille de Henri IV, qui régnait à Turin, au nom de son fils

mineur, à l'époque où Mazarin succéda à Richelieu.

Les historiens modernes ont reproché à Mazarin de n'avoir pas profité

des mouvements de l'Italie pour soustraire cette contrée à la domination

espagnole. Ils ont accusé le cardinal italien de n'avoir songé qu'à son

influence personnelle dans les États pontificaux. Il voulait,

disent-ils, que son frère, Michel Mazarin, devint aussi cardinal, et

voilà pourquoi il fit la malheureuse campagne d'Orbitello (1646). M.

Henri Martin (et je le cite comme un des plus autorisés parmi nos

historiens modernes), s'appuyant sur un écrivain du dix-septième siècle,

Montglat, soutient que, si Richelieu eut été vivant, la révolte de

Naples eût eu une bien plus grande suite. «Mazarin, ajoute-t-il[634],

perdit tout pour avoir tout voulu régler à loisir dans le cabinet, au

lieu de se contenter de suivre la fortune. Anne d'Autriche s'était,

prétend-on, retrouvée un peu Espagnole en voyant sa maison si près de sa

ruine, et avait dit que, si les Napolitains voulaient pour roi le duc

d'Anjou, son second fils, elle les soutiendrait de toute sa puissance,

mais qu'elle aimait mieux Naples entre les mains de son frère que du duc

de Guise. Ce mot impolitique de la reine mère semblerait excuser jusqu'à

un certain point Mazarin, qui ne pouvait rien que par Anne, et le

décharger de la responsabilité d'une grande faute.»

M. Henri Martin ne fait ici que reproduire les reproches plusieurs fois

adressés à Mazarin par les contemporains ou par des historiens modernes.

Cette partie de son ouvrage a été acceptée sans contestation, et a reçu

la sanction des suffrages les plus imposants. On peut donc considérer

cette critique de la politique de Mazarin et d'Anne d'Autriche,

relativement à l'Italie, comme généralement approuvée. Cependant elle

s'évanouit lorsqu'on étudie les pièces authentiques émanées du ministre

et de la reine, et spécialement les instructions données au chef de

l'expédition de 1646. Mazarin, qui connaissait parfaitement la situation

de l'Italie, voulait enlever Naples aux Espagnols, placer sur le trône

des Deux-Siciles un prince de la maison de Savoie, Thomas du Carignan;

mais il demandait pour la France des garanties, entre autres plusieurs

ports en Italie et l'abandon de la Savoie à la France, dans le cas où la

branche de Savoie-Carignan viendrait à succéder au Piémont, et à réunir

Naples et le nord de l'Italie sous une même domination. Ces projets de

Mazarin, qui semblent une divination de la politique moderne de la

France, devaient aboutir à un double résultat: assurer à la France ses

frontières naturelles des Alpes et lui donner la principale influence en

Italie. En exposant ce plan d'après les pièces originales, nous

rectifierons une erreur de l'histoire, et nous fournirons une preuve de

plus du génie diplomatique de Mazarin.

A peine entré au ministère, le cardinal poursuivit avec une ardeur

infatigable les plans de son prédécesseur sur l'Italie. Il envoya son

secrétaire, Hugues de Lyonne, qui a été dans la suite un des ministres

les plus éminents de Louis XIV, visiter les petits princes italiens. De

Lyonne s'arrêta surtout à Parme où régnaient les Farnése, à Modène

soumise à la maison d'Este, et à Florence où les Médicis ne brillaient

plus que par le souvenir de leurs ancêtres. Il travailla à réconcilier

ces princes et la république de Venise avec le pape Urbain VIII. Le

traité fut signé en 1644, sous la médiation de la France, qui prit dès

lors une forte situation dans l'Italie centrale, en même temps qu'elle

opposait dans le nord la puissance du Piémont à celle des gouverneurs

espagnols de Milan. La correspondance de Mazarin avec d'Aigues-Bonnes,

qui représentait la France à Turin, atteste avec quel zèle et quel

succès le cardinal entretint et resserra l'alliance entre les deux

régentes de France et de Savoie.

