ENVOI

Prince amoureux de dame si gentille,

Si tu veux faire à la France un bon tour,

Avec l'Infante enlève à la Castille

Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

A cette ballade, la Fontaine joignit un madrigal pour la reine, comme au

terme précédent il avait ajouté à la ballade pour Fouquet un madrigal

sur le mariage de mademoiselle d'Aumont et de M. de Mezière. Ainsi,

pendant l'année, le poëte paya sa rente assez largement; mais, comme

nous l'avons dit, tout travail obligé lui devenait un fardeau

intolérable. Dormir, songer, promener ça et là ses rêveries et ses

amours volages, rimer quelque conte emprunté à Boccace, à l'Arioste ou à

Machiavel, voilà ce qui plaisait au poëte. Pellisson, son ami, avait

soin de faire valoir au surintendant ses moindres œuvres et d'excuser

ses retards. Il vantail avec raison la candeur naïve de l'épitaphe que

venait de se composer la Fontaine, et qui peint si bien son indifférence

pour la richesse:

Jean s'en alla comme il était venu.

Mangea le fonds avec le revenu.

Tint les trésors chose peu nécessaire;

Quant à son temps, bien sut le dispenser:

Deux parts en fit, dont il soulait passer

L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Ce rêveur, qui mangeait si légèrement son fonds, n'aurait pas longtemps

porté la chaîne d'un poëte de cour. On sent à chaque instant dans ses

vers la liberté du vrai génie qui se révolte contre l'apparence de la

domesticité. Au milieu de tous ces poëtes faméliques qui imploraient les

bienfaits du surintendant, on aime l'indépendance de la Fontaine. En

veut-on une nouvelle preuve? Il avait attendu à Saint-Mandé une audience

de Fouquet sans être admis, et, quoiqu'il fût entouré de cette riche

bibliothèque qu'admirait Corneille[624], quoiqu'il pût contempler les

curiosités que Fouquet avait tirées à grands frais de l'Orient et

surtout de l'Égypte, il s'impatienta, s'irrita et se plaignit de ce

manque d'égards dans une épître au surintendant:

Dussé-je une fois vous déplaire,

Seigneur, je ne me saurais taire:

Celui qui, plein d'affection,

Vous promet une pension,

Bien payable et bien assinée[625],

A tous les quartiers de l'année;

Qui pour tenir ce qu'il promet

Va souvent au sacré sommet,

Et, n'épargnant aucune peine,

Y dort après tout d'une haleine

Huit ou dix heures règlement

Pour l'amour de vous seulement,

J'entends à la bonne mesure,

Et de cela je vous assure;

Celui-là, dis-je, a contre vous

Un juste sujet de courroux.

L'autre jour, étant en affaire

Et le jugeant peu nécessaire,

Vous ne daignâtes recevoir

Le tribut qu'il croit vous devoir

D'une profonde révérence.

Il fallut prendre patience,

Attendre une heure, et puis partir.

J'eus le cœur gros, sans vous mentir,

Un demi-jour, pas davantage.

Car enfin, ce serait dommage

Que, prenant trop mon intérêt,

Vous en crussiez plus qu'il n'en est.

Comme on ne doit tromper personne,

Et que votre âme est tendre et bonne,

Vous m'iriez plaindre un peu trop fort,

Si, vous mandant mon déconfort,

Je ne contais au vrai l'histoire;

Peut-être même iriez-vous croire

Que je souhaite le trépas

Cent fois le jour: ce qui n'est pas.

Je me console, et vous excuse:

Car, après tout, on en abuse;

On se bat à qui vous aura.

Je crois qu'il vous arrivera

Chose dont aux courts jours se plaignent

Moines d'Orbais, et surtout craignent:

C'est qu'à la fin vous n'aurez pas

Loisir de prendre vos repas.

Le roi, l'État, votre patrie,

Partagent toute votre vie;

Rien n'est pour vous, tout est pour eux.

Bon Dieu! que l'on est malheureux

Quand on est si grand personnage!

Seigneur, vous êtes bon et sage,

Et je serais trop familier,

Si je faisais le conseiller.

A jouir pourtant de vous-même

Vous auriez un plaisir extrême:

Renvoyez donc en certains temps

Tous les traités, tous les traitants,

Les requêtes, les ordonnances,

Le parlement et les finances,

Le vain murmure des frondeurs,

Mais, plus que tous, les demandeurs.

La cour, la paix[626], le mariage,

Et la dépense du voyage,

Qui rend nos coffres épuisés

Et nos guerriers les bras croisés.

Renvoyez, dis-je, cette troupe,

Qu'on ne vit jamais sur la croupe

Du mont où les savantes sÅ“urs

Tiennent boutique de douceurs,

Tant que pour les amants des Muses

Votre Suisse n'ait point d'excuses,

Et moins pour moi que pour pas un.

Je ne serai pas importun:

Je prendrai votre heure et la mienne.

Si je vois qu'on vous entretienne,

J'attendra fort paisiblement

En ce superbe appartement,

Où l'on a fait d'étrange terre,

Depuis peu, venir à grand'erre

(Non sans travail et quelque frais)

Des rois Cephrim et Kiopès

Le cercueil, la tombe ou la bière:

Pour les rois, ils sont en poussière.

