ENVOI.

Pour ce vous plaise ordonner promptement

Nous être fait des fonds suffisamment,

Car vous savez, seigneur, qu'en toute affaire.

Procès, négoce, hymen, ou bâtiment,

L'argent surtout est chose nécessaire.

La veine du poëte était féconde lorsqu'il n'écoutait que son cÅ“ur ou la

reconnaissance; mais, quand il fallait payer sa rente, le travail imposé

lui redevenait pénible. Au premier terme de 1660, il se contenta d'un

dizain pour madame Fouquet et de madrigaux adressés au roi. Pour être

courtes, les pièces n'étaient pas meilleures; on y sent encore plus que

dans la ballade à Fouquet la contrainte et l'ennui d'un débiteur pressé

par son créancier[628]. Le surintendant, qui était homme de goût, fut

peu satisfait, et, ne voulant pas blesser la Fontaine en parlant de la

qualité des vers, il ne se plaignit que du petit nombre. La Fontaine,

piqué du reproche, répondit par un dizain plein de charme et qui

effaçait bien des vers faibles et négligés:

Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte.

Et c'est le mien: que sert de vous flatter?

Dix fois le jour au Parnasse je monte,

Et n'en saurais plus de trois ajuster.

Dieu vous dirai qu'au nombre s'arrêter

N'est pas le mieux, seigneur, et voici comme:

Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme

Les prend au poids »u lieu de les compter;

Sont-ils méchants, tant moindre en est la somme.

Et tant plutôt on s'en doit contenter.

Depuis ce moment, Fouquet, reconnaissant à quelle nature de poëte il

avait affaire, ne le pressa plus pour le payement de sa rente, et lui

rendit sa liberté en lui continuant sa pension. La Fontaine, que cette

générosité touchait, et qui avait pour Fouquet une affection sincère,

entreprit de chanter les merveilles de Vaux. Il commença, sous le nom de

_Songe de Vaux_, une Å“uvre dont il n'a écrit que des fragments. Il y

évoquait la peinture, l'architecture, tous les arts qui avaient

contribué à embellir cette splendide demeure. Mais, malgré ses efforts

et sa bonne volonté, il ne put achever ce poëme, destiné à célébrer son

bienfaiteur. Dans les fragments qui en restent, on ne peut admirer que

quelques vers. Tel est surtout ce tableau de la Nuit:

. . . . . . . . . . . . . .

Voyez l'autre plafond où la Nuit est tracée.

Cette divinité, digne de vos autels,

Et qui, même en dormant, fait du bien aux mortels.

Par de calmes vapeurs mollement soutenue,

La tête sur son bras, et son bras sur la nue,

Laisse tomber des fleurs et ne les répand pas;

Fleurs que les seuls Zéphyrs font voler sur leurs pas.

Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme,

Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme.

Sont moitié dans les airs et moitié dans sa main;

Moisson plus que toute autre utile au genre humain!

Qu'elle est belle à mes yeux, cette Nuit endormie!

Un sent ici que le poëte chante un des biens qu'il appréciait le plus,

ce sommeil, qui fait oublier à l'homme les soucis, les inquiétudes, les

agitations du monde; mais, considérés dans leur ensemble, les fragments

inachevés du _Songe de Vaux_ sont bien inférieure à l'_Adonis_. La

Fontaine n'a jamais pu forcer son génie. La prospérité et les

libéralités du surintendant l'ont moins bien inspiré que son malheur.

C'est pour Fouquet déchu et accusé que la Fontaine a trouvé dans son

cÅ“ur d'admirables accents. Avoir inspiré une telle affection à ce libre

et poétique génie, avoir compris et respecté son indépendance, c'est

pour Fouquet une gloire immortelle. Son nom est resté lié à celui de la

Fontaine, et c'est au poëte que le surintendant a dû surtout la

sympathie de la postérité.

Les artistes trouvèrent aussi dans Fouquet un protecteur éclairé. Le

Poussin, qui vivait à Rome, fut encouragé par ses bienfaits. Mais le

Brun, son peintre favori, fut chargé d'orner de fresques le château de

Vaux. Il s'en acquitta admirablement et ne fut pas moins charmé du goût

et de la bonne grâce de Fouquet que de sa munificence. Il lui resta

fidèle après son malheur, et exprima plusieurs fois à Olivier

d'Ormesson, le rapporteur du procès de Fouquet, sa sympathie pour

l'accusé. Il voulut même faire le portrait du magistrat intègre qui

avait contribué à sauver la vie du surintendant. Quoique Colbert

continuât de lui confier de grands travaux d'art, il se plaignait de sa

dureté (c'est ainsi qu'il qualifiait la sévère économie du contrôleur

général des finances). Peut-être aussi le nouveau ministre n'avait-il

pas, au même degré que Fouquet, le goût des arts et cette appréciation

délicate des chefs-d'Å“uvre, qui est la plus précieuse récompense du

génie. D'autres artistes, tels que Levau, Le Nôtre, furent aussi

encouragés par Fouquet. Le premier dirigea la construction du château,

dont on louait les belles proportions: le second dessina les jardins et

le parc de Vaux, dont les perspectives étaient admirées des

contemporains. On apercevait du perron une multitude de fontaines

jaillissantes qui charmaient la vue. Au centre était une vaste pièce

d'eau entourée de grands parterres, et de chaque côté des cascades

ménagées avec art. D'innombrables statues s'élevaient de toutes parts et

lançaient des jets d'eau, qui, frappés par la lumière et agités par les

vents, formaient mille tableaux enchanteurs. La Fontaine, dans le _Songe

de Vaux_, a cherché à exprimer ces effets de l'art:

L'eau se croise, se joint, s'écarte, se rencontre.

Se rompt, se précipite au travers des rochers.

Et fait comme alambics distiller leurs planchers.

Ailleurs il fait parler le génie qui a présidé à la disposition de ces

eaux:

Je donne au liquide cristal

Plus de cent formes différentes.

Et le mets tantôt en canal,

Tantôt en beautés jaillissantes.

On le voit souvent par degrés

Tomber à flots précipités.

Sur des glacis je fais qu'il roule

Et qu'il bouillonne en d'autres lieux.

Parfois il dort, parfois il coule.

Et toujours il charme les yeux.

Sur les vastes bassins de Vaux flottaient de petites barques peintes et

dorées, qui conduisaient dans le grand canal. Le Nôtre avait déployé

dans ce parc toutes les merveilles de son art, et Versailles n'a fait

plus tard qu'en imiter les magnificences.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 110 / 211 题