Condé s'empare de la ville de Saint-Denis (11 mai), qui est bientôt
reprise par l'armée royale (13 mai).--les princes s'adressent au
duc de Lorraine, qui s'avance jusqu'à Lagny à la tête d'une petite
armée.--Son arrivée à Paris (1er juin).--Caractère de ce duc et
de ses troupes.--Frivolité apparente du duc de Lorraine.--Ses
temporisations affectées.--Il négocie avec la cour par
l'intermédiaire de madame de Chevreuse et de l'abbé
Fouquet.--Intimité de l'abbé Fouquet avec mademoiselle de
Chevreuse.--Lettre de l'abbé Fouquet à Mazarin (4 juin) sur les
négociations de madame de Chevreuse avec le duc de
Lorraine.--Lettre de Mazarin à madame de Chevreuse (5
juin).--Traité signé avec le duc de Lorraine (6 juin).--Part qu'y a
la princesse du Guéménée (Anne de Rohan).--Le duc de Lorraine
s'éloigne de Paris.--Misère de cette ville.--Procession de la
châsse de sainte Geneviève (11 juin).--Conduite du prince de Condé
à cette occasion.--Murmures et menaces contre le
parlement.--Violences exercées contre les conseillers (21
juin).--Mazarin encourage l'abbé Fouquet à exciter le peuple contre
le parlement.--Tumulte du 23 juin.--Danger que court le procureur
général Nicolas Fouquet.--Les deux armées se rapprochent de Paris.
Les troupes royales, campées à Saint-Germain, s'étaient avancées
jusqu'au pont de Saint-Cloud, dans l'espérance de s'en emparer sans
résistance. A cette nouvelle, Condé se hâta de se porter vers le bois de
Boulogne, et les Parisiens le suivirent en grand nombre[155]. Mais déjà
les troupes royales s'étaient retirées, sur un ordre venu de
Saint-Germain. Condé, voulant profiter de l'ardeur des soldats et des
bourgeois qui l'avaient accompagné, les mena à Saint-Denis, qui n'était
défendu que par un petit nombre de Suisses. Cette ville fut enlevée sans
difficulté (11 mai); mais deux jours après un des généraux de l'armée
royale, Miossens, qui devint plus tard le maréchal d'Albret, la reprit
aussi aisément. La bourgeoisie parisienne sortit pour le combattre, mais
à la première charge de la cavalerie ennemie elle tourna le dos[156]. On
ne fit que rire à Paris de cette expédition, et les bourgeois qui
jouaient au soldat devinrent l'objet de railleries, dont Loret s'est
fait l'écho dans sa _Muse historique_ du 19 mai:
...Étant dans leurs familles
Avec leurs femmes et leurs filles,
Ils ne disaient parmi les pots
Que mots de guerre à tous propos:
Bombarde, canon, couleuvrine,
Demi-lune, rempart, courtine...
Et d'autres tels mots triomphants,
Qui faisaient peur à leurs enfants.
Avec de pareils soldats, Condé ne pouvait espérer soutenir son ancienne
gloire militaire. Quant à sa véritable armée, elle était bloquée à
Étampes et vivement pressée par Turenne. Dans cette situation critique,
il s'adressa à un prince étranger, Charles IV, duc de Lorraine, beau
frère du duc d'Orléans. Charles de Lorraine, dépouillé depuis longtemps
de ses États par Richelieu, menait la vie errante d'un aventurier à la
tête d'une petite armée, composée de vieux et bons soldats. Il
s'empressa de répondre à l'appel des princes, s'avança jusqu'à Lagny, à
la tête de huit cents hommes[157], y fit camper ses troupes, et se
rendit lui-même à Paris (1er juin). Il trouva sur la route le duc
d'Orléans et le prince de Condé, qui étaient venus jusqu'au Bourget pour
le recevoir. A Paris, le peuple manifesta la joie la plus vive de
l'arrivée de ce belliqueux auxiliaire. Sur le pont neuf, ce n'étaient
que mousquetades en l'honneur des Lorrains[158]. Le bon peuple de Paris
ne se doutait guère du caractère des alliés qu'il fêtait. Le duc de
Lorraine, habitué depuis longues années à la vie des camps, affichait
dans sa conduite et dans ses paroles un cynisme effronté. Il cachait,
sous une légèreté moqueuse, l'ambition et l'avidité d'un chef de
mercenaires; se jouait de sa parole et négociait avec Mazarin en même
temps qu'avec les princes. Ses soldats, habitués aux horreurs de la
guerre de Trente-Ans, étaient des pillards impitoyables[159], et il ne
fallut pas longtemps au peuple des campagnes pour en faire la triste
expérience.