Malheureusement le succès de cette habile politique fut compromis par la

mort du pape Urbain VIII (Barberini), arrivée en 1643. Il eut pour

successeur Innocent X (Pamphilio), qui se déclara ouvertement en faveur

de l'Espagne. Le nouveau pape laissa sans pasteurs les églises de

Portugal et de Catalogne, parce que ces deux pays étaient en guerre avec

Philippe IV. Dans une promotion de huit cardinaux qui eut lieu au

commencement de son pontificat, il ne nomma que des ennemis de la

France. Cette partialité d'Innocent X menaçait de rendre aux Espagnols

la supériorité dans les affaires d'Italie. Mazarin se hâta d'envoyer à

Rome M. de Grémonville, ambassadeur de France à Venise, afin de tenter

de ramener le pape à de meilleurs sentiments. Grémonville essaya d'abord

de gagner Innocent X, et fit pressentir que le roi accorderait quelque

présent au neveu du pontife. «Sans me donner le loisir d'achever, ajoute

l'ambassadeur[635], il me demanda si Sa Majesté désiroit donner quelque

abbaye à son neveu. Je ne crus pas devoir différer d'offrir une chose

qui étoit demandée avec tant d'avidité. Je lui expliquai la pensée de Sa

Majesté en faveur du cardinal Pamphilio, exagérant le plus que je pus la

grandeur du bienfait et la grâce dont on l'accompagnoit. Alors le visage

du saint-père se rasséréna et sembla rajeunir de dix ans, et son

éloquence redoubla pour mieux faire ses remercîments, en disant: _Vous

avez été les premiers à nous gratifier._»

Mais Innocent X, après avoir accepté pour son neveu l'abbaye de Corbie,

qui valait vingt-cinq mille livres de rente, ne se soucia plus des

réclamations de la France. Il éluda les demandes relatives au Portugal,

à la Catalogne et à l'archevêque de Trêves, dont la France prenait la

défense contre la maison d'Autriche. Bien plus, dans sa partialité pour

l'Espagne, il assura l'impunité aux coupe-jarrets dont cette puissance

se servait pour intimider ses ennemis, et laissa sans vengeance

l'attentat commis contre un député du clergé de Portugal, vieillard

respectable qui s'était mis sous la protection de la France. «Comme il

revenoit de la Madona del Popolo, écrivait Grémonville en mars 1645,

parmi tout le peuple de Rome qui venoit de voir passer une cavalvade des

ambassadeurs extraordinaires de Lucques, il fut attaqué par cinquante

bandits napolitains ou domestiques de l'ambassadeur d'Espagne, lesquels,

à coups d'arquebuse et d'épée, se ruèrent sur son carrosse, tuèrent un

gentilhomme qui étoit avec lui, blessèrent grièvement son cocher, et,

ayant tiré sur lui trois coups dont ils pensoient l'avoir tué, le

laissèrent sur la place sans que néanmoins il ait été blessé. Ensuite

ces assassins se retirèrent effrontément, à la barbe des sbires, dans le

palais de l'ambassadeur d'Espagne.»

Grémonville, décidé à obtenir satisfaction ou à rompre avec Innocent X,

lui demanda audience sur-le-champ et fit entendre les plaintes les plus

énergiques. «Dès le lendemain, lui dit-il, on saurait s'il seroit pape

ou non, c'est-à-dire s'il vouloit régner avec autorité ou se rendre

honteusement le capelan des Espagnols.» Grémonville exigeait que, dans

les vingt-quatre heures, l'ambassadeur d'Espagne livrât les assassins ou

sortit des États pontificaux. En cas de refus, il menaçait de quitter

lui-même Rome avec tous les Français. Innocent X tergiversa, et

l'ambassadeur, reconnaissant que la force seule pourrait ramener le pape

à de meilleures dispositions pour la France, quitta Rome vers la fin

d'avril 1645.

