HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (Ils s'assoient.)

LE BRETON, découpant l'oie très-adroitement. Doux Jésus! voilà une belle

pièce par le temps qui court, pas vrai?

HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...

LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont débarqué des

vivres, on n'y manque de rien; mais ça ne durera pas longtemps, allez!

Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des

autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage,

mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! Ça ne fait rien, profitons-en.

Tenez, v'là du fameux vin! À votre santé!

HENRI. À la vôtre.

LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?

HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.

LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leur

officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes!

C'est comme ça, hein?

HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, maître Tremeur? Vous

me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a

donné confiance; mais le temps est précieux...

LE BRETON. Patience, patience! Commençons par le commencement.--Vous

connaissez bien Saint-Gueltas?

HENRI. Personnellement, non.

LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne

d'outre-Loire?

HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si

j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris.

LE BRETON. Tant pis, tant pis!

HENRI. Pourquoi?

LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment

saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas

vous dire comme ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on

m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne à écorcher?»

HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de l'entrevue que vous

m'avez demandée?

LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, je pense?

HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher; ça ne me va pas du

tout. (Il se lève de table.)

LE BRETON, tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, à

côté de son assiette. Ah ben, par exemple, v'là qu'est drôle!

HENRI, sans le regarder. Mais non, c'est très-sérieux, au contraire.

LE BRETON, posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette.

Vous vous méfiez peut-être?

HENRI, se retournant. C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous

faites donc là?

LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim.

HENRI, se rasseyant en face de lui. A votre aise! (Il tire de sa veste

deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur

la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.

LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête?

HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes.

LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas?

HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes

attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent;

mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.

LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en

habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la

guerre?

HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen

qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite

et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on

appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir

d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que

possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et

en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé

dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre

chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons.

Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans

l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous

voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en

demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris

dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de

l'assassiner.

LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, je le vois,

monsieur de Sauvières!... (Reprenant son accent et sa physionomie de

paysan.) Mais c'est donc que vous espérez l'acheter, ce gueux-là?

HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je

n'y crois pas:

LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était ruiné, réduit aux

expédients, capable de tout à c't'heure?

HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; j'ai ouï dire

aussi qu'il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux

versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le

dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j'ai des raisons

personnelles pour souhaiter qu'il survive à la guerre en acceptant la

paix, (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le

paysan fait aussitôt la même chose, et s'approche de lui avec

confiance.)

LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons?

HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!

LE BRETON. Mais si je les savais aussi?

HENRI. Voyons!

LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous

souhaiteriez vous battre en duel avec lui: idée de gentilhomme!

HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son

frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d'épouser une

personne que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour

être peu fidèle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais

je ne suppose pas cela; et vous?

LE BRETON, s'oubliant. Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltraité les

femmes qui se respectent.

HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n'ai probablement

aucune réparation à vous demander.

LE BRETON. A _me_ demander?

HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par

suite d'un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos

paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous

moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez

de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse.

SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses?

HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché d'un aveu sincère

que d'une courtoisie évasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?

SAINT-GUELTAS, souriant. Vous tenez à le savoir? Eh bien, je vais vous

le dire: je voulais vous tuer!

HENRI. Comme ennemi politique?

SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.

HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un ennemi de votre

bonheur?

SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.

HENRI. Qui a pu vous faire penser...?

SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour a ses faiblesses,

la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse

davantage? J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne!

(Il lui tend la main.)

HENRI, lui donnant la main. Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous

séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de

quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent

le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé

l'an dernier un traité de paix...

SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.

HENRI. Il me semblait...

SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en

dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d'escarmouches

qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille?

Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats

enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il

leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils

l'entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et

souvent à notre insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le mal

qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer?

Vous avez dit sous la Terreur: «Vive la République malgré tout!»

Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand

même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous

n'avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et

de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une

existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas

protester.

HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre les bandits qui

continuent à exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que

vous avez appelé l'étranger ici?

SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos généraux,

Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont

pas réalisées.

HENRI. Des espérances?

SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire

cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés

exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la

tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l'opinion

de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est

royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous

voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions

traités de brigands. L'événement a déjoué leurs espérances et les

nôtres; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont

toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez

toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est

toujours montée sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de

choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les

chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme,

qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez pas les

plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait

indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons

libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille

rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade

de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les

vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille

hommes et de quoi en habiller soixante mille...

HENRI, sonnant. Où sont les hommes?

SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir à les

compter, monsieur! Nous sommes maîtres d'une presqu'île qui contient

quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une

poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre

approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays

sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine

quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines

d'individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus! Il

ne tiendrait qu'à moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux

heures d'ici!

HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le

marquis? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent!

Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n'êtes

pas d'accord avec l'expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez

bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux

le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l'étranger pour

faire triompher votre cause!

SAINT-GUELTAS, troublé. Il y a du vrai dans ce que vous dites: on

n'accepte pas ce secours-là sans souffrir!... Mais croyez que je

souffrirais encore plus d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous

qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi

l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi!

HENRI, s'inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur,

permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre

appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore

moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur

quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la

France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté

ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de

vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne

pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour

ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous

avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de

la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas

royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre

vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de

loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait

sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de _frères

égarés_ qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le

méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez

le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure

héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras

meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent!

SAINT-GUELTAS, ému, se raidissant. Nous jouons notre dernière partie, je

le sais; mais elle est belle, avouez-le!

HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions

sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain

et qui repoussera avec une rapidité effrayante!

SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général

Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez

connaître sa pensée?

HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des

fautes passées.

SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la

Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés!

trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le

premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la

Convention fonctionne toujours et garde, derrière la _parole sacrée_ du

général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir

inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur

Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui

pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons

jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.

HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté

avec horreur!

SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou

plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la

garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître!

Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la

chambre voisine et se jette dans ses bras.)

SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.

CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.

HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne?

CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait

que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle

part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les

chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?

HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie

est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami!

Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a

attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui

cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et

j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs;

c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en

comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de

voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout

vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à

Plouharnel?

CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et

jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas

les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général

arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.

HENRI. Il le sait, et il est en marche.

CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants

contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en

pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des

côtes.

HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.

CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et

la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant

de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la

guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la

marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la

fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays

où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est

pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres?

C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y

a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le

ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la

terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette

et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se

cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien

ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le

soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas

des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On

dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts

tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a

longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!

HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi

tes soldats, tu passes pour illuminé?

CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.

HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu

toi-même à tes visions?

CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de

ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.

HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!

CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont

toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles

étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être

appelées; qui peut commander à ces choses?

HENRI. Toujours fataliste?

CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres

pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là,

dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines

traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle

y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi,

n'étant pas elle, n'est plus.

HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités,

Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?

CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce

n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne

l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les

fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe

intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais

entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument

rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais,

par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans

l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui,

et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que

Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas

ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins

grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie...

Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque

instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose

pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le

malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi

il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour

établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été

souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un

moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce

moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement

la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte!

HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu

évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec

ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le

concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié?

Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu

poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne

de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans

l'espoir d'assurer la paix.

CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je

pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux.

C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!

HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans

la poitrine du vaincu?

CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la

partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront

de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut!

(Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités!

voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces

partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde

tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de

votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe!

nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se

débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus

à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!

HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de

me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et

la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité

n'a été acculée à des situations morales sans issue.

CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne

connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus

terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction,

comme le ciel visible a la grêle et la foudre!

HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y

est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui

a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les

registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos

tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement,

chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes

gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et

moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il

appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est

la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es

encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme,

et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que

celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie,

celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne;

mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis

plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un

chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la

société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se

trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les

éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où

cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et

cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par

la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de

carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait

pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos

et le bonheur à la France!

CADIO, triste. Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des

temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où

vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le

gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit

amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez

cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos

jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà

trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de

l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne

peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste

à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre,

chacun de mes hommes contre cent!

HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent

pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!

CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens

cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi,

Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la

porte de la cuisine.) Tu es là, Motus?

MOTUS, approchant. Présent, mon capitaine.

CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.

HENRI. J'irai avec toi.

MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel

sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)

HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as?

CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être

bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats!

HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.

CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me

consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.

HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je

les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a

fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une

région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible.

CADIO. Alors, tu as oublié... _l'autre_? Cela m'étonne; je ne croyais

pas que l'on pût aimer deux fois.

HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de

la folie!

CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins!

HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi?

CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.

HENRI. Allons donc!

CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune

femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République...

HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?

CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent

pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs

baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai

traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je

n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux.

Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une

belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir

à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon

corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.)

Les chevaux sont prêts?

MOTUS. Oui, mon capitaine.

CADIO, avec un trouble insurmontable. C'est bien, mon ami! (il sort arec

Henri.)

MOTUS. Fichtre!... _mon ami!_... lui qui ne dit jamais ce mot-là au

troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire

est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu!

j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!

JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu'est-ce que tu as donc, citoyen

trompette? Tu as l'air contrarié!

MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être

toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos

lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.

JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un

militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le

front.)

REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien!

MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi

ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.

REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?

SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA

KORIGANE.

HENRI, (entrant.) Où est le capitaine?

JAVOTTE, qui achève de ranger et de balayer. Par là, dans le jardin avec

mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?

HENRI, s'approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi écrire?

JAVOTTE. Voilà!

HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je

parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques

instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se

retournant.) Que demandes-tu, petite?

LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et

je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières!

HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais...

attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!

LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée

du Nord quand j'ai été servante dans ton château.

HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et

atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?

LA KORIGANE. Je veux te parler.

HENRI. Tu viens de la part de ton maître?

LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher

beaucoup!

HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?

LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite:

aimes-tu encore ta cousine Louise?

HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?

LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle!

HENRI. Court-elle quelque danger?

LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse

courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait

aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a

profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à

Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons

pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du

Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris

que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite

rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire

du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je

connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai

cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne

suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A

Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit

nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes

réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une

chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour

demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le

Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans

avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le

temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta

cousine? Sans toi, elle est perdue.

HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.

LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas

loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut

venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.

HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari

a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes

passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour

la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.

LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne

l'aime plus!

HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez

lui;... donc, il l'aime.

LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il

veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la

maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je

voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez

lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître

devait tout!

HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir!

LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas? Misère et malheur!

Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je

peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le

bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la

trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins

d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu

sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si

j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée!

HENRI, frappé de la voir pleurer. Explique-toi tout à fait; dis toute la

vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée?

LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer

chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que

par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à

mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des

lettres pour vous.

HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise

et sa tante.

LA KORIGANE. J'y cours.

HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je

l'attends et que sa femme est chez moi.

LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?

HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.

LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas

Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.

HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par

moi?

LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas ça!

Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a

plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise

bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même?

Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter

pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.

HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La

Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier;

entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)

SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.

HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui

tend la main sans rien dire.)

ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver.

Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne

fait rien!

LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas

réfléchi, nous sommes accourues.

HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez! merci!

ROXANE, à Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content

de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?

HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons

vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?

ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?

HENRI. Elle sort d'ici.

ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que

t'a-t-elle dit?

HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.

LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte

sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et

décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une

préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection

quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce

qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là,

je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la

Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition

échoue par la trahison des Anglais.

HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez

toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de

guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver?

Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant

plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le

nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en

partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison;

quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre

dévouement.

LOUISE. Ne croyez pas...

ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai

la vérité, moi!... Je veux la dire!...

LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...

ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de

rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on

peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a

dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est

dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées,

Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous

a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits

prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient

menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous

un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou

l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis

nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de

l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son

mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule

peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte

pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y

force!

SAINT-GUELTAS, sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme

un tiroir et fermé d'une planche à jour. Merci, mademoiselle de

Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un

profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort

nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans

son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la

meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à

votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont

instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.)

En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré

vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de

l'innocence à bien bon marché!

HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous

avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée,

loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une

est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne

sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis

l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure

qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre

conduite.

LOUISE, à Saint-Gueltas. Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de

parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant

mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je

le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous

seul.

SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne

pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison.

Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais

généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons

depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc

qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre

injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.

LOUISE, pâle et près de défaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que

M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.

ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant

Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes

perdues, si nous retournons chez lui!

SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me

semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous

force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et

je la prie de vouloir bien accepter mon bras.

HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et

Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va

rentrer?

SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur?

HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y

a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais,

de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre

compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si

une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge

ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa

légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à

votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est

à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous

comptez faire sortir de chez vous madame...

SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie

est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est

sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer

pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous

ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous

seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?

LOUISE. Oui, monsieur; partons!

HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole

qui vous est donnée?

SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous

abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.

LOUISE, vivement. J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.)

Adieu, ma tante!

ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je

mourrai avec toi!

SAINT-GUELTAS, riant. Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le

comte, sans rancune!

LOUISE, émue. Adieu, Henri!

SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre

la porte.

CADIO, (le sabre à la main.) Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur!

SAINT-GUELTAS, méprisant. Allons donc! quelle plaisanterie!

CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises.

Rendez-vous!

HENRI, arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.

Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les

militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des

conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne

personnellement. Laissez-le se retirer librement.

CADIO, à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire.

Passez. (A Roxane.) Passez aussi.

SAINT-GUELTAS, le voyant arrêter Louise. Madame est ma femme!

CADIO. Non.

SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu'il a déjà franchie. Comment, non?

Est-ce que vous êtes fou?

CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.