Quant au duc, on prit d'abord ses façons brusques et libres pour la
franchise originale d'un soldat. Les dames surtout s'y laissèrent
séduire[160]. Le duc de Lorraine logea au palais du Luxembourg,
qu'habitaient son beau-frère et sa sÅ“ur, Gaston d'Orléans et Marguerite
de Lorraine. Après quelques jours donnés aux plaisirs, les princes
voulurent aller au secours d'Étampes; mais leur allié prenait tout sur
un ton de raillerie, chantait et se mettait à danser, «de sorte, dit
mademoiselle de Montpensier[161], que l'on était contraint de rire.» Le
duc d'Orléans l'ayant envoyé chercher un jour que le cardinal de Retz
était dans son cabinet, et voulant lui parler d'affaires, il répondit:
«Avec les prêtres, il faut prier Dieu; que l'on me donne un
chapelet[162].» Quelque temps après arrivèrent mesdames de Chevreuse et
de Montbazon, renommées par leur beauté et leur galanterie. Comme on
tenta encore de parler de choses sérieuses, le duc de Lorraine prit une
guitare, et leur dit: «Dansons, mesdames; cela vous convient mieux que
de parler d'affaires[163].» Pour échapper aux instances de mademoiselle
de Montpensier, il affectait un amour passionné pour madame de
Frontenac, _une des maréchales de camp_ de la princesse.
Cette apparence de frivolité couvrait, comme nous l'avons dit, beaucoup
de finesse, d'astuce et même de duplicité. Le duc de Lorraine n'avait
pas tardé à voir où était la force réelle. Du côté des princes, il n'y
avait que divisions. Gaston d'Orléans était jaloux du prince de Condé;
la duchesse d'Orléans détestait sa belle-fille, mademoiselle de
Montpensier, et servait le parti de la cour. Au contraire, la cause
royale, dirigée par Mazarin, présentait plus d'unité dans les vues, et
des espérances plus solides. La personne qui servit, dans cette
circonstance, à gagner complétement Charles IV fut madame de Chevreuse;
depuis près d'une année, elle s'était ralliée à la cause royale et la
servait avec zèle et habileté. Elle était entourée de _Mazarins_;
Laigues, qui la gouvernait à cette époque ([164]), était dévoué au
cardinal, et l'abbé Fouquet, qui s'était introduit dans son intimité,
exerçait un grand empire sur mademoiselle de Chevreuse, Charlotte de
Lorraine([165]). Madame de Chevreuse obtint d'abord que le duc, bien
loin de marcher en toute hâte au secours d'Étampes, traînerait en
longueur. Dès le 4 juin, l'abbé Fouquet en avertit Mazarin: «Madame de
Chevreuse a tiré parole de M. de Lorraine qu'il serait six jours dans sa
marche; qu'après-demain il séjournerait tout le jour, et qu'aujourd'hui
il ne ferait partir de Lagny que la moitié de son armée, quoiqu'il lui
fût aisé de faire partir le tout. Si dans l'intervalle on pouvait
achever l'affaire d'Étampes (s'en emparer), il en serait ravi, car il
est tout à fait dans les intérêts de la reine. Mais, si on ne le peut en
ce temps-là, il pense qu'il sera aisé de faire une proposition pour la
paix générale de concert avec lui, et il s'engage à servir la reine
comme elle le pourra souhaiter. Madame de Chevreuse dit qu'il serait bon
que la reine l'en remerciât par écrit. Elle pense que, si l'on envoyait
Laigues avec une résolution certaine sur Vie et Moyenvie (places que
réclamait le duc de Lorraine), on aurait contentement; il est nécessaire
de donner une réponse précise au plus tôt. Il faut que Votre Éminence,
si elle veut songer à cette affaire, fasse témoigner à M. de Lorraine
