Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise
abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.
SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier.
SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le
bien et attends-nous. (Le batelier obéit.)
LOUISE, sur la grève. Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà?
SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis.
LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être nos
compagnons!...
SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire à cheval votre tante
et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas
sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si
l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère qu'on nous a perdus de vue.
(Ils ont gagné le milieu de l'îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux
où j'ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre
sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez,
il fait froid.
LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai passé plus
d'une nuit d'hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je
resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.
SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination...
LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je
penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?...
Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit?
SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai
l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet
endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles
est si doux! Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez
votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?
LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu'à celui qui
m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal?
SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais
vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles...
LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant,
ce que vous dites? Mon père...
SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce
mariage absurde contracté ce soir...
LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand
même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration
religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi
qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.
SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms?
LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d'emprunt.
SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?
LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.
SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?
LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout
intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de
faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la
municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution.
Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne
seront pas victimes de ma fuite précipitée.
SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez,
les deux oreilles de M. le secrétaire.
LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans
me remettre sous les yeux les horribles représailles...
SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous
n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera
autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en
vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières,
égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté
leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces
atrocités!
LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?
SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir
humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est
vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche
d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les
patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau:
ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la
ceinture de nos chouans farouches!
LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler
le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue
folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois,
je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père,
dussé-je mendier pour le nourrir!
SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison; séparé
de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir
dans mon Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les princes
eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une
guerre qui embrasera la France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une
grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous
ne séparez pas votre avenir du mien.
LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père consent à rester
avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra.
SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes
choses que je suis peut-être destiné à accomplir?
LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de
persévérance et d'habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas! vous
périrez victime de votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi
risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste?
SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie?
LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place
au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation.
SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges utopies, ma chère
Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et désire,
c'est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut
l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le
bourgeois, dévoré d'ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre
toutes les carrières, et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui
l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le
pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire
plébéiens nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au silence.
Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort
qu'une vie d'abaissement et de honte.
LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous.
SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je
corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les
idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son
sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides
enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de
province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de
nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit
courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié
contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller
la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les
ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté.
Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si
nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué
d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont
devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger,
qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous
jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule,
seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous
scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la
Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne
d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation
honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas
quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la
démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai
conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que
nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur,
c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous
soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais
n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à
l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la
rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à
notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il
puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours
de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos
côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans
roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre,
et sans respect d'aucune supériorité.
LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de
la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la
retrouve déjà en vous écoutant.
SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui,
chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.
LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et
déchiré de tant de remords!
SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?
LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant
il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur
l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant
à la guerre?
SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée
à Nantes.
LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi
qui l'ai envoyée à l'ennemi!
SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons,
Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être
tarie. Il s'agit de vouloir, à présent!
LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler
une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.
SAINT-GUELTAS, l'entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chère
créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te
voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment
as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te
voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais
c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la
tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon
étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma
poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma
souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela,
et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le
veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres
m'abandonne pour jamais!
LOUISE, se dégageant de ses bras. Écoutez-moi! Vous me l'avez dit
souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir
le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous
aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher
l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je
vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché
qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour
le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et
pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à
être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce
temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre
femme vivait encore...
SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont
j'avais blessé la vanité et combattu l'influence?
LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment
où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre
d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre.
Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens
de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé
à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie,
misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne
m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre
amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée,
il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que
l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y
a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de
tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me
charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous
sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je
me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de
votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et
une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante.
Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de
fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais
les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches,
me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions!
Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte,
croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre
main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais
ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et
je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas
le coeur lâche.
SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette
fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es
confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus
souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai
essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image
adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme
sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je
le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais
le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et
indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O
Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi
te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va!
Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les
autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande
qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu
doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que
j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes
follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne,
sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe
des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou
méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable
d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma
poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme
que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille
à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon
passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à
l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le
reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas
prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je
savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon
orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui
m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné,
ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire
triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue;
j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans
fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me
mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au
milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce
digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide
et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces
choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu
d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et
trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je
suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout
vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée.
Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier
que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante.
C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel
ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et
plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées
te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être
qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de
monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de
modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le
ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas
comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent
la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau
des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour
compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu
la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes
de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi
qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la
plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec
le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma
lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma
complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations
inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes,
mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se
rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?
LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je
le veux!
SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude
enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi...
LOUISE, tressaillant. Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes
découverts!... Nous sommes perdus!
SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste là, ne bouge
pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans
chaque main.)