SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.

CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais plus te voir

aujourd'hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf.

HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans.

Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te

sens-tu? voyons!

CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer à

m'exercer avec les nouvelles recrues.

HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as été si malade!

CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.

HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de la fièvre

pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? j'ai été diablement inquiet

de toi!

CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans avoir rien appris.

HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup dans ta

convalescence; c'est même ça qui a retardé la guérison, je parie! J'ai

eu tort d'apporter ces livres.

CADIO. Je n'ai rien appris là dedans.

HENRI. Rien?

CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l'on pense.

HENRI. C'est quelque chose!

CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en avait au couvent où

j'ai été. Les livres, c'est beau; mais la vérité, ça ne se lit pas, ça

se trouve en priant Dieu.

HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, comme il faut te

rétablir entièrement au moral et au physique avant de t'exposer aux

fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci,

je vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne.

CADIO. Sans toi! Pourquoi ça?

HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien soigné et qui sait

combien je tiens à te voir guéri, dit qu'il te faut changer d'air. Celui

de Nantes est empesté, et tu es ici dans le foyer de l'infection des

prisons et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je n'avais jamais

regretté la fortune, mais, en me trouvant si dénué au moment où tu étais

si malade, j'ai eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de

te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques jours

tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la Prévôtière.

CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière?

HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme qui appartient à un de

mes camarades. Il l'a mise à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne.

C'est à deux ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras

des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gêner les

délibérations du tribunal révolutionnaire, qui siége ici tout à côté et

qui ne se payerait pas de tes chansons quand il délibère.

CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne regrette pas celle que

je faisais.

HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour savoir que tu ne la

savais pas?

CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.

HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais pas rêvé ça dans le

délire de ta fièvre?

CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la voix d'un ange!

HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand je suis là. Est-ce

pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement?

CADIO, à la fenêtre, lui montrant la guillotine. Non! c'est à cause de

ça: tiens!

HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée! Pourquoi ça?

voyons! (Il lui tâte le pouls.)

CADIO. Tu me crois fou?

HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien que c'est ton état

naturel, mais il ne faut pas que la fièvre s'y ajoute.

CADIO. Est-ce que je l'ai?

HENRI. Non.

CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude. Je n'aime

guère à parler, et peut-être ne sais-je pas bien encore. Pourtant il

faut que j'essaye, il le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme

du Mystère quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de M.

Saint-Gueltas?

HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange... Ce n'était pas

une divagation?

CADIO. C'était la vérité.

HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage avec ma cousine pour la

sauver en cas d'arrestation?

CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait rien, on s'était servi

de faux noms.

HENRI. Alors, il n'eût servi à rien.

CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. J'étais content

de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance; et puis, quand

j'ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a

répondu par une insulte et un coup de poignard.

HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...

CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte venait d'elle!

HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.

CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai connu la colère; mais

la colère n'est pas la fureur, qui est la folie. La colère est une bonne

chose, c'est une clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a

tiré l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris cela; je me

sentais avili dans ma chair et dans mon âme par cette croyance triste et

basse. Je l'avais gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans

abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il entre toi et

l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais pas, je ne me respectais pas. Si

je ne faisais pas le mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai

commencé à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as donné ton

amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine, j'ai porté enfin mon

existence tout entière, et j'ai compris que l'homme était, non pas une

figure de terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. J'ai

juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que ceux qui m'ont

dédaigné comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m'as dit:

«Sois homme, sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi!

j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu m'avais amené ici où

ton service t'appelait. En entrant dans cette ville terrible d'où

Carrier venait de partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens

bien! je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me rongeait. Tu

m'avais fait mettre sur une charrette avec d'autres malades. Nous

marchions au centre de ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et

froide. Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais ton cheval près

de moi pour voir si j'étais mort, car je n'avais plus la force de te

répondre. Nous traversions un long faubourg brûlé par les Vendéens et

devenu depuis un vrai charnier où on les fusillait par centaines. On

n'avait pas encore ramassé ceux qui étaient tombés là dans la journée;

les bras manquaient sans doute. La peste et la famine étaient ici, et

ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que les morts. Les chiens

affamés dévoraient les cadavres, et les roues de la charrette les

écrasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tête, et je me disais:

«Voilà l'enfer de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la

fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui partait de moi, et tu

as dit au chirurgien qui nous escortait: «Pauvre Cadio! c'est la mort!»