qu'elle servira ses enfants. C'est là tout son désir. Il serait bon que
Votre Éminence écrivit à madame de Chevreuse pour la remercier. Elle a
gagné deux jours sur l'esprit de M. de Lorraine.» Cette lettre
confidentielle prouve que le cardinal de Retz, qui parle dans ses
Mémoires de la négociation de madame de Chevreuse ([166]), n'en
connaissait pas les détails. Il est vrai qu'il avoue qu'à cette époque
il ne fréquentait plus guère l'hôtel de Chevreuse, et il laisse percer,
malgré lui, son dépit de n'avoir été «du secret ni de la mère ni de la
fille ([167]).» Mazarin s'empressa de profiter de l'ouverture de l'abbé
Fouquet, et la lettre qu'il adressa à madame de Chevreuse prouve quel
cas il faisait de ses services: «Le sieur de Laigues, lui écrivait-il le
5 juin, vous dira toutes choses pour ce qui regarde les affaires
générales. A quoi je n'ajouterai rien; mais je ne puis m'empêcher de
vous témoigner moi-même par ces lignes la satisfaction que j'ai de tout
ce que vous avez fait avec M. de Lorraine. Je n'ai point douté que vous
ne fissiez plus d'impression que personne sur son esprit; je suis ravi
de vous voir entièrement disposée pour le service du roi, et pour mon
intérêt particulier. J'espère une bonne suite de cette négociation, et
qu'elle se terminera avec beaucoup de gloire et d'avantage pour M. de
Lorraine, avec le rétablissement du repos de la France, et peut-être de
toute la chrétienté. Je vous prie de l'assurer bien expressément de la
continuation de mon estime et de mon amitié, et de le remercier, de ma
part, de tous les sentiments qu'il vous a déclaré si obligeamment avoir
pour moi.»
L'ancien garde des sceaux, Châteauneuf, qui était toujours resté en
relation avec madame de Chevreuse, fut chargé de régler les conditions
du traité avec le duc de Lorraine. Tout fut terminé dès le lendemain 6
juin, et, le même jour, Châteauneuf écrivait à la reine: «M. de Lorraine
est venu céans sur les dix heures, et nous sommes convenus des articles
que j'envoie à Votre Majesté; ils sont à peu près selon l'intention de
Sa Majesté et le pouvoir qu'Elle m'a donné. L'armée, qui est devant
Étampes, peut tout tenter jusqu'à mardi, quatre heures du matin; car,
encore que le jour du lundi[168] soit exprimé dans le traité, j'ai
retiré de M. de Lorraine un écrit particulier que ce mot de lundi
s'entend tout le jour, et il suffit que l'armée se retire le mardi à
quatre heures du matin; ainsi elle a le lundi tout entier. Je n'ai fait
la suspension d'armes que pour dix jours; et, si l'armée des princes
sort d'Étampes, celle de Votre Majesté la peut suivre toujours à quatre
lieues près. Si elle est suivie, elle est perdue en l'état qu'elle est,
et, cela cédé, M. de Lorraine obligera les princes à se soumettre à
telles conditions qu'il plaira à Votre Majesté. Aussitôt que le siège
d'Étampes sera levé, M. de Lorraine fait état d'aller saluer Vos
Majestés, et leur proposer son entremise pour la paix d'Espagne et celle
des princes. Après quoi, dit-il, il suppliera Vos Majestés de lui donner
la sienne et le recevoir à votre service envers tous, excepté les
Espagnols. Il m'a dit que jusqu'ici ni Monsieur ni M. le Prince ne
savaient rien de ces articles; qu'il voulait sortir de Paris, et que de
son camp il leur en donnerait part. Je doute de cela, et la suite nous
le fera connaître. J'ai promis d'ici à demain, qui est le 7, de lui
donner la ratification des articles, si Votre Majesté les a agréables.»
