SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.

LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle

conduit. Vite, vite! Ils sont là!) Sautez sur le sable; moi, je remise

et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)

SAINT-GUELTAS, qui débusque de l'oseraie; à part. La tante! Ah! que le

démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous,

mademoiselle de Sauvières?

ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?

SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...

ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux,

quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part

de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne

pouvait pas rester convenablement seule avec vous.

SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?

ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?

SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous

allons repartir, (Il lui montre la hutte.)

ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!

SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se

trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à

triple queue t'amène ici avec la vieille folle?

LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais

bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour

te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu

t'étonnes.

SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?

LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me

le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet,

j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu

veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le

sable.)

SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frêle, si laide! une

espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela...

oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une

vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma

fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans

l'eau froide?

LA KORIGANE, se levant. Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous

ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme

maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne

endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a

pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me

contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?

LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.

SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me

faire peur!

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la

tient au-dessus de l'eau.)

LA KORIGANE, d'une voix douce et comme épurée tout à coup. Bien, mon

doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais!

SAINT-GUELTAS, à part. Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu

penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage

n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne

m'aimes guère!

LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?

SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves

comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de

crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que

je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute,

tu ne seras plus rien pour moi.

LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis

fidèlement?

SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la

terre.

LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?

SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta

laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le

coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne

t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule

au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais

je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde.

Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire,

plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent

leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a

coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni

frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me

payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité,

ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en

public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et

troublée se prosterne en secret.

LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!

SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?

LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme?

SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux

qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.

LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.

SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule,

sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais

faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!

LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il

me faut.

SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la

vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que

le jour nous surprenne ici.

Cadio · 第 52 / 85 题