CHAPITRE VII

--JUILLET 1652--

Marche de l'armée des princes sous les murs de Paris (2

juillet).--Avis donné par Nicolas Fouquet.--L'armée des princes est

attaquée par Turenne.--Escarmouches au lieu dit la _Nouvelle

France_ et aux Récollets.--Combat de la porte

Saint-Antoine.--Danger du prince de Condé et de son armée.--Il est

sauvé par mademoiselle de Montpensier.--La paille adoptée comme

signe de ralliement des Frondeurs.--Assemblée générale de l'Hôtel

de Ville (4 juillet).--Tentative d'incendie.--Résistance des

archers de la ville.--Meurtre de plusieurs conseillers.--L'Hôtel de

Ville est envahi et pillé.--Le duc de Beaufort éloigne la populace

et délivre les conseillers.--Mademoiselle de Montpensier sauve le

prévôt des marchands.--Tyrannie des princes dans Paris.--Élection

d'un nouveau prévôt des marchands (6 juillet).--Condamnation et

supplice de quelques-uns des séditieux.--Négociations du parlement

avec la cour.--Le roi annonce l'intention d'éloigner le cardinal

Mazarin (11 juillet).--Opposition de Condé aux propositions de la

cour (13 juillet).--Il continue de négocier secrètement avec

Mazarin.--Rôle de Nicolas Fouquet et de son frère pendant cette

crise.

L'armée royale, établie à Saint-Denis, était plus forte que celle des

princes. Turenne se prépara à les attaquer dans Saint-Cloud, et fit

jeter un pont sur la Seine; mais Condé, reconnaissant qu'il ne pourrait

résister aux troupes royales dans la position qu'il occupait, résolut de

gagner à la hâte Charenton. Il décampa dans la nuit du 1er au 2

juillet, et se présenta à la porte Saint-Honoré et à la porte de la

Conférence, dont nous avons indiqué plus haut la situation[182]. Il

espérait faire traverser Paris à son armée et gagner en sûreté le poste

de Charenton; mais les gardes des portes Saint-Honoré et de la

Conférence, qui étaient dévoués au maréchal de l'Hôpital et au prévôt

des marchands, refusèrent de les ouvrir, et il fallut que l'armée des

princes longeât les murs et les fossés de la ville depuis la porte

Saint-Honoré jusqu'à la porte Saint-Antoine. A cette époque, Paris était

entouré d'une enceinte fortifiée et bastionnée, que couvrait un large

fossé creusé sur l'emplacement où s'élèvent maintenant les boulevards.

Huit portes s'ouvraient dans la partie de l'enceinte située sur la rive

droite de la Seine. C'étaient les portes de la Conférence, Saint-Honoré,

Richelieu, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et

Saint-Antoine. Les terrains qui s'étendaient au delà des fortifications

étaient en partie occupés par des villages, comme ceux du Roule et de la

Ville-l'Évêque, en partie cultivés. Il y avait beaucoup de monastères

dans cet espace. En s'en tenant aux principaux, on peut citer, à

Montmartre, une abbaye de femmes; à Saint-Lazare, un ancien monastère,

où saint Vincent de Paul venait d'établir les prêtres de la mission; au

faubourg Saint-Martin, les Récollets[183]; enfin, dans le faubourg

Saint-Antoine, l'abbaye de Saint-Antoine des-Champs, le couvent des

chanoinesses régulières de Saint-Augustin, et celui des religieuses de

Picpus.