Ainsi, les conditions arrêtées étaient: 1° la levée du siège d'Étampes
qui devait avoir lieu le 10 juin; 2° une suspension d'armes de dix
jours, pendant laquelle les années resteraient à une distance d'au moins
quatre lieues l'une de l'autre; 3° la retraite du duc de Lorraine, qui
devait s'effectuer en quinze jours, par une route déterminée à l'avance,
et sans qu'il fût inquiété par les troupes royales. Les conditions
furent exécutées au grand étonnement des Frondeurs, qui s'aperçurent
trop tard qu'ils avaient été joués par le duc de Lorraine. «Tout Paris,
dit mademoiselle de Montpensier ([169]), était dans des déchaînements
horribles contre les Lorrains; personne ne s'osait dire de cette nation
de peur d'être noyé.»
Outre la duchesse de Chevreuse, la cour avait employé dans cette
négociation une autre dame également renommée pour sa beauté et sa
galanterie. C'était madame de Guéménée (Anne de Rohan), que les Mémoires
de Retz font parfaitement connaître. L'abbé Fouquet entretenait aussi
des relations avec cette dame, et ce fut sans doute lui qui la détermina
à servir la cour. On cacha à madame de Chevreuse cette nouvelle
intrigue; mais elle est parfaitement constatée par les lettres de
Mazarin. Il écrivait le 9 juin à l'abbé Fouquet: «Je vous fais seulement
ces trois mots pour vous dire dans la dernière confidence que M. de
Lorraine m'a écrit, et a fait dire à la reine que madame la princesse de
Guéménée a fort bien agi, et comme une personne tout à fait servante de
Sa Majesté et de mes amies particulières. La reine serait bien aise
qu'elle pût trouver quelque prétexte de venir ici pour y être en même
temps que M. de Lorraine, qui y sera demain, au moins à ce qu'il m'a
promis. Je recevrai beaucoup de joie d'avoir l'honneur de l'entretenir.
Sur tout, je vous prie, si elle veut prendre cette peine, qu'elle fasse
la chose en sorte que madame de Chevreuse ne puisse point pénétrer qu'on
l'ait invitée d'ici à y venir, et le secret en ceci est fort important.»
Tout réussit, comme le cardinal l'avait espéré, et le duc de Lorraine,
après avoir fait quelques démonstrations pour secourir Étampes,
s'éloigna de Paris, laissant les campagnes désolées. Mazarin a bien
soin, dans ses lettres, de rejeter ces calamités sur les princes. Il
écrivait à l'abbé Fouquet: «Vous aurez déjà su, je m'assure, à Paris, ce
qui s'est passé avec M. de Lorraine, et avec combien de sincérité on a
procédé avec lui, puisque M. de Turenne pouvant lui faire courir grand
risque, comme lui-même et le roi d'Angleterre ([170]) l'avoueront, il a
préféré à cet avantage l'exécution des ordres de la cour, qui lui
défendaient d'attaquer ledit sieur duc; mais il demanda qu'il voulût
rompre son pont, séparer ses troupes d'avec celles des princes et se
retirer à la frontière, comme il s'est engagé de faire. Il ne parle
point de venir à la cour; mais il assure qu'il est plus résolu que
jamais d'achever son accommodement particulier, étant bien persuadé de
l'avantage qu'il y trouvera, et que l'on veut traiter à la cour de bonne
foi. Les environs de Paris ne perdront pas à son éloignement, et il sera
bon de faire valoir que j'y ai contribué.»
