TROISIÈME TABLEAU

Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend

en pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches

d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en

s'éloignant.--Paysage peu varié, mais frais et charmant.--Marie est

assise sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs

enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle

apprend à lire.

SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, deux Enfants.

MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis très-contente

de vous. (Les enfants s'éloignent, il en reste deux.)

UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça

sert de savoir lire? Maman dit que ça ne sert à rien.

UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C'est les

chouans, qui ne savent pas lire!

LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.

MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas

besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui

n'es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton

papa.

LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras

aussi à écrire?

MARIE. Certainement.

LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'à

présent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les

généraux, et tout!

MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.

LE PETIT GARÇON. Et patriote?

MARIE. Et patriote.

LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...

MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon

soldat, mais ni avocat ni général.

LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes donc général aussi?

MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, c'est-à-dire ton

amie qui tâche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturière qui fait

tes robes et celles de tes soeurs.

LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout ça?

MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on a pour moi.

LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?

MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?

LA PETITE FILLE. Oh! si!

MARIE. Eh bien, tu me payes.

LE PETIT GARÇON, d'un air capable. Ça n'est pas plus malin que ça,

pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi!

MARIE, l'embrassant. Je l'espère bien! autrement, tu serais ingrat.

LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?

LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain et malpropre, v'là

ce que c'est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin

au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire

boire.

MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!

LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent:

«Mon chevau!»

(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin

et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion

avant d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.)

Cadio · 第 59 / 85 题