Il fallait que l'armée des princes parcourût ce vaste espace en présence

de troupes supérieures en nombre, aux attaques desquelles elle prêtait

flanc. Aussi le prince de Condé et le duc d'Orléans s'efforcèrent-ils à

plusieurs reprises d'obtenir du conseil de ville que l'on livrât passage

à leur armée à travers Paris; mais les magistrats municipaux avaient

donné parole au roi de tenir les portes fermées, et ils persistèrent

dans leur résolution. La plus grande partie de la nuit s'écoula dans ces

négociations, pendant que l'armée des princes campait au cours de la

Reine. Ce fut seulement à l'approche du jour qu'elle se mit en marche à

travers la Ville-l'Évêque pour longer l'enceinte septentrionale de Paris

et aller rejoindre Charenton. Le procureur général, Nicolas Fouquet, qui

avait été informé des demandes des princes et du refus des magistrats

municipaux, se hâta de prévenir le cardinal: «On donne avis important et

pressé, écrivait-il, que l'armée des princes a passé sous la porte

Saint-Honoré, au pied de la sentinelle, par le milieu du Cours, et a

défilé par la Ville-l'Évéque et va tout autour des faubourgs gagner

Charenton. Ils ont sept pièces de canon que l'on a comptées, et marchent

dans le plus grand désordre du monde, les troupes et les équipages

pêle-mêle, en sorte que cinq cents chevaux, envoyés en diligence,

peuvent tout défaire aisément, si l'on veut. Cependant on amuse le roi

avec peu de gens que l'on fait paraître. Il faut se hâter: ils ont deux

défilés à passer: pourvu qu'on parte promptement, on y sera assez

tôt[184].»

Turenne n'était pas homme à négliger une pareille occasion. Il fit

avancer immédiatement une partie de son armée dans les terrains alors

inhabités, qui s'étendaient entre les hauteurs de Montmartre et la porte

Saint-Martin[185]. Cet espace, désigné sous le nom de _Nouvelle France_,

était compris entre les rues actuelles de Saint-Lazare, des Martyrs, du

Faubourg-Poissonnière et la place Saint-Georges. Ce fut là que la

cavalerie de Turenne assaillit l'arrière-garde de l'armée des princes.

Celle-ci ne put soutenir le choc et se réfugia au couvent des Récollets.

Il y eut là une nouvelle lutte, qui se termina encore à l'avantage de

l'armée royale. Les vaincus tentèrent vainement de se réfugier dans la

ville par la porte Saint-Martin. On leur en refusa l'entrée. Ils

atteignirent enfin le faubourg Saint-Antoine, toujours harcelés par la

cavalerie de Turenne. Ce fut seulement à neuf heures que l'armée des

princes parvint à se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine, à l'aide

des fossés et des barricades qui avaient servi aux habitants pour

repousser les pillards du duc de Lorraine.

Le prince de Condé, ayant distribué les postes à ses soldats et occupé

les maisons qui dominaient les barricades, tint l'armée royale en échec

de neuf heures du matin à quatre heures (2 juillet), mais ce ne fut pas

sans essuyer des pertes cruelles. A la place Saint-Antoine aboutissaient

trois rues principales, celles du Faubourg Saint-Antoine, de Charonne

et de Charenton. Chacune d'elles était coupée par des barricades que se

disputèrent les deux armées. Sur les flancs de la place s'élevaient la

porte Saint-Antoine et les hautes tours de la Bastille, garnies de

canons qui pouvaient foudroyer tout le quartier. La porte Saint-Antoine

était gardée par des bourgeois, qui étaient dévoués à la cour et avaient

promis de ne pas recevoir l'armée des princes. Turenne, qui avait déjà

si maltraité les troupes de Condé dans leur retraite précipitée de la

porte Saint-Martin à la porte Saint-Antoine[186], espérait les écraser

dans ce dernier combat, et il est probable qu'il y eût réussi, si les

bourgeois eussent exécuté leurs promesses. Le roi s'était avancé sur les

hauteurs de Charonne pour assister au triomphe de son armée, et pressait

Turenne d'engager la bataille. Ce général aurait voulu attendre

l'arrivée de son artillerie et d'un renfort de trois mille hommes, que

devait lui amener le maréchal de la Ferté; mais l'impatience du jeune

Louis XIV ne lui permit pas de différer l'attaque[187]. Turenne enleva

successivement les trois barricades de la rue de Charonne, de la rue du

Faubourg-Saint-Antoine et de la rue de Charenton; mais le prince de

Condé, qui se multipliait dans le danger et se portait sur tous les

points menacés, fit payer cher cet avantage à l'armée royale:

Saint-Mégrin, Nantouillet, le jeune Mancini, neveu de Mazarin, et un

grand nombre d'autres officiers furent tués ou blessés dangereusement.