La misère des campagnes fut en effet un peu allégée par le départ du duc
de Lorraine; mais la situation de Paris était toujours déplorable. Le
nombre des pauvres s'y accroissait d'une manière effrayante. On eut
recours, dans ces calamités, à sainte Geneviève, patronne de la
capitale. La châsse de cette sainte fut promenée dans la ville le 11
juin avec un cérémonial dont les Mémoires du temps nous ont laissé une
ample description ([171]). Le prévôt des marchands demanda et obtint,
pour cette procession, l'autorisation du chapitre de Notre-Dame et des
religieux de Sainte-Geneviève, puis s'adressa au parlement, qui fixa
l'époque de la cérémonie. Après un jeûne de trois jours, les religieux
de Sainte-Geneviève descendirent la châsse à une heure après minuit. Le
lieutenant civil d'Aubray, le lieutenant criminel, le lieutenant
particulier et le procureur du roi[172] la prirent en leur garde, en
répondirent à la communauté, et se tinrent pendant la procession autour
de la châsse. La marche était ouverte par les quatre ordres de religieux
mendiants, savoir: les cordeliers ou franciscains, les jacobins ou
dominicains, les augustins et les carmes. Venait ensuite le clergé des
principales paroisses subordonnées à Notre-Dame, avec les châsses
célèbres de saint Magloire, saint Médéric ou saint Merry, de saint
Landry, sainte Avoie, sainte Opportune, saint Marcel, et enfin la châsse
de sainte Geneviève portée par des bourgeois de Paris. L'abbé de
Sainte-Geneviève et les religieux, pieds nus, marchaient à la droite de
la châsse. A gauche se trouvait le clergé de Notre-Dame. Le parlement
suivait; on y remarquait les présidents de Bailleul, de Nesmond, de
Maisons, de Mesmes et le Coigneux. Le maréchal de l'Hôpital, gouverneur
de Paris, marchait entre les deux premiers présidents. Le parquet,
composé du procureur général, Nicolas Fouquet, et des avocats généraux,
Bignon et Talon, figura aussi à cette cérémonie, ainsi que la chambre
des comptes, la cour des aides, le prévôt des marchands, les échevins
et le conseil de ville.
«Pendant cette pieuse action, dit madame de Motteville[173], M. le
Prince, pour gagner le peuple et se faire roi des halles aussi bien que
le duc de Beaufort, se tint dans les rues et parmi la populace, tandis
que le duc d'Orléans et tout le monde était aux fenêtres pour voir
passer la procession. Quand les châsses vinrent à passer, M. le Prince
courut à toutes avec une humble et apparente dévotion, faisant baiser
son chapelet et faisant toutes les grimaces que les bonnes femmes ont
accoutumé de faire. Mais, quand celle de Sainte-Geneviève vint à passer,
alors comme un forcené, après s'être mis à genoux dans la rue, il courut
se jeter entre les prêtres; et, baisant cent fois cette sainte châsse,
il fit baiser encore son chapelet et se retira avec l'applaudissement du
peuple. Ils criaient tous après lui, disant: «Ah! le bon prince, et
qu'il est dévot!» Le duc de Beaufort, que M. le Prince avait associé à
cette feinte dévotion, en fit de même, et tous deux reçurent de grandes
bénédictions, qui, n'étant pas accompagnées de celles du ciel, leur
devaient être funestes sur la terre. Cette action parut étrange à tous
ceux qui la virent. Il fut aisé d'en deviner le motif qui n'était pas
obligeant pour le roi; mais il ne lui fit pas grand mal.»