Ce fut alors que Mazarin résolut de porter un coup décisif pour

conserver et étendre l'influence de la France en Italie. Il fit équiper

une flotte à Toulon et en donna le commandement à l'amiral de Brézé,

avec ordre d'aller attaquer les _présides de Toscane_. On désignait sous

ce nom plusieurs villes que les Espagnols possédaient dans l'Italie

centrale, et au moyen desquelles ils essayaient de maintenir ce pays

sous leur domination, pendant que le duché de Milan et le royaume de

Naples leur assuraient la possession des deux extrémités septentrionale

et méridionale. Le but avoué de l'expédition française était l'attaque

de ces villes: mais il y avait d'autres desseins plus secrets et qui

furent conduits avec un profond mystère.

Mazarin avait fait étudier par de Lyonne et par ses agents en Italie la

situation de tout le pays et particulièrement celle du royaume de

Naples. Un mémoire, qu'on lui remit vers 1645, parle de l'irritation

profonde qui se manifestait dans cette contrée et faisait présager une

révolution. On y remarquait que les Napolitains avaient été

systématiquement exclus du gouvernement de toutes les places, et qu'ils

aspiraient à secouer le joug de l'Espagne; mais en même temps l'on

ajoutait qu'ils n'étaient pas disposés à remplacer cette domination par

celle de la France. La vivacité française les effrayait et provoquait

leur jalousie[636]. Ce qu'il leur fallait, c'était un roi italien,

choisi hors de leur pays, pour éviter les rivalités naturelles aux

grandes familles napolitaines. Le mémoire se terminait par l'indication

de plusieurs points de la côte où l'on pouvait débarquer eu toute

sécurité, et surprendre les places qui n'étaient pas suffisamment munies

de vivres ni de garnisons.

Ainsi renseigné sur la vraie situation de Naples, Mazarin résolut de

choisir, pour occuper le trône de ce pays, un prince italien dévoué à la

France, d'une puissance médiocre et hors d'état de se soutenir par

lui-même contre l'Espagne. Le prince Thomas de Carignan, d'une branche

cadette de la maison de Savoie, réunissait ces conditions. Après avoir

été pendant plusieurs années l'allié et presque le serviteur de

l'Espagne, il s'était attaché, dès le temps de Louis XIII et de

Richelieu, à l'alliance de la France, et Mazarin comptait sur son

dévouement, d'ailleurs il se réservait de prendre ses précautions avec

lui et de s'assurer, au cÅ“ur même de l'Italie, de places fortes qui

rendraient le pape plus impartial et tiendraient le nouveau roi dans une

demi-servitude. Enfin, prévoyant le cas où le prince Thomas de Carignan

viendrait, par la mort de son neveu, à hériter du Piémont et à réunir

Naples et Turin sous un même sceptre, il demandait la Savoie pour la

France, et portait jusqu'aux limites naturelles des Alpes les frontières

du royaume.

Ce fut d'après ces principes que fut préparé un projet de traité

secret[637] entre le roi du France et le prince Thomas. Comme c'est un

document entièrement inconnu, je le donnerai textuellement en abrégeant

quelques formules et en rajeunissant légèrement le style: «Sa Majesté

cédera, pour elle et ses successeurs rois, à M. le prince Thomas et à

ses descendants, les droits de la couronne de France sur le royaume de

Naples, et en fera une plus ample renonciation en faveur de M. le prince

Thomas et de ses descendants, aux conditions ci-après déclarées.

Moyennant ce, M. le prince Thomas s'obligera de reconnaître le

saint-siège apostolique comme ont fait les rois de Naples, et l'on

estime qu'il sera même avantageux d'y ajouter quelques marques de plus

grand respect envers l'Église, afin que les papes, trouvant en ce

changement un traitement plus avantageux que celui qu'ils reçoivent des

Espagnols, ils n'aient pas sujet de se rendre favorables à leurs

desseins, y ayant toutes sortes d'apparence qu'ils n'omettront rien pour

engager Sa Sainteté contre celui qui les aura chassés du royaume de

Naples.