Du côté des princes, les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld furent

obligés de quitter le champ de bataille. Le prince de Condé lui-même,

rejeté au pied de la porte Saint-Antoine, était dans un état pitoyable.

«Il avait, dit Mademoiselle[188] qui le vit en ce moment, deux doigts de

poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés; son collet et sa

chemise étaient pleins de sang, quoiqu'il n'eût pas été blessé; sa

cuirasse était toute pleine de coups, et il portait son épée à la main,

ayant perdu le fourreau.»

La situation des princes devenait de plus en plus critique: Turenne

avait enfin été rejoint par son artillerie et par les troupes du

maréchal de la Ferté. Il se préparait à envoyer deux détachements pour

attaquer Condé en flanc, en même temps qu'il marcherait droit sur lui et

l'écraserait au pied des murailles de Paris. A ce moment, la porte

Saint-Antoine s'ouvrit et le canon de la Bastille tira sur l'armée

royale. Le prince de Condé et ses troupes trouvèrent un asile dans

Paris, et Turenne fut obligé de battre en retraite devant une artillerie

qui foudroyait son armée. Ce changement fut l'Å“uvre de mademoiselle de

Montpensier, fille de Gaston d'Orléans. Vivement émue du danger des

princes, elle avait arraché à Gaston une lettre qui enjoignait au

gouverneur de Paris et au prévôt des marchands de lui obéir. Elle se

rendit aussitôt à l'Hôtel de Ville, et, à force d'instances et de

menaces, elle contraignit le maréchal de l'Hôpital et le conseil de

ville à lui donner un plein pouvoir pour faire ouvrir les portes de

Paris à l'armée des princes. Mademoiselle de Montpensier alla

immédiatement à la porte Saint-Antoine, et força la garde bourgeoise à

laisser passer les bagages et les blessés de Condé. De là elle courut à

la Bastille, dont le gouverneur la Louvière, fils du frondeur Pierre

Broussel, avait aussi reçu un ordre du duc d'Orléans qui lui enjoignait

d'obéir à sa fille. La princesse, montant sur les tours de la Bastille,

fit pointer les canons contre l'armée royale. Ce fut alors qu'elle

remarqua le mouvement que faisaient les troupes de Turenne pour

envelopper Condé, deux détachements se dirigeant, l'un par Popincourt et

l'autre du côté de Reuilly, tandis que le maréchal, avec le gros de son

armée, marchait vers la porte Saint-Antoine. Mademoiselle de Montpensier

se hâta d'avertir le prince[189], et Condé ordonna à ses troupes de

rentrer dans Paris, pendant que le canon de la Bastille protégeait sa

retraite. L'armée des princes traversa Paris, et alla par le pont Neuf

prendre ses quartiers au delà des faubourgs Saint-Jacques et

Saint-Victor. Les bourgeois témoins de cette retraite virent avec

étonnement le drapeau rouge d'Espagne flotter dans l'armée des princes,

mêlé aux écharpes bleues des frondeurs[190].

Le combat de la porte Saint-Antoine, qui aurait pu être décisif, ne

servit qu'à irriter les deux partis. L'armée royale, qui avait laissé

jusqu'alors les vivres entrer dans Paris, commença à intercepter les

communications avec la campagne et à affamer les habitants de la

capitale. De leur côté, les princes étaient décidés à entraîner la

bourgeoisie ou à la livrer à la fureur de la populace. Dès le 4 juillet,

les Parisiens furent forcés de porter à leurs chapeaux un signe

distinctif, s'ils ne voulaient pas être poursuivis comme _Mazarins_.