Le peuple de Paris avait été un instant distrait de sa misère par ces
cérémonies religieuses; mais, comme il n'en recevait aucun soulagement,
il commença à éclater en murmures, à entourer le parlement et à le
menacer. Vainement le 18 juin on tint une grande assemblée où l'on
appela toutes les communautés ecclésiastiques, pour tâcher de soulager
les pauvres, dont la multitude s'accroissait chaque jour[174]. Les
secours étaient impuissants pour remédier à tant de maux, et le
parlement devenait de plus en plus impopulaire. C'était la conséquence
inévitable de la fausse position d'un corps qui proscrivait le cardinal
Mazarin et repoussait en même temps l'alliance des princes qui voulaient
l'entraîner à la guerre civile. Il était attaqué par les deux partis
extrêmes. Le 21 juin, la salle du Palais fut envahie par la populace;
les uns criaient: _Point de Mazarin_! les autres: _La paix_[175]! Les
seconds étaient, disait-on, des émissaires de l'abbé Fouquet. Depuis
qu'il avait recouvré la liberté, l'abbé se montrait plus ardent que
jamais pour la cause de Mazarin. Il avait recruté parmi la populace un
grand nombre de gens de sac et de corde, qu'il lançait contre le
parlement. Toutes les boutiques qui entouraient le Palais se fermèrent
au milieu de ce tumulte, le commerce qui souffrait depuis longtemps fut
ruiné, et la bourgeoisie commença à se joindre avec énergie à ceux que
l'abbé Fouquet payait pour demander la paix. Le parlement, menacé tout à
la fois par les partisans des princes et par les émissaires de l'abbé
Fouquet, n'avait pas de défenseurs capables d'opposer la force à la
force. Lorsque les conseillers sortirent de cette séance du 21 juin,
ils furent violemment assaillis[176]. Le même jour, le duc de Beaufort
réunit sa faction, l'après-dinée, à la place Royale, et promit de donner
une liste des _Mazarins_, dont les maisons devaient être livrées au
pillage[177].
Tel était, en juin 1652, le spectacle que présentait Paris, misère
profonde et irrémédiable, pillages, violences, tyrannie des factions,
impuissance des modérés[178]. Le parlement vint demander appui au duc
d'Orléans; mais, en sortant du Luxembourg, le président de Longueil, un
des chefs de la députation, fut attaqué, injurié et poursuivi à coups de
pierre[179]. Il fut contraint de se réfugier dans une maison où le
prince de Condé alla le délivrer. Le cardinal Mazarin, dont le parlement
avait mis la tête à prix, n'était pas fâché de voir ce corps réduit à
une aussi déplorable condition. Il écrivait, le 21 juin, à l'abbé
Fouquet: «J'ai reçu votre billet d'hier, que j'ai lu au roi et à la
reine. Leurs Majestés ont une entière satisfaction des diligences que
vous faites pour fomenter la disposition qui commence à paraître, dans
l'esprit du peuple, de demander hautement la paix. Je n'ai pas manqué de
leur faire valoir le zèle avec lequel M. le procureur général, M. le
prévôt des marchands, M. Villayer, M. de la Barre (fils du prévôt des
marchands), s'y emploient aussi. Je ne fais point réponse à madame de
Chevreuse, parce que n'ayant point de chiffre avec elle, je ne le
pourrais faire par cette voie, qui n'est point tout à fait sûre, sans
courir risque que cela lui préjudiciât dans cette conjoncture; mais vous
lui pourrez dire que j'ai lu sa lettre à la reine, qui a tout le
ressentiment imaginable de la manière dont elle agit. Sa Majesté désire
qu'elle demeure à Paris, parce que sa présence et ses soins peuvent être
utiles, en diverses rencontres, au bien des affaires; et pour les
menaces que lui fait M. le Prince, je pense qu'elle n'en a pas grande
peur, n'y ayant guère d'apparence qu'elles soient suivies d'aucun effet.
J'ai la même opinion à votre égard et des autres personnes qui lui sont
suspectes.