«Le prince Thomas cédera au roi la rade et la place de Gaëte en la mer

de Toscane, et un autre port et place en la mer Adriatique, ou en

quelque autre endroit, ainsi qu'il en sera convenu avec lui, afin de

faire connaître à tout le monde que la reine régente ne s'est pas hâtée

d'abandonner les droits du roi son fils sans en tirer récompense et

utilité, et, en outre, pour avoir moyen d'assister M. le prince Thomas

sans en être empêché, quand même il y aurait un parti puissant formé

contre lui dans le royaume de Naples. La garnison de ces deux postes

sera entretenue par la France en la manière qui sera convenue.

«M. le prince Thomas fera ligue offensive et défensive avec Sa Majesté

et promettra, de sa part, de l'assister envers et contre tous, soit

contre les ennemis de l'État au dehors, soit contre les factieux au

dedans, s'il arrivait quelque soulèvement dans le royaume. En cas de

guerre contre qui que ce soit ou de trouble dans le royaume, M. le

prince Thomas, étant roi de Naples, assistera Sa Majesté d'un nombre de

vaisseaux, de galères et de troupes, qu'il entretiendra à ses dépens

tant que la guerre étrangère ou intestine durera. L'on conviendra de ce

nombre de vaisseaux et galères, et il s'obligera de les fournir et

entretenir et de les unir aux armes de Sa Majesté, soit pour la défense

de ses États, soit pour quelque entreprise qu'elle veuille faire.

«M. le prince Thomas, étant établi eu la possession du royaume de

Naples, laissera à la disposition de Sa Majesté une des principautés,

duchés ou autre État notable, de ceux qui sont tenus présentement par

les Espagnols ou par leurs vassaux et sujets qui suivront leur parti et

sur lesquels il y aura justice de les confisquer. Sa Majesté en

disposera en faveur de telle personne que bon lui semblera, à condition

de reconnaître le roi de Naples en la même manière qu'il se fait à

présent.

«Non-seulement on conservera à M. le duc de Parme tout ce qui lui

appartient dans le royaume de Naples, mais se conduisant comme on

l'espère d'un prince qui fait profession d'être ami de la couronne de

France, Sa Majesté lui promet tous les avantages possibles. L'on en

usera de la même sorte envers M. le duc de Modène, et l'on trouvera

moyen avec le temps de le faire payer de ce qui lui est dû dans le

royaume de Naples par le roi d'Espagne, tant pour le douaire de sa

grand'mère que pour les pensions échues, ou bien on lui donnera quelque

État pour son dédommagement. On laissera jouir le roi de Pologne des

revenus qu'il a dans le royaume de Naples, et semblablement le prince de

Monaco, afin de décharger Sa Majesté de ce qu'elle est obligée de lui

donner de son domaine dans le royaume.

«M. le prince Thomas remettra à la disposition de Sa Majesté la part

qu'il a eue pour lui et les siens de feu madame la comtesse de Soissons,

à la charge de récompenser madame la princesse sa femme en autres

choses[638].

«Le prince Thomas ou ses descendants venant à succéder au duché de

Savoie et à la principauté de Piémont, après leur établissement en la

possession du royaume de Naples, il cédera à Sa Majesté pour elle et ses

successeur le duché de Savoie et tout ce qui est en deçà des monts

proche de la France, en récompense de l'assistance que Sa Majesté lui

aura donnée pour la conquête du royaume de Naples et de la cession

qu'elle lui aura faite des droits qu'elle y prétend. Pour la

conservation du Piémont et de tout ce qui appartiendra en ce cas-là au

prince Thomas dans la Lombardie, Sa Majesté promettra de l'assister en

la manière dont il sera convenu, en sorte qu'il les possède paisiblement

et sûrement.»