Quand je me suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès

de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il faudrait le

transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des infirmiers m'a reconnu et

qu'il t'a dit: «Cadio est de mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui

veux du bien. Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation,

parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter Cadio chez

lui, il n'y manquera de rien.»

HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as pas à te plaindre de

ton hôte?

CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais c'est un honnête homme, et

il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offensé. Je veux

t'en parler, de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup fait

réfléchir.

HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas?

CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, qui est venu ici

reprendre l'état de son père, et, quand on construisait des gabares

destinées à être englouties avec les prisonniers qu'on y entassait,

c'est lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.

HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est très-douce

pourtant.

CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit pas. Cet homme était

cruel et intolérant autrefois. Il ne rêvait que le retour de

l'inquisition. Carrier est devenu son dieu. A présent, il ne parle pas

volontiers des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier, ces

choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui y ont pris part.

HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu

t'apprendre, à toi?

CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu que les hommes les

plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il

dépérit. Il est plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de chagrin.

HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je comprends qu'il

existe des bêtes féroces comme Carrier et ses complices; je ne comprends

pas que le peuple se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande de

loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; mais que les

moutons, pris de fureur, se mettent à se dévorer les uns les autres,

voilà ce qui m'indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est

honnête et laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes

au nom de la République, la République ne se fût pas égarée; mais, à

Nantes comme à Paris, comme partout, le peuple tremblant s'est effacé,

et, parce qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours trouvée là

pour applaudir le meurtre et demander des têtes, les meneurs de la

Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier,

disant qu'on lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui

ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont menti, et que, s'ils

eussent, enseigné et pratiqué l'humanité, ils eussent trouvé le peuple

humain et généreux. A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont mainte

fois refusé de fusiller les prisonniers?

CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a fait la

Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l'ont faite sans lui

et pour lui!

HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans

les souiller par la fureur et la vengeance?

CADIO. On ne le peut pas!

HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio?

CADIO. Je le suis.

HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a révélé dans la

prière?

CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe, le brise, le pétrit

et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne répond pas; mais, un

matin, après beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille changé

et retrempé: c'est _lui_ qui l'a voulu! Vous appelez cela la force des

choses, je veux bien; mais la force des choses, c'est Dieu qui agit en

nous et sur nous.

HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique et fataliste.

Je te voulais républicain et brave: tu dépasses le but avant d'avoir

fait le premier pas! La compagnie du maître charpentier et la vue

malsaine de cet échafaud et de cette prison te font du mal. Je

t'emmènerai demain.

CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. Tu me voulais

républicain, j'étais indifférent. Tu me voulais brave, j'étais lâche.

HENRI. Non certes!

CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant,

et j'étais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas

le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail

des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant

les yeux, et je les ai quittés pour n'en pas voir davantage. Il me

semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer

aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'étais resté bon

et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai

regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le

sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On

n'a plus tué sans jugement, on n'a plus noyé; la vengeance a reculé

devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le

maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et

s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille.

Donc, l'homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un

des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le remords!

HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi de ces rêves

d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insensés parmi ceux de

ton âge!

CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune,

je ne songe qu'à me sentir aussi fort que je me suis senti faible;

alors, je serai content.

HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain?

CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la pitié, quel

mal! quel déchirement! quelle défaillance mortelle! J'y ai passé, va!

j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier.

HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas ici...

CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand le charpentier me l'a

raconté à cette fenêtre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et

pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde,

dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette

tache blanche comme de l'écume? C'est une tête coupée que le flot

emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle

cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y

attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les

morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas,

toi?

HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as

tort...

CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent dans l'avenir et

dans le passé. Quand j'étais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout

cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur.

