NEUVIÈME PARTIE

16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de

Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans bivaquent ou

campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un chouan fait

cuire une volaille à peine plumée au feu d'une cantine, quelques autres

l'entourent et causent à voix haute.

SCÈNE PREMIÈRE.--Chouans, Paysans, un Officier anglais, un Émigré,

Femmes.

LE CHOUAN, (dans un dialecte.) Oui, oui, on a été entraîné, poussé comme

des moutons dans une foire. Qu'est-ce que vous voulez! encore une

panique de ces imbéciles de paysans!

UN PAYSAN, qui passe, dans un autre dialecte. De quel pays donc que vous

êtes, vous? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des

armes et que nous n'en avons point?

LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en donnaient, mais vous

avez mieux aimé les vendre que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés

de rien. Vous voilà ici comme nous!

LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux servi que vous autres,

qui vous êtes sauvés les premiers, après avoir saccagé notre village.

LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?

LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!

UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te mette en travers du feu,

toi! Tu m'as l'air d'un républicain honteux!

D'AUTRES PAYSANS, s'approchant. Qu'est-ce qu'il y a? Voyons!

LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous ont pillés tantôt, et

qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper.

UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voilà mon panier, je

le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous

autres, j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim!

LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher de ma baïonnette,

ta méchante poule de deux sous! tâche!

LA FEMME, aux paysans. Vous n'avez point de coeur si vous laissez

malmener comme ça le monde de votre endroit!

UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui est à nous. Ces gueux-là

m'ont volé mes deux moutons, à moi!

UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne fait rien, on répond les

uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous

tranquilles, les amis! C'est nous qui défendons le pays, nous avons

droit à tout ce que vous avez.

UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous? Eh bien, vous n'en

défendez ni long, ni large, puisque nous voilà, grâce à vous, sur un

pays grand comme la langue d'un chien et fait de même.

UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous qui êtes des langues de

chien, dites donc! Vous venez ici nous gêner et nous affamer, et vous

méprisez notre endroit par-dessus le marché! (Aux chouans.) Cognez-les

donc, vous autres, on va vous aider! (Les chouans et les paysans se

battent. Les femmes éperdues accourent pour soutenir leurs maris. Les

enfants se réfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une

patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec peine les

combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les

frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se fait

expliquer la cause du tumulte.)

UN OFFICIER ANGLAIS, qui parle français. C'est comme cela dans tout le

fond de la presqu'île, monsieur, on se bat pour les vivres et on en

manque.

L'ÉMIGRÉ, à un paysan. Est-ce qu'on ne vous a pas fait une distribution

de riz ce soir? L'ordre a été donné...

UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture, point! Voilà

vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques

méchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se

battent!

L'ÉMIGRÉ, à l'officier. Ceci est intolérable, monsieur! Il y a chez vous

une indifférence, ou un désordre....

L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration, cela ne me

regarde pas. Je suis chargé de la police et non des vivres.

L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!

L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, que vous adressez

cette réprimande impertinente?

L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le comme vous

voudrez!

L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur?

L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur!

UN PAYSAN, qui les a écoutés, parlant à ses compagnons. Voilà comme ça

se passe ici! On se bat, nous autres, parce qu'on a faim, et les chefs

se battent parce qu'ils ne s'aiment point. On nous a trompés, les amis!

Anglais et Français ne pourront jamais marcher ensemble.

UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand malheur, et ça n'est

pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-là n'ont point

apporté de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de

marcher en avant. M'est avis que nous avons fait comme les oiseaux

affamés qui s'acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe

sur eux.

UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous avons été sottes de nous

sauver devant les républicains! Ils ne nous auraient point fait de mal.

Et quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils nous auraient au

moins laissé nos maisons! A présent, nous voilà ici, couchant sur la

terre, à la franche étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne

pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou les bleus nous

tiennent bloqués, Dieu sait pour combien de temps!

UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça leur sert-il, de nous

bloquer?

LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et les émigrés, et ils

nous tiendront là jusqu'à tant qu'on soit nus comme la pierre et plats

comme le varech.

L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout ça?

UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient vous délivrer; s'ils

ne le font point, c'est des lâches!

L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils ne se sauvent point

les premiers quand on est entré ici; c'est eux qui nous ont donné la

grand'peur... Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!

UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est ce qu'il y a de plus

pleurard et de plus décourageant! Taisez-vous!

LES FEMMES. On se taira si on veut! (Les hommes et les femmes se

disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à se battre. Les

habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.)

SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (Ils se promènent en causant, sur

la laisse de mer, un peu plus loin.)

RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici?

SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, je ne l'ai pas trouvée.

Il n'en faut plus douter, les républicains l'ont emmenée de Carnac, et

me voilà séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de trahison

par Sauvières, bloqué ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la

protection des Anglais, que je ne crois pas sincères.

RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: ils font pour nous ce

qu'ils peuvent; mais nos divisions, nos jalousies, l'incapacité de nos

chefs et le découragement de nos partisans, sans compter la

malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, voilà ce que

nos alliés ne pouvaient prévoir et ne peuvent empêcher. Voyons, il faut

demander une barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. Les

républicains ne sont pas partout, que diable! et nous trouverons bien

moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne.

SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les ordres de M. de

Vauban ou de M. Georges; mais Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il

en donne.

RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un moment aussi critique.

Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi,

tu retrouveras d'autres bandes de chouans qui probablement t'appellent

et te cherchent.

SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non, plus jamais! J'aimerais

mieux une armée de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur

pardonnerai d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé d'en tuer

trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le nombre...

RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que ne te

laissaient-ils tuer Cadio?

SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre le duel la même

prévention que contre les combats à découvert. Tout ce qui est lutte à

force égale répugne à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser

tenter le diable, comme ils disent.

RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel?

SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus tard! Un ennemi, frêle

comme une guêpe, mais comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me

poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté et ménagé par

pitié,... par superstition peut-être! Oui, je me figurais que cette

Korigane, au sobriquet bien trouvé, était mon porte-bonheur, une sorte

de petite étoile rouge chargée de présider à ma sanglante destinée et

d'entretenir de son souffle infernal le feu de ma volonté dans les

situations extrêmes; mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je

l'ai reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre moi, et

rien ne me réussit plus!

RABOISSON, haussant les épaules. Tu baisses, mon pauvre marquis! Tu ne

crois pas en Dieu, je t'en offre autant; mais te voilà croyant au

diable, c'est le commencement de la dévotion.

SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau compter sur lui-même,...

il a besoin d'invoquer quelque mystérieuse influence... Tiens! l'autre

nuit, j'ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces brutes de

chouans, ne pouvant me décider à marcher contre Sauvières, ne voulant

pas comprendre que sa loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace

que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils me laissaient libre,

m'avaient jeté dans une cave. J'avais lutté comme un taureau pour me

défendre de cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec mes bras

meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je me suis évanoui brisé de

fatigue, étouffé de rage; c'est la première fois de ma vie que ma force

physique m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et que mon

autorité a été méconnue. J'étais si accablé, que je n'ai rien entendu de

ce qui se passait au-dessus de ma tête, dans ce village où l'on s'est

battu avec fureur. Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il

faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais dans les

ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterré vivant

avec d'autres cadavres qui m'apparaissaient dans la lueur glauque de

l'hallucination. J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait

avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai vu la folle, qui rampait

le long des murs humides et qui traversait la voûte en volant comme une

chauve-souris. J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une sueur froide

glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté ce cauchemar, j'ai commandé à

mon énergie. J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je

suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer un visage ami.

Les habitants s'étaient renfermés chez eux. De la maison de Rebec

convertie en ambulance partaient les gémissements des blessés. Quelques

soldats républicains les gardaient. J'ai écouté, caché dans l'ombre. Les

officiers étaient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec

quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je

n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus là. J'ai pensé

qu'elles avaient été entraînées ici par les fuyards, car les bleus

parlaient d'une panique qui avait refoulé sur Quiberon chouans et

habitants du rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les

avant-postes républicains, cherchant à apercevoir quelque barque

anglaise que je pusse héler et joindre à la nage. N'en voyant aucune,

j'ai longtemps marché sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et

mourant de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée aux

premières clartés du matin, et je me suis jeté dans la vague. Je suis

bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet fût long, il n'était pas

inquiétant pour moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix fois

j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès de moi la

folle et l'enfant qui flottaient sur l'écume et cherchaient à me saisir

pour m'entraîner. Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui

encore... Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances et les

terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n'espère plus rien. Je

mourrai ici, et voilà peut-être la dernière fois que je te parle!

RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres. Celui qui

pourrait voir et retracer les fantômes sinistres que les songes de nos

nuits évoquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante...

Nous avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans notre

enfance; quelques-uns de nous le sont encore, et, d'ailleurs, nous

subissons forcément le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues,

sans être soutenus par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre

sujet de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son

commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcés de le

reconnaître incapable. Puisaye ne t'aime pas. Si tu t'abandonnes

toi-même, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu

n'auras, parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun prestige. L'abbé

Sapience t'a perdu dans leur esprit,... et l'on sait, ou l'on croit,

d'après son assertion, que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit

est vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie.

SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier coup! Je paraîtrai

demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits...

RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a pas encore vu ici:

il faut, pour te soustraire à des affronts qui te conduiraient peut-être

au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis

et repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui sont entraînés

dans sa défaite aujourd'hui!

SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai tous les outrages, je

démasquerai toutes les intrigues, je déjouerai toutes les calomnies. Ah!

devant l'insolence de mes ennemis, je sens renaître mon courage! Si on

refuse de me rendre justice et de me donner réparation, je braverai ici

le sort des combats. Je n'irai pas me cacher encore dans les genêts pour

attaquer l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais que la

guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. Chef de partisans à

perpétuité, moi? c'est là ce qu'on veut et à quoi on me condamne? Non,

je ne le suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour

l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. J'en ai assez!

j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur! On veut que je rentre dans

l'ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j'y

accomplirais, et pour que l'on dise à la cour que je me cache! La fin de

ces destins-là est atroce, on est assassiné par les siens ou livré à une

patrouille ennemie qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous

connaître, sans vous accorder la mise en relief du procès politique et

la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît comme on a vécu, ignoré ou

méconnu; on n'a pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron

de la forêt ose révéler à vos amis au pied de quel chêne il vous a

enseveli sous les ronces!

RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n'ai plus

qu'un conseil, une prière à t'adresser: ne provoque personne en duel.

Adieu! (Il s'éloigne.)

SAINT-GUELTAS, seul. C'est-à-dire qu'on a décidé de ne pas m'accorder

même la réparation de l'honneur! O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en

suis trop puni!

Cadio · 第 77 / 85 题