C'était un bouquet de paille[191]. On convoqua pour le même jour une

assemblée générale des bourgeois à l'Hôtel de Ville. Elle se composait

du gouverneur de Paris, du prévôt des marchands, des conseillers de la

ville, et d'un grand nombre de notables élus dans chaque quartier[192].

On devait y proposer l'union de la ville avec les princes et tenter

d'entraîner Paris dans la guerre contre l'autorité royale. Rien ne fut

négligé pour effrayer la bonne bourgeoisie, qui répugnait à prendre un

parti aussi violent. Dès le matin, la place de Grève était remplie d'une

populace excitée par les factieux, qui lui distribuaient de l'argent.

Plus de huit cents soldats travestis s'étaient mêlés à la multitude et

contribuaient à entretenir et à augmenter son exaltation[193].

Lorsque tous les députés furent réunis, et que le duc d'Orléans et le

prince de Condé furent arrivés, on donna lecture d'une lettre du roi qui

se plaignait que les bourgeois eussent ouvert les portes de Paris à

l'armée des princes. A cette occasion, le procureur du roi en l'Hôtel de

Ville prit la parole, et dit qu'il fallait envoyer une députation au roi

pour le supplier de revenir en sa bonne ville de Paris. Les partisans

des princes tentèrent d'étouffer par leurs clameurs les paroles du

procureur de la ville; mais une notable partie de l'assemblée parut

disposée à se ranger à son avis. Alors le duc d'Orléans et le prince de

Condé sortirent de la salle du conseil, et arrivés sur la place de

Grève: «Ces gens-là, dirent-ils[194], ne veulent rien faire pour nous;

ce sont tous Mazarins.» La populace n'attendait que ce signal pour se

porter aux derniers excès.

Il était six heures du soir lorsque les factieux commencèrent à tirer

dans les fenêtres de l'Hôtel de Ville; et, comme les coups, dirigés de

bas en haut, ne blessaient personne et se perdaient dans les plafonds,

les soldats déguisés qui s'étaient joints au peuple occupèrent les

maisons de la place de Grève, où l'on avait d'avance percé des

meurtrières, et de là ils tirèrent dans la salle des délibérations[195].

D'autres séditieux entassèrent aux portes de l'Hôtel de Ville des

matières enflammables, et y mirent le feu. En peu de temps la fumée et

la flamme enveloppèrent les bâtiments. Dans cette extrémité, quelques

députés jetèrent par les fenêtres des bulletins qui annonçaient que

l'union avec les princes était conclue. D'autres, connus pour

frondeurs, sortirent de l'Hôtel de Ville et tentèrent de haranguer le

peuple; mais ils s'adressaient à une foule ivre de vin[196] et de

fureur, qui ne distinguait plus amis ni ennemis. Miron, maître de la

chambre des comptes, fut une des premières victimes. A peine eut-il

franchi les degrés de l'Hôtel de Ville qu'il fut assailli à coups de

baïonnette et de poignard. Il tenta vainement de se faire connaître pour

un des chefs du parti des princes; il fut tué sur place[197]. Le

conseiller Ferrand de Janvry eut le même sort. Le président Charton, un

de ceux qui s'étaient le plus signalés dans la première Fronde, fut

accablé de coups. On peut juger, par le sort des frondeurs, du

traitement qu'essuyèrent les conseillers de ville qui étaient connus

pour adversaires des princes. Le maître des requêtes Legras et plusieurs

autres furent assassinés au moment où ils cherchaient à s'échapper sous

un déguisement.

Cependant les gardes du maréchal de l'Hôpital et les archers de la

ville, ayant élevé des barricades intérieures, réussirent pendant

longtemps à empêcher les séditieux de pénétrer dans l'Hôtel de Ville.