«On continue toujours de parler d'accommodement; mais il n'est pas près
d'être conclu, les princes insistant sur des conditions plus
préjudiciables au roi que la continuation de la guerre, quand même les
armes de Sa Majesté auraient de mauvais succès. C'est pourquoi vous
devez continuer, ce que vous avez commencé, de distribuer de l'argent
pour faire crier à la paix et d'afficher des placards, parce que cela
excitant le peuple pourra rendre les princes plus traitables et
faciliter l'accommodement, et vous pouvez bien croire que, s'il était en
l'état que l'on vous a dit, je vous en aurais mandé quelque chose. Il
serait bon de débaucher les cavaliers de l'armée des princes. Si vous
savez quelqu'un propre pour cela, vous l'y pourrez envoyer avec quelque
argent. Je serais bien aise de pouvoir, par ce moyen, remplir bientôt
mes compagnies de gendarmes et de chevau-légers.» En terminant, Mazarin
recommandait encore à l'abbé Fouquet de continuer à distribuer de
l'argent pour exciter le peuple à demander la paix à grands cris. Basile
Fouquet ne manqua pas de suivre les instructions du cardinal.
De son côté, le duc de Beaufort ameuta la canaille, qui, le 25 juin,
entoura le parlement, fit entendre des cris de menace et de mort, et,
malgré la protection des milices bourgeoises, insulta les conseillers au
moment où ils sortirent du Palais. «Il n'y eut pas un seul conseiller,
dit Omer-Talon[180], qui, étant reconnu pour tel (car plusieurs étaient
travestis), ne souffrît injures, malédictions, coups de poing ou coups
de pieds ou de bâton, et qui ne fût traité comme un coquin. Quatre de
messieurs les présidents furent attaqués de coups de fusil, coups de
pierre, coups de hallebarde, et, s'ils ne furent pas blessés, c'est une
espèce de merveille, parce que ceux qui étaient à leurs côté ou derrière
eux furent tués avec fureur, toutes les fenêtres et les toits des
maisons étant pleins de personnes qui criaient qu'il fallait tout tuer
et assommer; et tout ce peuple ainsi ému ne savait ce qu'il désirait ni
ce qu'il voulait demander, sinon qu'il voulait la paix ou que l'on fit
l'union avec les princes.» Les compagnies de la milice bourgeoise en
vinrent elles-mêmes aux mains sous un prétexte frivole, et, comme une de
ces compagnies était commandée par le conseiller Ménardeau-Champré, on
fit à cette occasion une Mazarinade sous le titre de _Guerre des
Ménardeaux_[181].
Le procureur général, Nicolas Fouquet, courut un sérieux danger dans
cette émeute. On tira sur le carrosse où il se trouvait. Mazarin, qui
était alors à Melun, écrivait le lendemain, 26 juin, à l'abbé Fouquet:
«Par le péril qu'a couru M. votre frère, parce qu'il était dans votre
carrosse et par les autres circonstances que vous me marquez, je suis
dans des transes continuelles de ce qui vous peut arriver, et, quoique
vos soins soient plus utiles que jamais dans les conjonctures présentes,
je ne puis m'empêcher de vous conjurer de vous ménager un peu et de
donner quelques limites à votre zèle, en sorte qu'il ne vous fasse pas
exposer à des dangers trop évidents. On suivra l'avis de s'approcher le
plus qu'on pourra de Paris, et cette approche, jointe aux forces du roi,
à la bonne disposition qui commence à paraître dans les esprits à Paris,
et aux diligences que les serviteurs du roi feront de leur côté, y
pourra peut-être causer une révolution favorable aux affaires de Sa
Majesté.» L'armée royale, commandée par Turenne, se rapprocha, en effet,
de Paris, et vint camper à Saint-Denis. Les princes, de leur côté,
amenèrent à Saint-Cloud les troupes qui avaient été assiégées dans
Étampes, et auxquelles le traité conclu avec le duc de Lorraine avait
rendu la liberté. Il était impossible que ces deux armées, ainsi
rapprochées, n'en vinssent pas bientôt aux mains. On touchait à la crise
définitive de cette lutte acharnée, mêlée d'incidents burlesques et de
scènes sanglantes.