ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?
LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend
Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; elle revient et
se laisse tomber sur une chaise.)
ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empêcher ce duel?
Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis
après? Quand le marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais de
mes larmes.
LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle!
ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien,
hélas! tu l'aimes toujours!
LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'étais mortellement
offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que
son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la
mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la
repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empêcher d'en avoir l'initiative;
mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma rivale,
puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au
péril de sa vie!...
ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité
insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains!
LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!
ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de
Cadio!
LOUISE, pensive. Il va le tuer?
ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio a beau être devenu
militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de
France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la
mort...
LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel à
mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et
misérable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un
espoir, une raison de lutter et de vivre...
ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un
malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends
donc? les bleus font l'exercice à feu?
LOUISE, écoutant. Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court
à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s'éloignent, ils courent... On
sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées
ici!
SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LA KORIGANE.
LA KORIGANE. (Elle entre par la cuisine.) N'ayez pas peur, c'est moi. Le
marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai
averti les chouans. Ils l'ont enlevé de force au bout de la rue: les
bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne;
mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir!
ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit exposé
pour nous avoir reçues généreusement?
LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi!
ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?
LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable
comme il veut qu'on l'aime!
ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?
LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, parce que les nuits
je le vois en rêve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des
reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier
tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: «Tu ne
mourras pas par ma faute; cette fois, j'empêcherai cela!»
LOUISE, agitée. Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait
assassiner à la ferme du Mystère?
LA KORIGANE. C'est vrai.
LOUISE, effrayée. Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux
s'était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre!
ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les
bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si
Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la première
fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi!
LOUISE, à la Korigane. Comment donc le marquis n'empêche-t-il pas...? il
est donc sans autorité sur les chouans?
LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée et le veulent pour
chef; mais ce n'est plus ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut
et quand il veut!
LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer
un rôle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur
dirai...
LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement
leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils
vous laisseront approcher?
LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...
LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une
chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner
Saint-Gueltas.
LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui?
il m'a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château; il
se repent, j'en suis sûre, il m'aime encore...
LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, il faut donc que je
vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.)
ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà encore une fois, dans la
bagarre! Fuyons!
LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent
l'entrée du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien ménager.
Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la première
femme de Saint-Gueltas et son fils!
LOUISE, reculant d'effroi. Toi?
ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton maître?
LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort,
il la désirait, je m'en suis chargée. Il m'a maudite pour cela; mais il
a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous
aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous
protégeaient; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous
l'avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche,
plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin
d'elle à présent, et vous le gênez... Eh bien, le jour où cet homme-là,
qui est le démon, me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie
jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort
que moi... Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m'avez
montré de la confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée par
son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois servi en vous
tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie
jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le
déteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me
commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas!
LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je ne pouvais pas le
croire!
LA KORIGANE, avec dépit. A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai été sa
maîtresse comme vous, car vous n'êtes pas sa femme!
LOUISE. Je ne suis pas...?
LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La femme, le fantôme que
vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre
couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée sur
un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience l'a trouvée; il l'a
emmenée dans une barque, il l'a cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la
mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On attend les
événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l'emporte sur
Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai
faite... Me croirez-vous à présent?
LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la
vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même! (La fusillade
éclate plus près.)
ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise!
LOUISE, égarée. Qu'importe?
LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!
LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez!
LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!
LOUISE. Non!
LA KORIGANE, se jetant à ses pieds. Venez! maudissez-moi, crachez-moi au
visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le
maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal,
buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je
l'ai eue.
LOUISE, exaltée. Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi
qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son
odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de
justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à
l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que
ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre
tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la
poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui
se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et
de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton
maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il
approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me
défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari!
ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!
LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que
j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur
qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de
race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce
bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de
qualité!
ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!
LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts.
Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le
moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la
mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus
sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la
nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et
là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui
me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets
qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne
m'aura pas vivante!
SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La
porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus
s'élancent dans la chambre.)
HENRI. Ici, nous tiendrons encore.
MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est
que nous n'avons pas de munitions!
JAVOTTE, venant de la cuisine. Si fait! là, dans ce trou, il y a encore
des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout!
MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.
CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?
JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez tranquilles, ils ne
viendront pas par la ruelle; c'est trop étroit, vous auriez trop beau
jeu! Gardez le côté de la place; moi, je veillerai par ici.
HENRI, entrant dans la salle. Alors, vite ici une barricade! La porte de
l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans
l'autre chambre, vite!
LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui
donnant les pistolets.) Tiens! voilà des armes chargées, défends-moi,
venge-moi!
CADIO, éperdu. Vous dites?...
ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah!
Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause...
MOTUS, arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors. Minute,
l'espionne! on ne s'en va pas!
CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer.
MOTUS. Alors, filez, brimborion!
LA KORIGANE, reculant. Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi
ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d'un coeur à
jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table
contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à rassembler les
armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que
Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de
la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.)