Ils en tuèrent même un certain nombre, mais le manque de munitions ne

leur permit pas de prolonger cette résistance. Le maréchal de l'Hôpital,

qui était une des victimes désignées à la vengeance du peuple, réussit à

s'enfuir déguisé. Le prévôt des marchands et les conseillers se

cachèrent dans des réduits obscurs, et à la faveur de la nuit trouvèrent

moyen de se dérober à la fureur de la populace. Les voleurs, qui

s'étaient mêlés à la foule, étaient plus occupés à piller qu'à tuer. Il

y en eut même qui consentirent, moyennant finance, à sauver quelques-uns

des conseillers. Conrart en cite plusieurs exemples. Le Journal inédit

de Dubuisson-Aubenay raconte que le président de Guénégaud promit dix

pistoles à des séditieux qui prirent son chapeau, son manteau et son

pourpoint de taffetas rayé, et, après l'avoir couvert de haillons, le

firent sortir de l'Hôtel de Ville; mais, au carrefour formé par les rues

de la Coutellerie, Jean-Pain-Mollet, Jean-de-l'Épine, ils furent arrêtés

par une barricade et un corps de garde. Le président fut tiraillé entre

deux bandes, qui se le disputaient et menaçaient de le mettre en pièces.

Les gardiens de la barricade l'emportèrent enfin, et le conduisirent à

la Monnaie[198]. Là, il obtint qu'on le déposât chez un bourgeois; mais

il fallut payer à ses _sauveurs_ cent livres. Le conseiller Doujat, et

bien d'autres, achetèrent de même leur salut.

Le pillage de l'Hôtel de Ville se prolongea jusqu'à onze heures.

Vainement on pressait le duc d'Orléans et le prince de Condé d'aller au

secours des conseillers qu'on égorgeait, et dont plusieurs étaient de

leur parti. Ni les meurtres ni l'incendie de l'Hôtel de Ville ne

parurent les toucher. Ils répondaient avec indifférence qu'ils n'y

pouvaient rien. Enfin ils se décidèrent, sur les onze heures du soir, à

envoyer le duc de Beaufort, qui était le plus populaire des princes. Il

ordonna de tirer des pièces de vin de l'Hôtel de Ville, de les rouler à

l'extrémité de la place de Grève, et de les livrer à la foule pour la

récompenser de ses exploits. Pendant qu'elle achevait de s'enivrer, il

fit sortir de l'Hôtel de Ville la plupart de ceux qui y étaient

enfermés[199]. Beaufort fut rejoint par mademoiselle de Montpensier,

fille de Gaston d'Orléans. Cette princesse n'arriva qu'après minuit, et

lorsque tout était calmé[200]. Elle se borna à délivrer le prévôt des

marchands, qui promit de donner sa démission.

Ce massacre de l'Hôtel de Ville fut, suivant l'expression de

Mademoiselle[201], «le coup de massue du parti des princes; il ôta la

confiance aux mieux intentionnés, intimida les plus hardis, ralentit le

zèle de ceux qui en avaient le plus.» Vainement les princes cherchèrent

à rejeter ces violences sur la fureur aveugle du peuple. Leur complicité

n'était que trop évidente. La présence de leurs soldats au milieu de

l'émeute démentait toutes leurs dénégations. On avait vu peu avant

l'attaque de l'Hôtel de Ville un bateau rempli de leurs hommes aborder à

la place de Grève[202]. Un conseiller de ville, nommé de Bourges, osa

dire en face au duc d'Orléans qu'il avait reconnu parmi les séditieux

des soldats du régiment de Languedoc, qui appartenait à ce prince, et

entre autres le major[203]. Un autre conseiller, nommé Poncet, avait

donné cent louis au trompette du régiment de Valois, qui, moyennant

cette rançon, consentit à le sauver[204].

Le résultat seul eût suffi pour prouver que les princes étaient les

auteurs du massacre de l'Hôtel de Ville: ils avaient voulu régner par la

terreur, et contraindre le parlement et l'Hôtel de Ville à se déclarer

hautement pour eux. Ils y réussirent; mais ces corps n'étaient plus que

l'ombre d'eux-mêmes. Tous les présidents à mortier étaient sortis de

Paris, ainsi que le procureur général, Nicolas Fouquet. Les deux avocats

généraux, Talon et Bignon, n'allaient plus au Palais[205]. On était

réduit à faire présider le parlement par le vieux conseiller Broussel.