A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le vois mieux,

voilà tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-être

aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe

de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a pas quinze ans. Des

hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a

qui disent: «Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber

dans l'eau!» Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprès. Et

cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrière, elles

s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant

toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. «Nous sommes

des enfants, nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége,

ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les bourreaux; nous avons pitié;

finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie

plus vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe dans l'eau noire

infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et

puis une autre dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? On

cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié

englouties, c'est le pardon peut-être? Non! c'est le comble du laid, ce

qui vient là, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de

vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela rampe dans l'ordure

et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces

enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des

choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui

payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l'enfance à la

prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées

à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se

réjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices

hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui

comprend ou devine. Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On

veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien

fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe!

Il se dissipe! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent,

toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a

rendues si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a préservées

de l'outrage; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s'en

débarrasser. D'autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément;

plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout

cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles

chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles où elles vont,

cette fois? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs

habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent; on les

dépouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache

résonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent

dans des batelets; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux

bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de détresse

brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un

instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et

contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans

les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens,

suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère fétide éteint les

flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à

travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait

mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai

passé par le crible!... Entrons... Il y a là vingt, trente, cent

cadavres épars dans les ténèbres; deux ou trois spectres se traînent

vers nous en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et tombent

sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. «Levez-vous et sortez,

misérables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que

nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d'air pur,

mourir après; nous sommes contents!» Allons! ceux-ci seront

fusillés.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine

est fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont

ébréchées.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le

spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué

aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois,

écouter le chant des oiseaux et m'étendre sur la bruyère! (Il se jette

sur son grabat.)

HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux! tu prétends

avoir tué la pitié, et elle te tue! Tiens! j'ai eu tort de vouloir te

métamorphoser! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop

d'imagination.

CADIO, se relevant. N'importe, je veux vivre et agir, dussé-je souffrir

ce que nul homme n'a souffert! Les artistes sont considérés comme des

êtres inutiles et chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce,

je veux le remplir. Je veux être un Français, un meurtrier comme les

autres! Il faut savoir tuer pour savoir mourir; n'est-ce pas la devise

du soldat? Le trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une

longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République exigera de

moi, je peux et je veux le faire. J'ai bu le calice de la terreur! J'ai

tué la peur, j'ai guillotiné, fusillé, noyé et violé la Pitié!

HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de

servir la patrie, si tu dois rester ainsi... je me repens... Mais non,

mon pauvre Cadio! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te

calmerai. C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser ici;

que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu maintenant? tu pleures?

CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...

HENRI. La prisonnière? (courant à la fenêtre.) Oui, j'entends!... Mais,

grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l'ai entendue

autrefois à Sauvières. Et cette voix douce... je la connais aussi!

Cadio, Cadio! c'est Marie Hoche qui est là!

CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... Je n'osais

le croire.

HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en liberté. Il l'ont

reprise, ou ils l'ont transférée ici. Depuis cinq mois peut-être! Quel

martyre! Pauvre chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous

l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une seule ouverture de

ce côté de la prison.

CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette petite tourelle.

HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux? Oui, sa voix

part de là. Elle peut nous entendre, je veux lui parler.

CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être en bas...

HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.

CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est lui... Quittons cette

fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter: il a peur de tout; il ferait

mettre la prisonnière au cachot, s'il pensait que nous voulons la

délivrer.

HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible!

SCÈNE II.--Les Mêmes, LE CHARPENTIER.

LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout est perdu, je suis un

homme mort!

HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?

LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...

HENRI. Eh bien?

LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier...

HENRI. Mort aussi?

LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire périr, il les a

accusés aussi... Tout est fini, tout est perdu. La République est

décapitée. La nouvelle vient d'arriver. Les royalistes sont dans

l'ivresse, ils s'embrassent dans les rues. On va venir nous égorger. La

réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons et de forcer

les portes... On sauvera tous les nobles, on jettera à l'eau tous les

républicains, car il y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger

vivant... Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où me

cacher?

HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez pas la tête. Partez,

vous avez le temps!

LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: «Vive le roi!» Ils

ne me reconnaîtront pas. (Il sort.)

Cadio · 第 55 / 85 题