Ce projet de traité, qui est revêtu de la signature du roi et du

contre-seing du ministre le Tellier, ne devait être ratifié qu'après la

prise d'Orbitello, une des villes que l'Espagne possédait sur la côte de

Toscane. Le siège fut entrepris au mois de mai 1646; mais la mort de

l'amiral de Brézé tué dans une bataille navale, les maladies qui

décimèrent l'armée française, le retard des secours qu'on lui envoyait,

firent échouer l'expédition. Mazarin, qui y attachait la plus haute

importance, ordonna immédiatement l'équipement d'une nouvelle flotte.

Malgré l'état déplorable des finances, les préparatifs furent poussés

avec vigueur. Quelques mois après l'échec d'Orbitello, une autre ville

de Toscane, Piombino, tombait aux mains des Français; le pape intimidé

proclamait cardinal le frère de Mazarin et s'engageait à garder une

stricte neutralité entre la France et l'Espagne. Ce fut là tout ce que

put obtenir le cardinal. La révolte qui se préparait depuis longtemps à

Naples éclata, il est vrai, comme Mazarin l'avait prévu; mais ce fut un

mouvement populaire, provoqué par des passions aveugles, mal dirigé par

le pêcheur Masaniello, et bientôt étouffé par les intrigues espagnoles.

Lorsque le feu se ralluma l'année suivante, la présence du duc de Guise

sembla donner un chef plus habile à la révolte; mais Mazarin avait peu

de confiance dans ce héros de roman; d'ailleurs la Fronde commençait, et

l'opposition aveugle du parlement refusait au ministre les ressources

nécessaires pour continuer une guerre lointaine. Le duc de Guise,

abandonné à ses propres forces, ne tarda pas à succomber.

Si donc les plans de Mazarin sur l'Italie ne furent qu'imparfaitement

réalisés, ce n'est pas à lui, mais à ses adversaires, qu'il faut

l'imputer; la gloire de les avoir conçus lui reste tout entière. Avoir

marqué avec tant de justesse le but auquel devait tendre la France, lui

avoir assigné ses limites naturelles et réalisé en partie ces

prévisions, c'est là un titre que rien ne saurait effacer. On pourra

accuser Mazarin de misérables intrigues, dévoiler les faiblesses de son

caractère et les vices de son cÅ“ur; ou abaissera l'homme, mais

l'histoire impartiale ne saurait méconnaître la supériorité du ministre.

Le Roussillon, l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal délivré, la

Catalogne envahie, la Suède triomphante, la Hongrie détachée de

l'Autriche, l'Italie se soulevant contre l'Espagne, enfin l'Empire

triomphant de l'Empereur, sont la réponse la plus éloquente à tous les

pamphlets des frondeurs.

V

MÉMOIRE ADRESSÉ AU CHANCELIER SÉGUIER SUR FOUQUET PAR LE CONSEILLER

D'ÉTAT DE LA FOSSE[639] (6 octobre 1661).

M. Fouquet père n'estoit point riche; il a voit épousé dame Marie de

Maupeou, qui avoit du bien; mais ledit Fouquet l'ayant prédécédée,

c'est-à-dire étant mort avant elle, et laissé de leur mariage dix ou

douze enfants, six mâles et cinq à six filles, tous ces enfants n'ont

jusques à présent recueilli que la succession bien modique de leur père,

leur mère estant encore vivante et jouissant de son bien, tellement que

l'on ne peut pas penser que M. Nicolas Fouquet, fils puisné desdits

sieur Fouquet et dame de Maupeou, ait encore recueilli de ses ancestres

plus de trente ou quarante mille livres.