C'est là que j'en voulais venir.

Il me fallut entretenir

Avec ces monuments antiques,

Pendant qu'aux affaires publiques

Vous donniez tout votre loisir,

Certes, j'y pris un grand plaisir.

Vous semble-t-il pas que l'image

D'un assez galant personnage

Sert à ces tombeaux d'ornement?

Pour vous en parler franchement.

Je ne puis m'empêcher d'en rire.

Messire Orus, me mis-je à dire,

Vous nous rendez tout ébahis:

Les enfants de votre pays

Ont, ce me semble, des bavettes

Que je trouve plaisamment faites.

On m'eût explique tout cela;

Mais il fallut partir de là

Sans entendre l'allégorie.

Je quittai donc la galerie,

Fort content, parmi mon chagrin,

De Kiopès et de Cephrim,

D'Orus et de tout son lignage,

Et de maint autre personnage.

Puissent ceux d'Égypte en ces lieux.

Fussent-ils rois, fussent-ils dieux.

Sans violence et sans contrainte,

Se reposer dessus leur plinthe

Jusques au bout du genre humain!

Ils ont fait assez de chemin

Pour des personnes de leur taille.

Et vous, seigneur, pour qui travaille

Le temps qui peut tout consumer,

Vous que s'efforce de charmer

L'antiquité qu'on idolâtre,

Pour qui le dieu de Cléopâtre,

Sous nos murs enfin abordé,

Vient de Memphis à Saint-Mandé,

Puissiez-vous voir ces belles choses

Pendant mille moissons de roses!

Mille moissons, c'est un peu trop;

Car nos ans s'en vont au galop.

Jamais à petites journées.

Hélas! les belles destinées

Ne devraient aller que le pas.

Mais quoi! le ciel ne le veut pas.

Toute âme illustre s'en console,

Et pendant que l'âge s'envole,

Tâche d'acquérir un renom

Qui fait encor vivre le nom

Quand le héros n'est plus que cendre.

Témoin celui qu'eut Alexandre

Et celui du fils d'Osiris

Qui va revivre dans Paris.

Fouquet acceptait de bonne grâce les boutades du poëte et lui pardonnait

ses impatiences. Lui-même n'avait que trop besoin d'indulgence, hélas!

et, tandis que la Fontaine le croyait absorbé par les affaires, il était

tout entier aux plaisirs. C'est du moins ce que dit un contemporain,

l'abbé de Choisy: «Il se chargeait de tout, et prétendait être premier

ministre sans perdre un instant de ses plaisirs. Il faisait semblant de

travailler seul dans son cabinet de Saint-Mandé, et, pendant que toute

la cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre,

louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il

descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin où ses nymphes,

que je nommerais bien si je voulais, et même les mieux cachées, lui

venaient tenir compagnie au prix de l'or.» Les lettres que nous citerons

dans la suite ne prouvent que trop la vérité de ce qu'avance l'abbé de

Choisy. C'est à Saint-Mandé que Fouquet recevait ordinairement

mademoiselle de Menneville, une des filles de la reine les plus

renommées par sa beauté. Les lettres de l'entremetteuse, qui

transmettait les messages et l'argent de Fouquet, sont encore

conservées à la bibliothèque impériale, et attestent les prodigalités du

surintendant et l'illusion de ceux qui le croyaient, comme la Fontaine,

tout occupé des affaires publiques.

En condamnant les folles dépenses du surintendant, on ne peut s'empêcher

de louer sa générosité et sa délicatesse envers un poëte comme la

Fontaine. Il lui laissait toute liberté de se plaindre et n'en prêtait

pas moins une oreille favorable à ses requêtes en faveur de ses

compatriotes. Le pont de Château-Thierry, où la Fontaine était né, avait

été emporté pendant l'hiver de 1659. Le poëte s'adressa aussitôt à

Fouquet:

Dans cet écrit, notre pauvre cité

Par moi, seigneur, humblement vous supplie,

Disant qu'après le pénultième été

L'hiver survint avec grande furie.

Monceaux de neige et gros randons[627] de pluie.

Dont maint ruisseau, croisant subitement,

Traita nos ponts bien peu courtoisement.

Si vous voulez qu'on les puisse refaire,

De bons moyens j'en sais certainement.

L'argent surtout est chose nécessaire.

Or, d'en avoir, c'est la difficulté;

La ville en est de longtemps dégarnie.

Qu'y ferait-on? Vice n'est pauvreté;

Mais cependant, si l'on n'y remédie.

Chaussée et pont s'en vont à la voirie.

Depuis dix ans, nous ne savons comment.

La Marne fait des siennes tellement,

Que c'est pitié de la voir en colère.

Pour s'opposer à son débordement,

L'argent surtout est chose nécessaire.

Si, demandez combien en vérité

L'œuvre en requiert, tant que soit accomplie

Dix mille écus en argent bien compté.

C'est justement ce de quoi l'on vous prie.

Mais que le prince en donne une partie.

Le tout, s'il veut, j'ai bon consentement

De l'agréer, sans craindre aucunement.

S'il ne le veut, afin d'y satisfaire,

Aux échevins on dira franchement:

L'argent surtout est chose nécessaire.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 109 / 211 题