SAINT-GUELTAS, (à la Korigane, qui se glisse dans les rochers et vient à
lui.) Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça me délivrera du
diable qui est après moi.
LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je
viens chercher ma punition.
SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est toi qui as
conseillé à Louise de me fuir et qui lui as servi de guide?
LA KORIGANE. C'est moi.
SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières?
LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.
SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu as fait?
LA KORIGANE. Tout.
SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver la folle?
LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais de rien.
SAINT-GUELTAS. Et à présent?
LA KORIGANE. Je me repens de tout.
SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, toi?
LA KORIGANE. Et toi, maître?...
SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître. Je n'ai rien fait
que ma conscience ne m'ait permis de faire, et je te croyais encore plus
forte que moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? Tu
n'es qu'une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux
rien contre moi, rien pour moi; va-t'en, je te méprise!
LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole que tu m'aies dite.
J'aimerais mieux la mort que ce mot-là, car c'est par l'orgueil que tu
m'as toujours menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à quelque
chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à l'heure ici; je sais tes
peines et tes colères. Veux-tu te débarrasser des deux hommes qui te
rabaissent et te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé
Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne
soupçonnera ici personne. On croira qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé
est faible comme une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la
moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on aura besoin d'un
chef, ou sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire
reparaître la morte ne parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire?
Je peux t'aider encore, tu le vois bien!
SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?
LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane
montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils
viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont
aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un
pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ
désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort.
Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai
débarquer sur un autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.
SAINT-GUELTAS, égaré. Je t'ai écoutée, et je veux te donner cette
dernière satisfaction d'apprendre que tu m'as tenté; cela te réhabilite
un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent; mais le diable
donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se
délivrer de lui à temps, et... (Levant sur elle la crosse de son
pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable!
LA KORIGANE, lui arrêtant le bras. Maître, je sais qu'il faut que je
m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon
sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me
condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m'estimer encore.
D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois périr, puisque j'ai fait périr
par l'eau l'enfant innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que
tu m'avais prédit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance
dans la mer qui bat le pied du rocher.)
SAINT-GUELTAS, la regardant disparaître. J'eusse mieux fait de
l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! Mon scrupule perd la
royauté et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brûler la
cervelle; puis, après un moment d'hésitation.) Non! il me faut une
glorieuse mort!