Aussi trouve-t-on parmi les papiers inventoriés dans sa maison de

Saint-Mandé que, dès l'époque qu'il estoit maistre des requestes et

devant qu'il fust procureur général au parlement de Paris, il estoit

débiteur à diverses personnes de plusieurs sommes montant apparemment à

plus de six vingt mille livres. D'où il faut inférer que, traitant

environ l'an 1650 de ladite charge de procureur général pour le prix de

quatre cent mille livres, il lui a fallu emprunter plus de deux cent

mille livres, et que partant en ladite année il a esté débiteur de plus

de trois cent mille livres, encore qu'il ait retiré de sa charge de

maistre des requestes cinquante-cinq ou soixante mille escus, suivant le

prix de ce temps-là.

Il est vrai que le dit Nicolas Fouquet jouissoit pour lors du bien de su

première et défunte femme, que l'on dit avoir valu en principal trois ou

quatre cent mille livres. Mais ayant esté fait surintendant des finances

dès le commencement de l'année 1653, il maria incontinent[640] sa fille,

de sa première femme, au marquis de Charrost, à laquelle fille il laissa

non-seulement tout le bien de sa mère, mais encore il lui bailla du sien

et sur sa succession à eschoir deux cent mille livres, qu'il peut dire

avoir pris sur le bien de sa seconde femme qu'il espousa environ l'an

1650, et en mesme temps qu'il fut fait procureur général, et que l'on

dit lui avoir apporté quatre ou cinq cent mille livres.

Depuis l'an 1653 qu'il a esté appelé à la surintendance des finances,

_vere lymphatus est_ en despenses infinies et sans exemple,

d'acquisitions, de bastiments, d'achats de meubles, de livres, de

tables, d'entretiens de gens de guerre, de dons à hommes et femmes et

généralement en toute sorte de luxe. Pour se maintenir en quoy, dans la

prévoyance qu'il a eue que sa conduite le pourroit disgracier et

destruire, il a dressé une instruction ou autrement un _agenda_ qui

s'est trouvé escrit de sa main entre ses papiers dans un cabinet appelé

secret par ses domestiques, par lequel agenda il ordonne à ses amis et

affidés y nommés ce qu'il faudra qu'ils fassent au cas qu'on lui veuille

faire son procès, sçavoir et en sommaire, que plusieurs d'entre eux,

gouverneurs de places frontières, se jettent dans leurs places: que le

vice-amiral se saisisse des vaisseaux qu'il pourra et se rende maistre

de la mer, et que tous fassent connoistre qu'ils entreront dans une

rébellion ouverte, si l'on ne le met en liberté, et à l'extrémité que

l'on cherche un homme d'entreprise et capable d'exécuter un grand coup:

ce qui est répété, et mesme il s'est trouvé parmi ses papiers, et dans

le mesme cabinet secret où s'est trouvé le dit agenda, un crayon ou

image d'un demi-corps d'homme tirant sur l'âge, ayant la barbe ronde et

le côté percé et rougi comme s'il y portoit du sang avec un poignard ou

cousteau sans estre tenu de personne, ayant la pointe rougie ou

sanglante tournée vers le costé percé, comme si elle n'en faisoit que

sortir, ces mots ou subscription estant au bas de cette figure:

_Explicanti præmium dabitur_, le dit crayon ou image estant frippé et

ayant sur les quatre coins de son revers de la colle séchée, comme si

elle avoit esté collée et affichée en quelque endroit d'où elle auroit

esté tirée et arrachée. L'on ne veut point donner à ceci

d'interprétation sinistre pour le présent, mais bien veut-on marquer que

cela mérite un interrogatoire. Le greffier de la commission a envoyé le

dit crayon à M. Colbert.