SAINT-GUELTAS, refermant derrière lui. Voyons!

CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne.

HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!

SAINT-GUELTAS, très-surpris. Cadio?... (Louise et Roxane reculent,

étonnées et inquiètes.)

CADIO à Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui

est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous

dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive

davantage son amant.

HENRI. Son amant?

LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a

béni mon mariage avec monsieur...

CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et

l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi,

Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous

laisser vivre avec un amant!

SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser,

monsieur Cadio!

CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais

la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un

signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu

troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me

dire?

ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend,

ce coquin-là?

REBEC, reprenant de l'assurance. J'ai dit la vérité. Le mariage est

légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties

contractantes y sont inscrits.

CADIO. Montrez la copie.

REBEC, la remettant à Henri. Ce n'est qu'une copie sur papier libre;

mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune

dont j'étais l'officier municipal.

ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!

REBEC. Elle ne l'a pas été.

ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?

REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité

d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous

voudrez.

ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable!

REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!

HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si

malin et si corrompu.

REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de

soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est

agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames

pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la

peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé

leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues

pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage

bien fait. Elles doivent s'en souvenir.

HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms...

REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu

attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais

ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont

passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier.

ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!

REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter

le nom d'un homme condamné aux galères.

ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?

REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil,

vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.

SAINT-GUELTAS, qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise,

sèchement. Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et

irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut

à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la

République, au lieu de se jeter dans ses bras!

LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à

l'humiliante situation où je me trouve!

ROXANE, bas à Henri. Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du

marquis que de pareilles discussions.

HENRI, haut. Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard,

lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à

présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et

séparons-nous.

CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle

sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par

là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.

SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?

CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.

SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre

opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma

maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement

confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir

à un autre.

LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa

probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la

promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la

violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous

allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il

était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà

parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez,

Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et

par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?

CADIO, ému. Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela...

SAINT-GUELTAS, l'interrompant et prenant le bras de Louise. Bien! assez!

je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A

Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!

CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais à

_elle_, non. J'ai dit non, et c'est non!

SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête?

HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis,

puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre

vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!

SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour

la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai,

monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un

signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez

qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément.

Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un

motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc

respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se

révolte.

HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice,

je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma

cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation

si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous

protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement

contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en

droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans

précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être

méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait

à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il

ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour

sauver sa propre vie.

LOUISE. Non, jamais!

HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les

autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la

reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti,

toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux

vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de

sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de

la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre!

mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu

mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me

l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu

n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.

CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement

mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera

jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les

reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi.

HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette

situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu,

ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle

vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me

forcez pas à vous donner des ordres.

CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste

contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me

donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A

Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne

connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les

convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse

et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette

femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal

gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité,

empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes.

Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne.

Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un

simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a

traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la

volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni

ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par

vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une

bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment

vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de

devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas.

Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était

consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui

le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa

figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais

songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se

livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre,

elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier

mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était

réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh

bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur,

savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de

notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible,

il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de

dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme

moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de

libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que

vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La

malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent,

retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma

protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer

cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte

et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous

consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux

lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire

nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne

quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris

et autorise ma vengeance.

SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Répondez, monsieur de Sauvières! Ma

parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec

quelle attention je l'écoute.

HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?

SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion.

HENRI. Et vous, Louise?

LOUISE, abattue. Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je

reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me

sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je

les ignorais. Je viens de les comprendre.

SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. On ne vous en demande pas tant! ne soyez

pas si pressée de vous repentir.

LOUISE, s'éloignant de lui. Parlez, Henri!

HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux

hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne

de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous

touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix

durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos

deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les

droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il

vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous

surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M.

Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.

LOUISE, tremblante, mais résolue. Je l'accepte, moi; oui, je déclare que

je l'accepte!

SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que

je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans

une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de

résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je

viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en

lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que

j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de

lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas

d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à

reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de

monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme

je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis

et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la

femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut

plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine

par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots

préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui

propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de

Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du

pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour

elle.

LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A

Saint-Gueltas.) Je vous supplie...

SAINT-GUELTAS, sèchement. Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio

de répondre.

CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi,

monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous

n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?

SAINT-GUELTAS, irrité. Vous refusez?

CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à

l'autre en acceptant le défi!

HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.)

Marchons; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira

chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de

ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les

armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir

parler, essaye de l'arrêter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'âme

que commande une pareille situation. Elle est inévitable! (Il

sort.--Louise, atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri

l'a refermée en dehors.)

Cadio · 第 74 / 85 题