RAPPORT ADRESSÉ PAR FOUQUET, INTENDANT DE L'ARMÉE DU NORD, AU CARDINAL
MAZARIN[630].
(Ann. 1617, voy. ci-dessus, p. 5.)
Tout le monde demeure d'accord que M. le mareschal de Gassion s'est
emporté mal à propos à battre le capitaine, du régiment de Son Altesse
Royale outrageusement, comme il a fait. Ce capitaine estait de garde. M.
le mareschal avoit défendu de laisser aller personne au fourrage.
Néantmoins étant sorti et ayant rencontré plusieurs personnes qui
estoient sorties de la ligne en une charette appartenant à M. de la
Feuillade, il vint au capitaine de garde et en furie le battit de telle
sorte qu'il lui laissa tout le visage marqué de coups. On dit que ceux
qui estoient sortis de la ligne estoient passés par ailleurs que par où
estoit cet officier. Il est vrai qu'à force, de prières des gens de M.
de la Feuillade, il avoit laissé passer sa charette, croyant que ce fust
une grâce qui se pust accorder à un officier principal; mais jamais M.
le mareschal ne voulut escouter d'excuses.
Tout le monde a blasmé ce procédé et a cru que M. le mareschal devoit
l'envoyer en prison, ou mesme le frapper d'un coup d'épée, ou lui tirer
son pistolet, s'il croyoit qu'il eust failli, encore qu'il eust mieux
fait de ne passer pas à cette extrémité. Je n'ay point sçu qu'il ait mis
le capitaine en arrest entre les mains du lieutenant colonel. Ce que je
sais est que tout le régiment vouloit s'en aller, et que les officiers
avoient desjà desfait leurs tentes, indignés de ce mauvais traitement.
Ce que M. de Vieuxpont empescha, mais il ne put empescher que chacun ne
parlast avec grande liberté. M. de Brancas trouva les officiers du
régiment de cavalerie de Son Altesse qui faisoient la mesme chose et se
plaignoient de ce que M. le mareschal n'avoit pas considéré un corps qui
portoit le nom de Son Altesse: mais ledit sieur de Brancas les apaisa
fort bien.
Le lendemain, M. de la Feuillade fit tous ses efforts auprès de M. le
mareschal et le résolut à faire quelque sorte de satisfaction au corps
du régiment et dire qu'il estoit fasché de ce qui estoit arrivé; qu'il
estimoit le corps et respectoit le nom qu'il portoit: mais il disoit
tousjours que cet officier lui avoit manqué de respect, n'avoit pas osté
son chapeau et lui avoit présenté la pique; ce que personne néanmoins
n'a vu, que lui. M. de la Feuillade fit tout ce qu'il put pour faire que
le corps se contentast de cette satisfaction, et y envoya Vieuxpont et
Brancas leur en parler, mais inutilement. Voilà où les choses estoient
demeurées.
Le sieur de Montigny, capitaine aux gardes, estant mort. Vieuxpont
s'informa de M. de Palluau où estoit M. le mareschal, et sur ce qu'on
lui dit qu'il estoit sur le chemin de Béthune, il partit, disant qu'il
alloit lui demander congé d'aller courre la campagne; mais ne l'ayant
point rencontré, il passa outre et renvoya prier M. l'intendant par le
major du régiment de dire à M. le mareschal qu'il le prioit de l'excuser
s'il estoit parti sans congé: mais que n'ayant pu le rencontrer et
estant avancé sur le chemin, il avoit cru qu'il ne trouveroit pas
mauvais qu'il le continuast, afin d'avoir quelque avance sur les autres;
ce qui fut fait. Mais M. le mareschal dit qu'il en escriroit à la cour
et s'en plaindroit, et que, s'il revenoit à l'armée, il le feroit
arrester. Voilà tout ce que j'en ai sçu. Vieuxpont a eu tort; car M. le
mareschal a accordé le congé à tous les autres; mais pour l'autre
affaire, je sçais qu'il n'y a pas failli et estoit affligé de
l'obstination du corps, ayant peur, disoit-il à M. de La Feuillade, que
cela ne nuisist à ses affaires particulières.