Nous trouvons de plus parmi les dits papiers et dans le dit cabinet

secret une promesse signée de tous les intéressés dans la ferme des

gabelles faite pour neuf années à commencer en 1656, par laquelle les

dits intéressés promettent à une personne, dont le nom est en blanc,

pour s'estre départi d'un cinquième qu'il avoit en la dite ferme, six

vingt mille livres par chacune année, dont la première est payée à

l'avance, ainsy que porte leur promesse, et dans la marge d'icelle sont

les reçus de la dite somme pour les années 1657, 1658 et 1659. Dans les

mesmes papiers et dans le mesme cabinet secret s'est aussi trouvée une

pièce qui marque et porte que le Roy ayant imposé cinq sous pour chacun

muid de vin vendu en gros en la ville de Rouen, six deniers sur chacune

livre de sucre et six deniers sur chacune livre de cire entrant ès ports

et havres de Normandie, avec le parisis des dits droits, par édit du 26

octobre 1657, et qu'Estienne Reiny s'estant rendu adjudicataire des dits

droits pour les deux tiers, verse et transporte, non-seulement

incontinent, mais mesme à l'avance, sçavoir est, le 13 du dit mois

d'octobre 1657, les deux tiers des dits droits à M. Fouquet,

surintendant, pour la somme de 400,000 livres que le dit papier on acte

porte avoir esté payée comptant.

Par les pièces inventoriées, le dit Fouquet se trouve possesseur de

beaucoup de droits sur le Roy; ce qui peut avoir donné lieu à ses

excessives dépenses et à ses présents immenses, comme de 200,000 fr. à

M. de Créqui, 200,000 fr. au marquis de Richelieu (cet article peut

estre approuvé), à une dame qui le remercie de ce qu'elle a acquis dans

Paris une maison de ses bienfaits. Une autre le remercie de ce qu'il luy

a baillé 30,000 livres et luy mande que n'ayant pas de perles pour aller

au grand bal, s'il veut achever la grâce, il l'obligera; une autre le

remercie de 4,000 livres. Il a baillé pour une seule fois 32,000 livres

à M. de Clérambault; il bailloit 1,600 livres de gages au poëte Scarron,

et il a mis 1,200 livres dans la loterie de madame de Beau, etc.

Pour Belle-Isle, l'acquisition en est reprochable, et encore plus les

bastiments et fortifications qui s'y font, la garnison qui s'y

entretient, l'achat des autres isles de la mer de Bretagne, comme

l'isle-Dieu, et les autres places fortes et maritimes de la dite

province, comme Concarnau, le Croisie, Ancenis, Pimpol, etc., la

construction des ports et forteresses qui se font à Belle-Isle, et le

grand nombre d'artillerie, poudre et munitions de guerre et de touche

qui s'y mettent, toutes les acquisitions, bastiments et emmeublements de

Vaux (dont je ne sais rien que par ouy-dire), la bibliothèque de

Saint-Mandé composée de 7,000 volumes in-fº, de 8,000 in-octavo et de

plus de 12,000 in-4º.

Le dit sieur Fouquet a acquis en 1657 le marquisat d'Asserac, par décret

fait sur le marquis d'Asserac. Du depuis la dame d'Asserac, veuve du dit

marquis, parente de M. Fouquet et portant le mesme nom que lui[641],

retira le dit marquisat par retrait lignager, et après elle l'échangea

avec le sieur Boislève pour le duché de Penthièvre, et ensuite la dite

dame passa un acte ou contre-lettre avec le dit sieur Boislève, par

laquelle il est déclaré qu'encore qu'ils aient convenu d'un eschange,

par où elle lui laisse son marquisat d'Asserac et autres terres pour le

dit duché de Penthièvre, néantmoins la vérité est que les parties n'ont

point entendu que le dit sieur de Boislève retinst le dit marquisat

d'Asserac, et qu'il ne doit retenir que telles et telles autres terres

pour le prix et somme d'environ 900,000 livres, et pour le restant du

prix convenu à la somme de 1,900,000 livres pour le dit duché de

Penthièvre, la dite dame le lui doit payer dans un certain temps.