MOTUS, à Javotte, qui porte un sac. Courage, la belle fille! Forte comme
un garçon meunier!
HENRI, à sa tante. De grâce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre.
Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons,
vous n'aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...
ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier.
(Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se
tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un
coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. Les
préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.)
HENRI, à Cadio. C'est étrange, l'ennemi aurait-il quitté la partie?.
CADIO, qui regarde par le trou du contrevent. Non, je vois là-bas les
vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s'arrêtent, ils se
consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il
ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls!
MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait
d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les
jarrets de nos pauvres bêtes!
CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés
séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici? L'ordre était
donné...
MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tête, il aura mal
entendu.
HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait perdu encore.
CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.
HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?
CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.
LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni
paix, ni trêve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intérêts.
CADIO. Qui donc les a avertis?
LA KORIGANE. C'est moi.
CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats?
Ah! maudite, je te reconnais là.
LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le
voulaient pas; quand ils ont vu que vous étiez si peu...
HENRI, qui regarde par le contrevent. Un parlementaire, attendez! (Il le
couche en joue.) Parlez d'où vous êtes, n'approchez pas.
UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grâce.
HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!
LA VOIX. Il ne viendra pas.
CADIO. Il a peur?
LA VOIX. Il n'est pas le maître.
HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre.
Retirez-vous!
LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!
HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez au diable!
LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!
CADIO. Non.
LA VOIX. Vous ne voulez pas?
MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachés sous la halle de
la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à
temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)
MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!
LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, ton assassin,
j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent
sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine,
tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les
balles.)
MOTUS, à Henri. Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de
chêne percé en dentelle.
HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le
plâtre et les lattes nous tombent sur la tête.--Louise, ôtez-vous,
allez-vous-en.
LOUISE. Qui vous passera vos fusils?
LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.
CADIO, sans l'écouter. Ah! les voilà qui montent sur le toit de la
halle! Ils vont pouvoir ajuster!
MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les
munitions ne manquent pas.
CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous de là, Henri!
Ôte-toi, Motus! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son
tour, ça durera plus longtemps! Je commence. (Il se présente à la
fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et
tire.) En voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six
avant qu'ils aient rechargé, (Il continue, tous ses coups portent, les
chouans hurlent de rage.)
MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!
CADIO, qui change toujours d'arme et qui tire toujours. Non! pas toi! Je
ne veux pas!
MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!
CADIO. Tu es fou!
HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien
qu'ils viennent à la portée de nos sabres.
CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner
l'assaut. Les voilà sur l'escalier!
HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (Ils tirent pendant
que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à
coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade.
Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.)
LOUISE, au seuil de l'autre chambre. Cadio! c'est trop de courage! De
grâce...
CADIO, qui tire toujours. Vous m'avez dit de vous défendre et de vous
venger! Je vous défends aujourd'hui, je vous vengerai demain.
LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...
CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils se lassent!
HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire?
CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient donc que nous
n'avons plus de balles?
HENRI. Laissons-les monter un peu.
MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l'échelle...
Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyées. Tenez, chiens
maudits, reprenez vos présens!
CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je
tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté
l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Malédictions et
rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le
feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur
eux pour défendre leurs maisons.
MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait
bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta
permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les
sabrer comme qui fauche.
HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie.
Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire
reconnaître pendant qu'ils abattront la barricade.
LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!
CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer
par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici!
HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!
MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes supérieurs! (Ils se
serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.)
JAVOTTE, prenant une broche. Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je
vais vous aider!
LOUISE, à la Korigane. Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes
péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux.
LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio! (Allant
à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! Là-bas,
voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que
des femmes prisonnières! (Les chouans reculent, hésitants et agités.)
CADIO, qui était déjà au fond de la cuisine, revenant. Qu'est-ce qu'elle
dit? Nos cavaliers reviennent?
HENRI, revenant aussi. Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes!
LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous;
moi, je reste.
CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, je les vois!
MOTUS, regardant aussi. Les voilà! Ils sont encore au moins cent, mais
dispersés!
LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus! fuyez
donc! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils
s'éloignent...
MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement...,
ça donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades.
HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le
ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et
mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et
ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant
lui, recule et tombe.)
MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!
CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève ta fanfare, tu ne
risques plus rien! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur
ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son
front avec son mouchoir.)
LOUISE, éperdue. Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir?
CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà!
JAVOTTE, lavant la blessure. Je crois que ça n'est rien; la balle a
ricoché.
MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.
CADIO, serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa
coiffure militaire. Non, c'est le moment de sortir et de sabrer.
MOTUS, qui a achevé sa fanfare. Fais excuse, mon capitaine. Les chouans
sont refoulés... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves
cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans!
HENRI, qui a saisi un fusil. Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que
de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en
chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en
désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant
le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait
la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un hourra de leurs
cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans
les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les
hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise
et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La
Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui
approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais,
séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir
avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat
corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque
distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de
la lutte. Au second, un instant de profond silence.)