L'Hôtel de Ville n'était pas moins complètement désorganisé: dès le 6

juillet, on avait élu un nouveau prévôt des marchands, et le choix était

encore tombé sur Broussel, qui était un instrument docile et aveugle des

passions des princes. Quant aux véritables représentants de la

bourgeoisie, ils s'abstenaient de paraître aux assemblées. Enfin la

division ne tarda pas à se mettre dans le parti victorieux. Le duc

d'Orléans n'avait jamais montré la même violence que le prince de Condé,

et il était jaloux de sa puissance. Il écoutait volontiers les conseils

du cardinal de Retz, ennemi implacable de Condé et de Chavigny, et la

cour espérait par son influence gagner le duc d'Orléans, ou du moins le

séparer de ses alliés. Mazarin écrivait, le 8 juillet, à l'abbé Fouquet:

«On persiste ici dans la résolution de ne point exécuter la proposition

que l'on a faite[206], que l'on ne sache auparavant si M. le cardinal de

Retz y voudra contribuer. C'est pourquoi il faut le faire expliquer

là-dessus sans perte de temps. Car, si l'on sait qu'il n'y ait aucune

assistance à espérer de ce côté-là, ce sera alors qu'on vous fera savoir

précisément ce qu'il y aura à faire. J'attendrai de vos nouvelles

aujourd'hui, et je vous prie que je les reçoive le plus tôt qu'il se

pourra. Je suis en grande inquiétude de vous voir exposé au danger où

vous êtes, et je vous conjure de me croire toujours le même à votre

égard.» Un second billet de Mazarin, adressé le même jour à l'abbé

Fouquet, insistait encore sur ce point: «Je souhaite que M. le cardinal

de Retz puisse réussir dans l'affaire qu'on lui propose, qui ne lui

serait pas moins glorieuse qu'utile à Sa Majesté dans les conjonctures

présentes. Si vous convenez de l'exécution, je vous prie de m'en

informer en toute diligence, afin que nous prenions là-dessus nos

mesures de notre côté. Je m'assure que le cardinal de Retz se fiera

assez à vous pour vous en parler librement, et, en cas que cela ne fût

pas, il faudrait que vous lui en fissiez parler par quelque personne à

qui il ne fit point scrupule de s'ouvrir.»

Ce projet, que nous ne connaissons que par des indications vagues et

énigmatiques, ne se réalisa pas. Quant aux princes, ils parurent dans

les premiers temps disposés à agir de concert et à sacrifier leurs

divisions et leurs passions personnelles aux intérêts généraux de leur

parti. Comme l'opinion publique s'élevait avec force contre le massacre

de l'Hôtel de Ville, ils voulurent lui donner satisfaction en

abandonnant à la justice quelques-uns des séditieux. On en arrêta deux

qui s'étaient présentés chez un marchand quincaillier de la rue de la

Ferronnerie, nommé Gervaise, pour réclamer l'argent qu'il leur avait

promis au moment du danger. Ils furent condamnés à être pendus et

exécutés immédiatement[207].

Malgré cet acte de vigueur, la confiance ne se rétablit pas dans Paris.

Chaque jour, on apprenait que des gens de condition, que les membres les

plus notables de la bourgeoisie et du parlement avaient quitté la ville

et s'étaient retirés près du roi. En même temps la cour annonçait

l'intention d'éloigner le cardinal Mazarin et d'enlever ainsi aux

factieux tout prétexte pour persister dans leur rébellion[208]. Dès que

cette résolution fut arrêtée, le garde des sceaux, Mathieu Molé, manda

les députés du parlement qui s'étaient rendus à Saint-Denis pour

négocier, leur en donna avis, et leur recommanda de l'annoncer au

parlement et aux princes. Ces derniers furent invités en même temps à

envoyer immédiatement des députés à Saint-Denis pour que la paix pût

être signée et le calme rétabli dans le royaume[209].