Voilà comment Boislève est dépossédé du dit duché, qui tombe pour

1,900,000 livres entre les mains de la dite dame, laquelle estant dès

devant le décès de son mari, avenu sur la fin de 1657, criblée de dettes

(comme il est notoire), ne sera jamais présumée avoir esté capable de

faire une si chère acquisition pour elle; mais bien est-il aisé de

présumer que cette dame estant et paroissant, par une infinité de

papiers de nostre inventaire, la confidente et agente ordinaire et

familière du dit sieur Fouquet pour les grandes affaires qu'il avoit en

Bretagne; que cette dame, dis-je, n'a fait la dite acquisition que pour

le dit sieur Fouquet, qui vraisemblablement est demeuré seigneur

d'Asserac, de Penthièvre, aussi bien que de Belle-Isle, que quelques-uns

de ses flatteurs, en luy escrivant, appellent son royaume, des autres

terres susdites et de beaucoup de droits sur les terres du Roy en la

dite province.

Il s'est encore trouvé dans un autre cabinet, en façon de garde-meubles,

une liasse contenant les estats des comptes du domestique du dit sieur

Fouquet, que ses commis luy ont rendus pour les années 1653, 1654, 1655,

1656 et une partie de 1658, par où il s'aperçoit qu'il se mettoit en

soin de faire chercher des billets des particuliers pour en former la

recette (et croira-t-on que ces billets lui constassent autant qu'il en

retirait?) et où l'on voit une recette et une despense prodigieuses

pesle-meslées de plusieurs choses reprochables.

Que s'il s'est comporté de cette sorte, tandis qu'il a eu un compagnon

habile et son ancien dans la direction des finances, que doit-ce estre

des autres comptes semblables pour les années 1659[642] et 1660, que

nous n'avons point trouvés, et pendant lequel temps il a esté seul dans

la dite direction? Bon Dieu! quelle profusion dans une saison où les

peuples estoient accablés des charges que la nécessité de la guerre

exigeoit d'eux! Bon Dieu! quelle impudence! Bon Dieu! quel aveuglement!

Hélas! où en eust esté réduite la pauvre France, si Dieu n'eust ouvert

les yeux et touché le cÅ“ur du Roy pour y mettre ordre!

Je ne parle point des meubles, ustensiles, qui ne sont pas ici (à

Saint-Mandé) fort considérables. Nous n'y trouvons ni or, ni argent, ni

pierreries, ni mesme vaisselle d'argent, qu'en fort petit nombre, le

surplus ayant été porté à Vaux lors du grand festin, à ce que les

serviteurs nous disent. Quant aux jardins, il y a deux cents grands

orangers, quelques statues et force plantes de noms à moi inconnus et

barbares, dont j'ai pourtant dressé l'inventaire par l'organe de deux

jardiniers allemands, l'un d'icy et l'autre mandé à cette fin du jardin

royal.

J'escris ceci en gros et à la haste, de quoy indubitablement M. Colbert

aura esté informé par ceux avec lesquels je travaille[643]; mais, quoy

qu'il en soit, voicy le sommaire de l'affaire et l'élixir de nostre

inventaire divisé en liasses dont les principales sont celles qui

regardent les affaires du Roy, la conduite du dit sieur Fouquet, l'isle

de Belle-Isle, circonstances et dépendances, et l'intérest des

créanciers ou de la succession, lesquelles liasses nous avons

distinguées et paraphées, de telle sorte que dans demain j'espère que

nous pourrons finir nostre commission et sortir d'icy, ayant reçu une

lettre de mondit sieur Colbert qui nous fait espérer d'heure à autre un

ordre pour la seureté des papiers et de cette maison.

Lorsque j'ai commencé à mettre la plume sur ce papier, je pensois ne

faire qu'un mémoire et l'accompagner d'une lettre meslée des respects

dont je suis si estroitement obligé; mais escrivant à la dérobée, et

ayant meslé quelques termes qui ressentent la lettre missive, je suis

contraint de la présenter ainsy au meilleur et au plus indulgent de tous

les bienfaiteurs, et qui accordera facilement le pardon que je luy

demande très-humblement de ma trop grande liberté.

Son très-humble, très-obéissant

et très-obligé serviteur,

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 117 / 211 题