Cette nouvelle répandit la joie dans Paris; mais le prince de Condé n'y

vit qu'un piège tendu à son parti. Il se persuada que Mazarin, d'accord

avec la duchesse de Chevreuse et le cardinal de Retz, voulait faire

entrer au ministère le marquis de Châteauneuf et le maréchal de

Villeroy, ses ennemis[210]. Aussi s'éleva-t-il avec force contre les

propositions de la cour, lorsque le parlement fut appelé a en délibérer

le 13 juillet. Il demanda qu'avant tout le cardinal sortit de France, et

le parlement fut obligé de se plier à la volonté impérieuse des princes.

«Si les gens de bien, dit Omer-Talon[211], eussent été en liberté de

dire leur sentiment comme deux mois auparavant, le parlement et la ville

eussent embrassé la proposition de la cour et eussent obligé M. le

Prince de s'y accommoder; mais les actions de violence ayant porté la

frayeur et l'étonnement dans tous les esprits, M. le Prince était devenu

maître dans Paris avec une autorité despotique, conforme à son humeur.»

En s'opposant au traité du parlement avec la cour, Condé laissait

Chavigny poursuivre en son nom des négociations où l'intérêt personnel

du prince l'emportait de beaucoup sur l'intérêt public. Il s'engageait

à rétablir Mazarin au bout de trois mois, pourvu que ses partisans

obtinssent les récompenses qu'il avait stipulées antérieurement[212].

Mais cette dernière condition excitait l'indignation de tous ceux qui

s'étaient dévoués pour la cause royale; ils ne pouvaient souffrir que

les rebelles fussent récompensés, de préférence aux fidèles serviteurs

du roi[213]. Enfin Mazarin aurait voulu employer son exil de trois mois

à conclure la paix avec l'Espagne, tandis que Condé prétendait se

réserver cette importante négociation[214]. Nous avons déjà exposé les

motifs qui déterminaient Mazarin à ne pas laisser à son adversaire

l'honneur du traité de paix[215]. Ainsi tout restait en suspens.

Dans ces circonstances, le procureur général, Nicolas Fouquet, qui

s'était retiré près du roi presque aussitôt après le massacre de l'Hôtel

de Ville, fut un des conseillers les plus actifs et les plus

intelligents du cardinal. Il insista fortement pour qu'une ordonnance

royale transférât le parlement dans une autre ville. Ce serait,

disait-il, enlever aux frondeurs l'appui du premier corps de l'État et

frapper de nullité les actes des conseillers restés à Paris. Ils ne

seraient plus, s'ils persistaient dans leur opposition, qu'une troupe de

factieux sans autorité légale. Nicolas Fouquet n'insistait pas moins

vivement pour que la cour refusât de reconnaître la nouvelle

municipalité établie à l'Hôtel de Ville. Il n'y aurait plus alors que

deux camps: d'un côté, le roi avec la majesté de l'autorité souveraine,

que les frondeurs n'osaient pas rejeter ouvertement; et, de l'autre, des

princes rebelles soutenus par une troupe de factieux. Le Mémoire dans

lequel le procureur général développe ces idées est parvenu jusqu'à nous

et prouve que Nicolas Fouquet contribua à donner à la politique du

cardinal une direction plus ferme et plus intelligente.

Quant à l'abbé Fouquet, forcé de se tenir caché dans Paris, où régnait

tyranniquement la faction des princes, il ne cessait d'entretenir des

relations avec le cardinal, comme les lettres de Mazarin

l'attestent[216]. Souvent même il bravait tous les périls pour se rendre

près du cardinal et lui porter les avis et les propositions de ses

partisans. Ainsi les deux frères persistaient dans le rôle qu'ils

avaient habilement rempli depuis le commencement de la Fronde; ils

restèrent les soutiens zélés et énergiques d'une cause qui semblait

alors gravement compromise.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 89 / 211 题